Qu'est-ce qu'une
estimation ?
par Carine Marcé (Département Politique et Opinion
de TNS Sofres)
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Les différents types d'estimation
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Les étapes du travail préparatoire
- Une organisation logistique et
informatique rigoureuse
- Le cas des élections municipales
en 2001
Le 17 avril 2002 - Le 21
avril prochain à partir de 20 heures, les premières estimations
pour l'élection présidentielle apparaîtront sur les écrans
de télévision. Une information presque banalisée aujourd'hui,
puisque lors de chaque scrutin électoral d'importance les différentes
radios et chaînes de télévision proposent à leurs auditeurs
et téléspectateurs une " opération estimation "
qui leur permet de connaître les résultats d'un scrutin quelques
secondes après sa clôture.
L'estimation
électorale est une méthode de prévision
des résultats que l'on confond souvent
à tort avec les sondages : il n'en
est rien. Les sondages sont basés sur des
déclarations d'intentions de vote tandis
que l'estimation repose sur l'analyse du dépouillement
de bulletins de vote après la clôture
du scrutin.
L'estimation
est confondue également avec l'analyse
de bureaux-tests : ainsi, Briare a longtemps
été la ville de France qui votait
comme l'ensemble de la population, sur laquelle
se penchaient les journalistes politiques. Les
mécanismes de l'estimation sont beaucoup
plus complexes : il ne s'agit pas d'additionner
des bureaux de vote proches de la moyenne nationale
mais d'essayer de reconstituer l'ensemble des
" micro-climats politiques ".
Différents
types d'estimation
Il
faut d'abord savoir que chaque élection
ne donne pas lieu au même genre d'estimation.
Présidentielles, référendums
et élections européennes
ne réclament qu'une estimation nationale.
Les élections législatives
appellent plusieurs types d'opérations :
estimation nationale (pour connaître
les rapports de forces entre les formations politiques),
mais aussi zoom sur quelques " circonscriptions
vedettes " et enfin, simulation
(à partir du niveau des voix du premier
tour) du nombre probable de sièges obtenus
au second tour. Pour les élections municipales,
on ne traite que de " villes vedettes "
choisies en fonction de l'acuité de la
compétition.
L'opération
" estimations " nécessite un
important travail préparatoire qui commence
bien avant la soirée électorale :
1. Il
faut tout d'abord repérer et codifier
toutes les " réponses possibles "
Les
élections les plus aisées sont celles
où les réponses sont peu nombreuses
(par exemple un référendum). En
revanche, pour une élection législative,
le travail de repérage et de codage des
candidats (souvent plus de 4 000) est énorme,
sachant que certains ont des étiquettes
assez floues qu'il faut retraduire en grandes
tendances nationales (une quarantaine lors des
dernières législatives). Pour la
présidentielle, notamment au second tour,
c'est une situation relativement simple !
2. On
passe ensuite à la phase très
complexe de la construction de l'échantillon
Une
estimation nécessite la construction préalable
d'un échantillon de bureaux de vote d'où
remonteront les informations le soir de l'élection.
Pour
être en mesure de donner les résultats
à 20 heures pile, c'est-à-dire au
moment où les bureaux de vote de Paris
et de la plupart des villes de la petite couronne
parisienne ferment, il faut jouer sur l'échelonnement
de la clôture des bureaux de vote qui intervient
à partir de 18 heures à la campagne
et dans un certain nombre de villes, et à
19 heures dans un certain nombre de grandes agglomérations.
Il
faut par ailleurs construire un échantillon
représentatif des 40 millions d'électeurs.
Pour cela, on s'appuie sur l'hypothèse
de la continuité des comportements électoraux,
qui évoluent certes dans le temps, mais
ne subissent pas de bouleversements profonds sur
une courte période. Dans cette perspective,
les bureaux de vote, dont les résultats
vont servir à l'estimation, sont choisis
de telle sorte qu'ils assurent le respect des
grands équilibres régionaux
et à l'intérieur de ceux-ci la représentation
des sous-cultures politiques.
3. Il
faut préparer des informations complémentaires
détaillées pour corriger les
" biais " éventuels des premiers
résultats.
Pour
contrôler qu'il n'y a pas de distorsions
on se reporte à plusieurs types d'informations :
- la structure
des élections précédentes
dans les bureaux observés, qui vont ainsi
servir de référence,
- lorsque des phénomènes
nouveaux apparaissent (par exemple l'écologie
en 1974 ou l'éclatement du Front national
plus récemment), on compense l'absence
de références concrètes
par des références abstraites
ou " modèles d'ajustement "
possibles de l'électorat, que l'on élabore
sur un certain nombre d'hypothèses,
- le soir de l'élection,
on peut ainsi se livrer à autant de
simulations que de modèles d'ajustement.
