"Les législatives ont obéi
à une logique de ratification"
A l'issue
des élections législatives, Pascal
Perrineau, directeur du Cevipof, nous livre, en
exclusivité pour 2002.sofres.com, son analyse
du scrutin : logique politique, progression et
nature de l'abstention, résultats en trompe
l'oeil, perspectives...
- La logique du scrutin
- Progression et nature de l'abstention
- Offre et campagnes électorales
- Analyse des résultats du FN
- Avenir de la gauche
- Perspectives
Après
les résultats de l'élection présidentielle,
les législatives faisaient office pour
la droite d'élection de validation.
Deux
types de législatives sont, en effet, à
distinguer : celles qui sont autonomes par
rapport à l'élection présidentielle
et apparaissent comme de véritables grandes
élections nationales avec leur logique
propre comme en 1986, 1993 et 1997 ; et les
législatives existant dans l'ombre d'une
présidentielle, 1981, 1988 et 2002 donc.
Cette deuxième catégorie qui se
caractérise par un taux d'abstention plus
important obéit à une logique de
ratification. La présidentielle joue le
rôle d'élection matrice et les législatives
donnent une majorité parlementaire au Président
élu ou réélu. C'était
le cas en 1981 et en 1988 pour la gauche, c'est
le cas aujourd'hui pour la droite.
La
vague bleue sortie des urnes reflète-t-elle
pourtant la réalité du rapport de
forces entre la droite et la gauche ?
La
prime majoritaire a amplifié la victoire
de l'UMP. La force arrivée en tête
est toujours favorisée par le mode de scrutin
comme l'avait été le PS en 1981
et en 1988. La Chambre sortie de ces élections
reflète pourtant ce qui s'est passé
dans le pays. Dans les circonscriptions en ballottage,
le rapport droite-gauche était de 55-45.
L'abstention massive au premier tour (35,6
%) comme au second (39,7 %) était-elle
prévisible ?
Le
premier tour de la présidentielle était
porteur de signes avant-coureurs. Un record d'abstention
à un premier tour d'élection présidentielle
avait été battu. Deux autres l'ont
été lors du premier et du second
tour des législatives. Il est enfin un
record préoccupant dont on a peu parlé :
celui de la poussée de l'abstention entre
deux tours. Elle a pris 4,4 points alors que,
traditionnellement, on observe entre les deux
tours soit une mobilisation soit une très
légère progression de l'abstention.
Contrairement à ce que l'on dit, la crise
profonde de la représentation politique
n'a pas disparu. Et cette poussée ne peut
que relativiser considérablement la rebipolarisation
résultant des législatives. On ne
peut négliger tout une partie du corps
électoral pour ne se focaliser que sur
les suffrages exprimés. Le total abstention-
blancs et nuls-extrême droite-extrême
gauche-CPNT au premier tour de la présidentielle
était de 54% des inscrits, il a été
de 47 % au premier tour des législatives.
Près d'un électeur sur deux ne se
retrouve pas dans le jeu des partis de gouvernement.
Alors méfions nous des lectures politiques
affirmant la fin de la crise politique et le retour
à un ordre bipolaire.
Comment
peut-on expliquer cette progression de l'abstention après
la mobilisation du deuxième tour de l'élection
présidentielle ?
Indépendamment
de l'impression pour de nombreux électeurs
que l'élection était déjà
jouée, il faut revenir sur le diagnostic
imprudent que certains ont fait de la mobilisation
entre les deux tours de la présidentielle :
le fameux " effet 1er mai ".
Il ne s'agissait, en fait, que d'une mobilisation
purement réactive. Une mobilisation contre
Jean-Marie Le Pen, où l'on se pose en s'opposant.
Cela ne voulait pas dire pour autant que les Français
allaient revenir aux urnes pour l'élection
suivante. Aux législatives, il faut se
mobiliser pour des candidats, choisir entre des
forces politiques pour entrer dans le jeu de la
démocratie représentative. Certains
ont eu tort de projeter cette mobilisation réactive
dans la rue et notamment celle des jeunes directement
sur une mobilisation dans les urnes. Résultat :
quelques semaines plus tard, tous ceux qui y avaient
vu un retour des jeunes à la politique
ont été déçus. Les
jeunes ont grandement contribué aux records
d'abstention enregistrés dans les deux
tours des législatives. Entre une mobilisation
réactive et une mobilisation positive et
un engagement électoral, il y a tout un
chemin qui n'a pas été parcouru. La
crise entre les représentés et les
représentants et le malaise entre les jeunes
et l'acte électoral perdurent.
La
nature de l'abstention n'a-t-elle pas également
changé ?
