L'état de la gauche
A l'approche
des élections législatives, des politologues
se penchent, en exclusivité pour 2002.sofres.com,
sur les enjeux de la campagne. Cette semaine,
Marc Lazar, directeur de l'Ecole doctorale de
l'IEP de Paris et enseignant-chercheur au CERI
(Centre d'études et de recherches internationales),
analyse l'état de la gauche : évolution,
bilan, perspectives...
Retrouvez la suite de l'entretien de Marc Lazar sur
l'état de la gauche...
- Evolution
- Déclin du PCF
- Montée de l'extrême gauche
- Les Verts et le Pôle Républicain
Pouvez-vous
nous retracer l'évolution des partis de
gauche et de leurs électorats ces dernières
années ?
Depuis
la refondation du Parti socialiste au congrès
d'Epinay en 1971, la gauche repose sur deux piliers,
alliés mais concurrents : le PS, donc,
et le PCF. Le rapport de forces est alors favorable
au PCF mais aux élections législatives
de 1973, il bascule. Pour la première fois
depuis la Libération, les socialistes supplantent
les communistes. Cette tendance n'a fait que s'accentuer
malgré tous les déboires qu'ont
pu subir les socialistes et la tentative de Robert
Hue d'enrayer la chute de son parti. Après
les résultats du 21 avril, le Parti communiste
est politiquement mort.
Quant
à la sociologie de leurs électorats,
elle a toujours divergé. La grande
caractéristique de la sociologie communiste
était de reposer initialement sur un groupe
bien précis : la classe ouvrière.
Bien entendu, tout l'électorat ouvrier
ne votait pas communiste mais il s'agissait d'une
spécificité du PC français
par rapport au PC italien par exemple. La classe
ouvrière était sa " classe
gardée ". Si elle constituait
l'essentiel de sa base, il y avait également
d'autres composantes : une composante rurale
dans le pourtour de l'ouest du Massif Central (l'Allier,
une partie de la Corrèze, de la Dordogne
et de la Haute-Vienne : des régions
archaïques où il y avait une forte
structure communautaire) ; et une composante intellectuelle
dans certaines grandes villes.
La
caractéristique de la sociologie du Parti
socialiste qui lui a permis d'accéder au
pouvoir était la grande alliance entre
un électorat populaire avec une composante
ouvrière grignotée progressivement
sur le PCF et les classes moyennes, urbaines,
salariées, instruites appartenant à
la fonction publique et se reconnaissant dans
des valeurs libérales, libertaires, universalistes
et humanistes. Cette synthèse réussie
dans les années 70 par les socialistes
de François Mitterrand a notamment expliqué
sa progression électorale dans les terres
démocrates chrétiennes de l'Ouest
de la France.
Progressivement,
le vote ouvrier a déserté le PCF.
D'abord pour le PS ou l'abstention, puis pour
le Front national. Les socialistes ont, eux, réalisé
une percée au sein des classes moyennes,
urbaines et salariées du secteur public
mais ont, en revanche, fortement perdu dans les
catégories populaires traditionnelles.
La synthèse est en panne. On retrouve d'ailleurs
cette tendance dans toute l'Europe. Si la social-démocratie
européenne a réussi à s'enraciner
dans ces classes moyennes, elle éprouve
de grandes difficultés à s'adresser
aux catégories populaires. D'un mot, l'électeur
de gauche réformiste et social-démocrate
en Europe a aujourd'hui 45-50 ans, il est fonctionnaire
ou travaille dans le secteur para public, a un
haut niveau d'instruction, des revenus stables
et vit dans une grande ville. La social-démocratie
en Europe et le PS en France ont relevé
le défi que leur posaient une partie des
classes moyennes mais cette entreprise a été
réalisée au détriment de
leur politique à l'égard des catégories
traditionnelles et populaires de la gauche.
A
quoi peut-on attribuer cette perte d'influence
parmi les catégories populaires ?
A la pratique du pouvoir ?
Sûrement. Il faut également
prendre en considération la transformation des politiques économiques
de la gauche. L'acceptation globale de l'économie de marché, la
transformation du rapport à l'Etat-Providence et aux politiques étatiques
en matière de protection sociale ont laissé un sentiment d'abandon
à une partie des catégories populaires quand bien même des
mesures ont été prises en faveur de celle-ci et des exclus. En fait,
le PS (comme presque tous les autres partis de gouvernement) a rencontré
les plus grandes difficultés à prendre en compte les mutations qui
affectent la société française dans tous ses aspects. D'ores
et déjà, à la suite de cet échec à la présidentielle,
un débat s'amorce à gauche et au PS sur le type de politique à
mettre en ouvre à l'égard des catégories les plus défavorisées.