Et pour choisir celui qui fournira la meilleure
approximation du résultat final,
le politologue a encore à sa disposition
des outils qui lui permettent jusqu'au dernier
moment de contrôler la composition de
son échantillon et les mouvements de
voix de chaque bureau.
Une
organisation logistique et informatique rigoureuse
Pour
rendre opérationnel le travail de préparation
qui vient d'être décrit, il faut
le soir des élections, d'une part collecter
les résultats des bureaux de vote,
et d'autre part traiter ces informations sur
informatique, avec le maximum de rapidité
et de sécurité :
- La collecte de
l'information est assurée par des enquêteurs
qui, le soir du scrutin, transmettent les résultats
des bureaux retenus. Bien entendu, des contacts
ont été pris au préalable
pour assurer l'accueil des enquêteurs ;
- Ces informations
sont entrées directement sur informatique
et c'est là un moment crucial de l'opération.
En effet, à partir de 18 heures 30,
les correspondants établissent leur
liaison téléphonique avec le centre
de calcul. Ils dictent les informations recueillies :
nom et localisation du bureau, nombre d'inscrits,
de votants, de voix obtenues par chaque candidat
(identifié par un code). Ces informations
sont immédiatement soumises à
des contrôles de vraisemblance,
pour éviter les erreurs les plus grossières :
oubli d'un candidat, incohérence entre
le total des suffrages et le nombre de votants.
Les informations jugées plausibles sont
enregistrées immédiatement, tandis
que les autres sont dirigées vers un
" bureau des litiges " qui recherche
avec le correspondant la source de l'erreur
pour la corriger. Les calculs informatiques
démarrent simultanément et
la réflexion des responsables de l'opération
également.
La
rapidité et la sécurité sont
donc impératives. Pour assurer les meilleures
conditions de cette dernière, l'ensemble
du système est, auparavant, l'objet d'un
important travail de rodage : on simule
notamment tous les incidents révélés
par les expériences passées pour
y apporter les réponses appropriées.
La règle est au remplacement de tout matériel
défectueux, ce qui suppose de disposer
d'une réserve suffisante ainsi que le doublage
d'un certain nombre de fichiers.
Au
total une opération estimation est coûteuse
en hommes et en matériel. L'organisation
de la soirée d'estimation mobilise au moins
400 personnes pour une soirée d'élection
présidentielle !
Au-delà
d'une maîtrise technique indispensable,
l'expérience et la connaissance profonde
des mécanismes électoraux sont
également vitales, pour décider
en dernier lieu quels chiffres seront annoncés.
Un
cas concret : les estimations lors des
dernières élections municipales
de 2001
La première
estimation a eu lieu lors de l'élection
présidentielle de 1965. Elle a été
conçue par l'IFOP, premier né
des instituts français (la Sofres, créée
en 1963, est entrée dans le jeu des estimations
en 1967). A
20 heures 17, le 5 décembre 1965,
Europe 1 annonçait une première
" fourchette " très large,
puisqu'elle donnait entre 35 % et 55 %
des suffrages exprimés au général
de Gaulle ! A 21 heures 30, on annonçait
que de Gaulle aurait moins de 48 % des
voix et que " le ballottage ne fai(sai)t
plus de doute ". A 22 heures 50, les
auditeurs apprenaient que le général
de Gaulle aurait " entre 43 et 45 %
des suffrages exprimés ".
Depuis, de nombreux
progrès ont été accomplis.
Lors des dernières municipales, en mars
2001, la SOFRES a annoncé sur TF1 et
RTL , dès 20 heures, les grands événements
du scrutin.
Au
premier tour :
- à Avignon,
Mme Roig frôlant la barre de
l'élection au premier tour avec 49,8 %
des suffrages,
- à Lyon,
l'excellent score de Gérard Collomb et
le score très serré des listes
Mercier et Millon,
- à Paris,
le bon score de Jean Tibéri dans le 5e
arrondissement et le score décevant de
Philippe Séguin dans le 18e
arrondissement,
- à Lille,
le bon niveau de la liste des Verts, etc.
Au
second tour :
- à Nîmes,
la victoire sans appel de la liste de M. Fournier,
- à Toulouse,
la victoire de Philippe Douste-Blazy,
- la perte de Strasbourg
pour le Parti socialiste,
- à Lyon,
la victoire des listes Collomb,
- et enfin, la victoire
de la liste socialiste dans le 12e
arrondissement qui assurait à Bertrand
Delanoë son élection à la
Mairie de Paris.
Carine Marcé