C'était
déjà valable au premier tour de
la présidentielle. A côté
de l'abstention structurelle qui mesure la distance
sociale ou culturelle entre certains milieux (les
jeunes non intégrés dans la vie
active, les gens en bas de l'échelle sociale,
les marginaux, etc.) et la politique, s'est développée
une abstention conjoncturelle, politique et à
forte dimension protestataire. Ces abstentionnistes
s'intéressent à la chose publique
mais ne se retrouvent pas dans le système
d'offre politique aujourd'hui.
Paradoxalement, l'offre électorale
n'a jamais été aussi importante
que cette année ?
On
peut effectivement se demander comment les électeurs
n'ont pu se retrouver dans une offre aussi incroyablement
riche et plurielle. Mais il faut reconnaître
que les campagnes ont été peu lisibles :
évanescente pour la présidentielle
et quasi inexistante pour les législatives.
A l'occasion de ces deux élections, personne
n'a su faire exister une véritable campagne
avec des enjeux structurants et de vrais débats.
Il ne suffit pas que l'offre soit diversifiée,
encore faut-il que l'électeur trouve du
sens dans cette offre. Or, l'éclatement
de l'offre masque les grands clivages, il ne fait
apparaître qu'une accumulation de microclivages
inintelligibles. D'ailleurs, comment les électeurs
pourraient-ils percevoir de différences
entre un candidat LO, de la LCR ou du Parti des
Travailleurs, entre un candidat FN et MNR, voire
entre un candidat UMP et UDF ?
Lors
de la campagne des législatives, seul le
thème du refus de la cohabitation a émergé.
Habilement exploité par la droite, la gauche
s'est retrouvée prise au piège.
Elle avait bouleversé le calendrier électoral
et instauré le quinquennat justement pour
éviter toute nouvelle cohabitation. Lorsqu'au
milieu du gué la gauche a changé
de discours, toute une partie de son électorat
l'a très mal ressenti et a pu s'abstenir
ou même voter pour la droite. Ces électeurs
considéraient que le séisme du 21
avril était une des conséquences
des cinq années de cohabitation.
L'hypothèque Front National n'a
pas non plus été levée. L'abstention
a, semble-t-il, joué comme un produit masquant ?
Comme
toujours avec le FN, les réactions sont
irrationnelles. Après avoir peut-être
trop paniqué, les gens se rassurent de
manière excessive. Mais la question du
FN n'est absolument pas réglée.
Les législatives ne doivent pas faire oublier
les leçons de la présidentielle.
L'extrême droite a obtenu 12,4 %. Comparons
ce qui est comparable. Si l'on prend les législatives
de même type, le FN a réalisé
moins de 1% des voix en 1981, 9,8 % en 1988 et
12,4% cette année avec le MNR. La progression
est continue. S'agissant des législatives
autonomes, son score était de moins de
10% en 1986, de plus de 12 % en 1993 et de 15
% en 1997. Pour les présidentielles, Jean-Marie
Le Pen a obtenu 14,4 % en 1988, 15 % en 1995 et
16,9 % en 2002 auquel il faut ajouter les 2,3
% de Bruno Mégret. Dans tous les cas de
figure, le phénomène de hausse est
indéniable. Les électeurs qui ont
voté FN hier et qui revoteront FN demain
passent aisément d'une protestation explicite
par le bulletin de vote à la protestation
muette de l'abstention. Il y a des itinéraires
et des errances entre les deux de plus en plus
fréquents. Le FN n'a, certes, pas eu dans
ces législatives le pouvoir de blocage
qui était le sien en 1997 mais il n'a pas
pour autant disparu du paysage.
Entre
les deux tours de scrutin, l'abstention a le plus
progressé dans les régions où
Jean-Marie Le Pen lors de la présidentielle
et le FN au premier tour des législatives
ont réalisé leurs meilleurs scores.
Comment l'analysez-vous ?
Il
y a, en effet, eu des poussées abstentionnistes
dans des régions de force du FN. Preuve
du choix qu'ont fait nombre de ses électeurs
pour l'abstention. Les situations ont tout de
même varié selon les régions.
En PACA, ses électeurs sont passés
facilement à droite pour le second tour.
En Picardie ou dans le Nord-Pas-de-Calais par
exemple, ces passages ont été moins
évidents, la gauche a pu même, ici
et là, en profiter et récupérer
des voix de l'électorat populaire du FN.
Ainsi, à Armentières dans le Nord,
Calais dans le Pas-de-Calais, Alès dans
le Gard ou Bédarieux dans l'Hérault,
la gauche a beaucoup progressé au second
tour sans qu'il y ait eu de réelle mobilisation.