Comment
expliquez-vous le déclin puis l'effondrement
du PCF ? A une modification de sa base, à
une offre programmatique inadéquate ou
à son positionnement stratégique ?
Le
déclin commence à la fin des années
70. Lors de l'élection présidentielle
de 1981, Georges Marchais subit une véritable
humiliation, il ne recueille que 15% des voix.
La première explication tient aux transformations
du monde ouvrier. Il faut arrêter de parler
de disparition de la classe ouvrière. C'est
la classe ouvrière telle qu'elle avait
été structurée par le PCF
qui a été désagrégée.
L'hégémonie du Parti communiste
sur la classe ouvrière, c'était
l'hégémonie de son implantation
dans des secteurs fondamentaux du monde ouvrier :
la métallurgie, la sidérurgie, les
mineurs, les dockers. Soit des grandes professions
avec un haut niveau de qualification et organisées
par un syndicat. Ces ouvriers étaient persuadés
qu'ils avaient un modèle de classe structuré
autour du syndicalisme donc et d'un parti, le
PCF, où on se reproduisait de père
en fils et où existaient une fierté
du métier, une communauté de vie,
de résidence, de loisirs. C'était
le " temps des camarades et des copains ".
Or, ce modèle explose dans les années
70 au moment des grandes restructurations industrielles,
et la politique du PCF a été la
négation de cette métamorphose de
la classe ouvrière. Les communistes se
sont lancés dans une bataille défensive
au lieu d'accompagner les transformations. Ils
se sont coupés de leur base, et l'ont perdue.
De
plus, les critiques adressées au PS et
le refus de l'alliance avec François Mitterrand
à l'approche des élections législatives
de 1978 consomment la rupture au sein de l'Union
de la gauche. Le PCF apparaît de plus en
plus comme sectaire, dogmatique, totalitaire.
Il se réaligne sur Moscou après
des années où il s'était
essayé à une certaine autonomie.
Il apparaît comme un parti dangereux et
agressif y compris pour ses sympathisants, et
perd de plus en plus de soutiens intellectuels.
Il semble déconnecté du réel.
Enfin,
le choc de la chute du mur de Berlin et la fin
de l'Union soviétique constituent la dernière
explication au déclin du PCF. Ce parti
qui estimait jusqu'en 1989 que le bilan des pays
communistes était globalement positif a
vu s'effondrer tout ce sur quoi il vivait :
la téléologie communiste et l'espoir
d'une société parfaite.
Et
lors de la dernière élection présidentielle
où son candidat, Robert Hue, n'a recueilli
que 3,37% des voix ?
Dans
un contexte global de déclin et de diminution
de son assise ouvrière, le PCF n'a pu compter
que sur les secteurs inférieurs de la fonction
publique : employés, instituteurs,
fonctionnaires de la catégorie B fréquemment
d'origine ouvrière. La géographie
actuelle du PCF est simple. C'est celle de ses
débuts mais en plus faible : le Nord-Pas-de-Calais,
la région parisienne pour partie et le
pourtour du Massif central. Il ne lui reste que
quelques derniers et minuscules îlots dans
un océan d'indifférence. Les communistes
ont, de plus, été confrontés
à deux problèmes majeurs dans cette
campagne. On n'a pas assez souligné
que pour la première fois, ils ont affronté
le suffrage universel après cinq années
de participation gouvernementale. Jusqu'ici, ils
n'avaient connu consécutivement que trois
années d'expériences du pouvoir
(1944-47 et 1981-84).
Durant
cinq ans, le PCF a été plutôt
un loyal serviteur du gouvernement Jospin. Ce
qui a été très compliqué
à admettre pour l'électorat communiste
car cela a soulevé un problème de
culture. La culture communiste est, en effet,
une culture de la protestation et de l'opposition.
La participation gouvernementale a obligé
les communistes à des jeux d'alliances
et de compromis dans lesquels ils se sont difficilement
retrouvés. Les ministres communistes, mise
à part Marie-George Buffet, n'ont d'ailleurs
jamais été très populaires
au sein du parti. Une partie de leurs électeurs
a, alors, basculé à gauche de la
gauche. Robert Hue s'est également heurté
dans cette campagne à la quadrature du
cercle. Il prétendait défendre le
gouvernement tout en lui reprochant de n'être
pas assez à gauche, puis il expliquait
qu'il appellerait à voter Jospin au second
tour mais demandait à ce qu'on le renforce
au premier. Cinq années d'expérience
gouvernementale, de plans sociaux et un positionnement
tactique flou du candidat du PCF ont provoqué
un choc dans ce qui restait de culture et d'électorat
communiste.
