Le vote et la situation professionnelle
A l'approche
des élections législatives, des politologues
se penchent, en exclusivité pour 2002.sofres.com,
sur les enjeux de la campagne. Cette semaine,
Etienne Schweisguth, directeur de recherche au
Cevipof, analyse l'influence de la situation professionnelle
sur le vote : évolution, facteurs explicatifs,
perspectives...
- Evolution
- Facteurs explicatifs
- Homogénéisation
politique
- Salariés et indépendants
Comment
s'organise la relation entre le vote et la situation
professionnelle ?
Jadis,
la situation professionnelle était un bon
prédicteur des comportements électoraux,
et un facteur important à prendre en compte
pour comprendre les phénomènes politiques.
C'est moins vrai de nos jours. Il faut aussi tenir
compte du fait que la population française
a changé dans ses grandes masses. Ainsi,
la droite disposait jadis de deux grands réservoirs
de voix : les agriculteurs et les travailleurs
indépendants du commerce et de l'artisanat.
Dans les années 50, la population active
française comptait encore 20% d'agriculteurs
et 12% de commerçants et artisans ;
ils ne sont plus aujourd'hui que respectivement
2% et 6%. De même, la classe ouvrière
a connu une période de croissance numérique
pour culminer en 1975 et décliner par la
suite au profit des employés, mais aussi
des cadres moyens et supérieurs. Ces derniers
représentaient 8% de la population active
en 1954, 32% actuellement. La société
a radicalement évolué. Industrielle
au lendemain de la guerre, elle est devenue post-industrielle.
Quelles
ont été les conséquences
de cette transformation ?
Les
transformations morphologiques de la société
ont été accompagnées de toute
une série d'évolutions : hausse
du niveau de vie, de la scolarisation, urbanisation,
mobilité géographique, diffusion
généralisée de l'information,
notamment par la télévision, etc.
Une tendance à l'homogénéisation
sociale et politique s'est développée.
Fait particulièrement notable : il
y a eu un important accroissement de la mobilité
sociale. Un certain nombre de commentateurs ou
d'hommes politiques qui avaient lu Bourdieu trop
rapidement en avaient conclu qu'il n'y avait pas
de mobilité sociale ou que l'ascenseur
social était en panne. C'est inexact. Bien
sûr, il persiste une inégalité
des chances de réussite sociale, mais les
chances d'ascension sociale ont augmenté :
le sociologue Louis-André Vallet a montré,
dans un article paru dans la Revue française
de sociologie en 1999*, qu'en 1953 un fils d'ouvrier
avait 10 chances sur 100 de devenir cadre moyen
ou supérieur, en 1993 ses chances sont
montées à 29%. Aujourd'hui, 39%
des cadres supérieurs (ingénieurs,
cadres des entreprises ou d'administration, professeurs,
professions intellectuelles) ont un père
issu des catégories populaires : ouvrier
ou employé. Il y a donc eu, au contraire,
un grand brassage social. Les identités
de classe se sont fortement atténuées.
Le
niveau de vie de l'ensemble des catégories
sociales s'est élevé. La part des
catégories moyennes et supérieures
a augmenté et celles des catégories
à faible qualification professionnelle,
ouvriers, paysans, a diminué. Mais il existe
un revers de la médaille. Par rapport aux
Trente Glorieuses, le chômage a considérablement
augmenté. Des poches d'exclusion sociale
se sont creusées. Les restructurations
industrielles menacent et frappent des salariés
qui n'ont guère les ressources pour se
reconvertir. Et, dans une société
où 60% d'une classe d'âge obtient
le baccalauréat, ceux qui restent aux échelons
les moins élevés de la hiérarchie
sociale éprouvent beaucoup plus qu'auparavant
le sentiment d'un échec personnel. Jadis,
être ouvrier, c'était faire partie
du peuple, comme tout le monde. Aujourd'hui, ça
peut être se sentir abandonné par
la société si l'on est vieux, ou
se sentir exclu des bénéfices du
progrès si l'on est jeune. Le sentiment
d'injustice prend ainsi une nouvelle forme. Jadis
on pouvait lutter contre un système capitaliste
illégitime. Aujourd'hui, la comparaison
avec ceux qui ont mieux réussi engendre
un sentiment, certes relatif mais cependant bien
réel, de dévalorisation.
Quels
effets cela a-t-il eu sur le vote ?
Si
l'on compare le vote des cadres supérieurs
et celui des ouvriers sur le vote de gauche entre
1978 et 1997, l'écart est passé
de 44% à 14%. Ce qui s'explique en partie
par l'émergence de l'extrême droite.
Le Front National a attiré une bonne partie
des voix des ouvriers sans, toutefois, que ces
derniers se soient mis davantage à voter
pour la droite modérée. De 1978
à 1997, le vote de gauche des ouvriers
est ainsi descendu de 68% à 52%, tandis
que celui des cadres supérieurs (hors enseignants)
est monté de 24% à 38%.
La
position sociale devient de moins en moins un
facteur d'explication du choix entre la gauche
et la droite modérée, et de plus
en plus un facteur d'explication du vote d'extrême
droite. Les catégories sociales qui votent
le plus pour le Front National sont celles où
l'on est le moins qualifié, le moins apte
à s'adapter aux restructurations industrielles,
le moins fortuné et le moins diplômé.
A l'opposé les cadres, les enseignants,
les personnes de niveau d'instruction élevé
constituent les milieux où le vote d'extrême
droite est le plus faible.
Comment
peut-on expliquer ce phénomène ?