Après ces élections législatives,
il semble qu'il ne reste plus que le PS à
gauche. Qu'en pensez-vous ?
Le
PCF a beau avoir pu sauver son groupe à
l'Assemblée nationale, il n'en est pas
moins en phase terminale au plan électoral.
Si le PS n'avait pas décidé de le
maintenir sous la tente à oxygène,
on n'en parlerait plus. Avec cette dernière
élection, la gauche est parvenue à
la fin d'un cycle. Deux présidentielles
sous la Ve République ont provoqué
un véritable traumatisme pour la gauche :
celle de 1969 et celle de 2002. Elle a été
éliminée dans les deux cas dès
le premier tour. Le cycle qui s'est ouvert après
la présidentielle de 1969, celui d'Epinay,
a vu le PS renoncer à s'entendre idéologiquement
avec le PCF et négocier une " alliance
cynique " avec lui afin de le contenir
puis de l'étouffer. C'était la dynamique
du Programme Commun. Ce cycle d'Epinay est venu
à son terme avec le second choc de la présidentielle
et des législatives de 2002. Lionel Jospin
était bien en cela le continuateur de François
Mitterrand : la gauche plurielle n'était
qu'une resucée de l'Union de la gauche.
La
chute du PCF n'a pas été, de plus,
compensée par l'émergence d'un véritable
partenaire Vert. Le déséquilibre
est désormais profond au sein de la vieille
alliance portée autrefois sur les fonts
baptismaux par la dynamique d'Epinay. Le PS est
devenu une force esseulée qui doit penser
le renouvellement de la gauche et relever le défi
posé par la gauche de la gauche. Cette
mouvance qui a obtenu plus de 10 % au premier
tour de la présidentielle (LO et LCR) n'a
pas disparu avec les législatives et montre
bien qu'en France le deuil de la culture politique
révolutionnaire et de l'alternative radicale
n'a pas été complètement
fait, contrairement à d'autre pays européens.
Les socialistes n'ont plus que deux manières
d'envisager l'avenir : y entrer à
reculons en essayant de ressusciter une gauche
plurielle troisième version et de réanimer
des forces dans un état d'épuisement
total comme le PCF ou d'ouvrir un débat
idéologique qu'ils refusent depuis le début
du cycle d'Epinay. Qu'est ce que le socialisme
au XXIème siècle pour
une société postindustrielle moderne ?
Cette question dépasse d'ailleurs le cadre
national. L'Europe est en train de passer à
droite car toute une partie des grandes gauches
de type social-démocrate, excepté
les travaillistes, n'y a pas répondu.
Comment pourrait-on redonner aux citoyens
l'envie de participer, de les rapprocher de la
politique ?
En
redonnant du sens. Le clivage entre la gauche
et la droite est devenu de moins en moins évident
pour une majorité d'électeurs. Il
n'est plus pertinent pour lire les grands enjeux,
notamment parce que la gauche française
a évolué et acquis une véritable
culture de gouvernement. Sur le terrain économique
et social, elle a ainsi perdu beaucoup de sa spécificité.
Elle s'est rapprochée de la droite. Les
clivages se sont alors déplacés
sur les enjeux culturels et de société
où il existe encore quelques différences :
la sécurité, le Pacs, etc. Le défi
est maintenant de faire réexister ces clivages
dans le domaine économique et social :
chômage, fiscalité, retraites. On
ne peut pas toujours gouverner au consensus.
Les
réponses devraient-elles être politiques
ou institutionnelles ?
Il
ne faudrait pas retomber dans la maladie franco-française
qui consiste à apporter une réponse
institutionnelle dès qu'il y a un problème.
C'est ce que l'on a fait pendant deux siècles
et qui a provoqué notre instabilité
institutionnelle et constitutionnelle hors-pair
jusqu'au milieu du XXe siècle. On peut
toujours adapter les règles du jeu comme
avec le quinquennat, réfléchir à
un changement du mode de scrutin pour les régionales,
à l'ajout d'une dose de proportionnalisme
pour les législatives. Mais une VIe République
ne saurait répondre à la crise de
confiance qui touche le monde politique. Aujourd'hui,
la demande pour une politique de proximité
est forte. Il serait temps de lancer un 2e
âge de la décentralisation. La gauche
a fait le premier pas, la droite doit faire le
second. Il s'agit de redonner du sens aux collectivités
locales, d'investir démocratiquement de
nouveaux espaces territoriaux de référence
tels que l'intercommunalité, de supprimer
ou de marginaliser certains échelons qui
ont perdu leur pertinence à l'image du
département, de toiletter les niveaux de
compétences et de responsabilités.
C'est un chantier énorme.
Propos recueillis parGeorges
BUISSON et Sylvain
LEFORT