Les
ministres communistes n'auraient-ils pas dû
quitter le gouvernement ?
Le
piège de la participation gouvernementale
se serait refermé sur le PCF. Il serait
apparu comme le diviseur d'une gauche plurielle
qui fonctionnait plutôt bien jusqu'à
la dernière année. Anicet Le Pors
(ndlr : ministre communiste de 1981 à
1984) avait prévenu dès l'entrée
au gouvernement des ministres communistes que
dans les deux cas de figure, rester ou quitter
le gouvernement, ce serait un drame pour le PCF.
Robert Hue et son parti font l'amère expérience
que le communisme n'est pas réformable.
Comme l'ont fait avant eux, dans des contextes
totalement différents et d'une toute autre
ampleur, Dubcek en Tchécoslovaquie et Gorbatchev
en U.R.S.S.
Quelles
options reste-t-il au PCF ?
A
l'occasion des prochaines législatives,
le PCF, ou plutôt ses députés
peuvent éventuellement se ressaisir. On
ne peut plus considérer ce parti comme
un bloc avec son appareil et ses élus.
Le PCF est devenu un " parti archipel "
qui part dans tous les sens : les élus
essayent de sauver leur peau et les militants
ont découvert l'individualité communiste
- le " je " alors qu'ils ont
pensé " nous " pendant
des années. Les députés vont
donc pour ces législatives tenter de conserver
leur siège en s'appuyant sur leur popularité
personnelle et leur expérience du terrain.
Les accords passés avec le reste de la
gauche devraient permettre à nombre d'entre
eux de sauver un peu la :mise, de même
qu'ils peuvent espérer pouvoir bénéficier
du maintien des candidats du FN dans certaines
circonscriptions. En revanche, ils risquent d'être
pénalisés par le concurrence des
candidatures communistes dissidentes, qui, dans
certains cas peuvent les pénaliser fortement,
et par les candidats trotskystes. Mais si le PCF
devrait normalement faire un meilleur score que
celui de Robert Hue à la présidentielle,
à cause du vote utile pour la gauche traditionnelle
qui semble s'annoncer, il reste à savoir
combien de députés il parviendra
à obtenir . Ce serait un excellent
résultat pour les communistes s'ils arrivaient
à conserver plus de la moitié de
leur groupe parlementaire sortant qui était
composé de 35 parlementaires. En dessous,
le PCF serait vraiment en voie de disparition.
Et
après les législatives ?
Il
faut évidemment voir si la gauche gagne
ou sort battue (et dans quelle mesure) de ces
élections. En cas de victoire de la gauche,
la participation des communistes au gouvernement
ne sera pas acquise de manière automatique.
Une défaite aggravera le contentieux avec
le PS et à l'intérieur du PCF. Mais
dans tous les cas de figure, il y aura certainement
un grand débat au sein du parti. On peut
déjà exclure l'hypothèse
d'un ralliement d'une partie des communistes au
PS mais la ligne Hue aura du mal à être
poursuivie sans quelques infléchissements
majeurs. La tentation d'aller plus à gauche
sera grande. Certains, à l'intérieur
du PCF, envisageront une alliance avec la LCR
et d'autres forces sociales.
Justement,
comment analysez-vous le succès de l'extrême
gauche qui a obtenu plus de 10% des suffrages
le 21 avril ?
Il
faut avant tout distinguer LO de la LCR. Leurs
deux électorats sont bien différents.
Lutte Ouvrière a un électorat classique
pour l'extrême gauche. Il se situe dans
les régions industrielles où était
présent le PCF (Nord-Pas-de-Calais et une
partie de la région parisienne) et dans
des zones rurales (centre- ouest). Il s'agit d'un
vote de protestation politique et sociale. Une
partie des électeurs d'Arlette Laguiller
peuvent tout à fait voter pour quelqu'un
d'autre, voire pour Jean-Marie Le Pen. Ils sont
désidéologisés. Quant à
sa marge de progression, elle est faible compte
tenu de la posture de LO.
La
LCR, au contraire, avec son jeune candidat, Olivier
Besancenot, qui a joué la carte de la démagogie
a donné l'image d'un marxisme souriant,
à visage humain. A l'opposé du marxisme
dogmatique et du discours ouvriériste de
LO. Avec 4,25% des voix, l'habileté classique
de la LCR qui travaille une partie de la société
française depuis les années 70 a
été récompensée électoralement.
Olivier Besancenot a su combiner différents
discours : celui du trotskisme pour les exégètes
du prophète des armées et celui
de l'antimondialisation. Certains se sont demandés
où était l'antimondialisation dans
cette campagne, elle était du côté
de Besancenot. Il a été le candidat
qui a fait appel aux références
de Porto Alegre. D'ailleurs, il a percé
électoralement dans nombre de villes universitaires,
chez les jeunes et le monde enseignant.
Quel
peut être l'avenir de la LCR dans le paysage
politique français ?
La
LCR s'inscrit durablement dans le paysage peut-être
pas électoral mais politique de la gauche
car son discours rencontre des échos favorables.
La LCR cherchera à influencer la culture
de la gauche. Mais elle poursuit son vieux projet
stratégique de créer un parti révolutionnaire
en s'appuyant sur la jeunesse. Mais, selon sa
propre logique, pour gagner peu à peu la
classe ouvrière et les catégories
populaires, il lui faut faire pression sur les
appareils du PS et du PCF et peser sur les débats
au sein de la gauche. Les mouvements sociaux de
1995 lui ont déjà permis de renforcer
son implantation syndicale dans plusieurs secteurs
grâce à Sud, et sa présence
dans le mouvement associatif avec Attac. Le vote
LCR est moins ouvrier que celui de LO, et les
héritiers des mouvements de 1995 sont plus
portés que leurs rivaux trotskistes dans
ce que l'on appelle " la nouvelle contestation ",
mélange de lutte syndicale classique et
de nouveaux mouvements sociaux : antimondialisation,
antifascisme, etc. La LCR a ainsi, aussitôt
connu les résultats du premier tour de
la présidentielle, appelé à
manifester contre Le Pen puis, après avoir
hésité, appelé à lui
faire barrage contrairement à LO qui a
dénoncé " la prostitution
de la gauche " et fustigé l'attitude
la LCR.
Les
Verts avec Noël Mamère ont également
réalisé un bon score (5,25%) si
l'on prend comme référence l'élection
présidentielle de 1995.
Ils
ont surtout progressé chez les classes
moyennes, urbaines et salariées. Le PS
doit affronter une réelle concurrence verte
au sein de ces catégories cibles pour lui
d'autant que l'électorat vert est plus
jeune. L'un des accès à la socialisation
politique s'effectue, en effet, par le vote vert.
Il apparaît comme plus alternatif, plus
neuf que le vote socialiste et constitue un nouveau
défi pour le PS. De ce point de vue, les
socialistes ont eu beaucoup de mal à gérer
leur alliance avec les Verts comme l'ont illustré
les déclarations de Noël Mamère
sur le nucléaire pendant la campagne présidentielle.
Cette situation n'est pas spécifique à
la France, on la retrouve dans toute l'Europe.
La social-démocratie a deux options face
aux Verts. Soit s'allier avec eux comme en
Allemagne ou essayer de s'approprier la substance
de leur discours. Dans le cas français,
le PS a choisi l'alliance sans concessions majeures.
Mais
les Verts ne sont-ils pas eux-mêmes en concurrence
avec d'autres partis de gauche, notamment la LCR ?
Oui,
et il existe une possibilité de convergence
entre eux. La capacité de captation de
la LCR à gauche devrait l'amener à
essayer de peser sur les Verts, l'enjeu étant
la constitution d'un deuxième pôle
à gauche en remplacement du PCF. Ce qu'un
courant minoritaire des Verts notamment à
Paris devrait faciliter de par sa proximité
idéologique avec les discours de la LCR
sur l'antimondialisation, la dénonciation
du capitalisme, etc.
Que
dire du score réalisé par Jean-Pierre
Chevènement (5,33%) et de son avenir politique
?
La candidature de Jean-Pierre Chevènement
a beaucoup pesé dans la défaite de Lionel Jospin. Jamais la gauche
ne s'était présentée aussi divisée lors d'une élection
présidentielle, et l'on réalise aujourd'hui l'erreur tactique commise
par Lionel Jospin avec l'inversion du calendrier électoral. Le candidat
du Pôle Républicain a pris sur deux types de catégories à
gauche : les plus de 45 ans et les enseignants dont le vote a été
motivé par son passage à l'Education Nationale, son idéologie
républicaine en adéquation avec l'ethos de l'enseignant et le souvenir
de Claude Allègre. Malgré tout, Jean-Pierre Chevènement a
échoué dans son projet d'être le troisième homme de
cette élection, de dépasser le clivage politique et de peser sur
les législatives. Il est quasiment mort politiquement. Les logiques gauche
droite vont rejouer pleinement pour les législatives.
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sur l'état de la gauche...
Propos
recueillis parGeorges
BUISSON
et Sylvain
LEFORT