Par une évolution de l'offre ou de la demande
politique ?
Le
grand événement a été
le changement de cap opéré par la
gauche lorsqu'elle est arrivée au pouvoir
en 1981. La gauche a alors changé de discours
et de pratique. François Mitterrand a ouvert
la voie et les gouvernements socialistes successifs
l'ont suivie jusqu'à Lionel Jospin, qui
a réussi à privatiser davantage
et mieux que la droite. Un clivage politique,
essentiel dans les années 70, a quasiment
disparu : le clivage relatif au statut public
ou privé de la propriété
des moyens de production. Ainsi par exemple, les
cadres supérieurs ne considèrent
plus le programme économique de la gauche
comme une menace. La gauche, à leurs yeux,
ne représente plus un risque de bouleversement
de l'ordre social ni un danger pour la santé
économique du pays. On l'a bien vu lorsque
Lionel Jospin a indiqué d'emblée
dans la campagne présidentielle que son
programme n'était pas " socialiste ".
Parallèlement,
d'autres enjeux sont apparus dans le débat
politique, notamment des enjeux de société
impliquant des valeurs humanistes ou universalistes
fortement liées au niveau d'instruction.
Ainsi, de la position sur la peine de mort qui
varie fortement selon que le niveau d'études
est supérieur ou inférieur au bac.
Ceux qui ont le bac sont très hostiles
à la peine de mort alors que les non bacheliers
sont plus favorables à l'idée d'un
rétablissement de la peine de mort, ceci
étant vrai quel que soit l'âge. Il
en est de même concernant les attitudes
à l'égard des immigrés. Les
xénophobes avoués sont plus nombreux
parmi les milieux de faible niveau d'instruction
que dans les milieux d'instruction élevée.
Cela se vérifie, d'ailleurs, quel que soit
le niveau de revenus ou le lieu d'habitation.
Il s'est, en effet, installé dans la partie
instruite de la société une nouvelle
norme sociale en réaction à la montée
du Front National. L'idée que l'on ne doit
pas être raciste est très fortement
partagée dans ces milieux, et agit comme
un facteur important de vote pour la gauche plutôt
que pour la droite et à fortiori l'extrême
droite.
On
touche là aux grands changements dans les
rapports entre position sociale et vote en France.
Chacun a dorénavant dans sa position sociale
deux éléments contradictoires qui
l'incitent à voter aussi bien pour la gauche
que pour la droite. Lorsqu'on est en haut de la
hiérarchie sociale on est plutôt
satisfait dans le domaine économique, ce
qui favorise le vote conservateur. En revanche,
dans le domaine des problèmes de société,
les normes auxquelles on adhère lorsqu'on
a un niveau d'instruction élevé
portent plutôt à voter à gauche.
A l'inverse, quelqu'un issu d'un milieu populaire
est incité à voter pour la gauche
concernant les enjeux économiques mais
ses attitudes sur les problèmes d'immigration
ou de sécurité pourront l'inciter
à voter à droite. Le choix dépend
de la manière dont chaque individu fait
la balance à l'intérieur de lui-même
entre un vote en fonction de ses idées
sur les problèmes économiques et
sociaux et un vote en rapport avec ses valeurs
et ses idées sur la société.
Le
vote d'extrême droite des électeurs
de milieux populaires se comprend ainsi, si l'on
a en tête qu'ils sont plutôt de gauche
sur les problèmes économiques et
sociaux, mais plutôt de droite sur les questions
de société. Jugeant que la gauche
n'est plus vraiment à gauche sur les problèmes
sociaux, ils votent en fonction d'une vision du
monde dans laquelle étranger égale
danger, et dont le réflexe est de penser
que la sécurité se trouve dans le
repliement sur le groupe d'appartenance national.
Dans la conjoncture actuelle l'insécurité,
associée à l'immigration, les contraintes
européennes et la mondialisation avivent
ce sentiment que le mal vient de l'étranger
et que le salut se trouve dans le retour à
la prééminence du groupe national.
Ils votent ainsi fréquemment Front National
au premier tour des élections, mais leur
tropisme de gauche reprend ses droits au second
tour en cas de duel gauche-droite modérée,
et ils sont alors beaucoup plus nombreux à
donner leur voix aux candidats de gauche que les
électeurs FN appartenant à des catégories
sociales plus aisées.
Pourquoi
l'électeur privilégiera-t-il une
de ces deux variables, l'économique et
la sociétale ?
La
réponse est de l'ordre de la psychologie
politique. Il n'y a pas d'études sur le
sujet mais on sait que cela existe. Lorsque les
milieux populaires abandonnent le vote de gauche
au profit du vote d'extrême droite sur des
enjeux liés à l'immigration par
exemple. On a vu, en effet, à certaines
élections une partie des électeurs
des catégories populaires voter FN au premier
tour et revenir à gauche au second tour.
Alors, sont-ils de gauche ou de droite ?
Cette question n'a pas de sens puisqu'ils sont
de gauche sur un point comme le social et de droite
sur un autre tel que l'immigration.
Cette
apparente contradiction est-elle à même
d'expliquer les grandes synthèses idéologiques
que tentent d'opérer les partis de gouvernement
?
Cela
relève d'un phénomène plus
général : celui de la tendance
au consensus, de la tendance à l'homogénéisation
des conceptions politiques. La tendance générale
est à un rapprochement des positions des
grands partis politiques. A tel point que
nombre d'électeurs déclarent aujourd'hui
ne pas percevoir de différences entre le
programme de Lionel Jospin et celui de Jacques
Chirac. Mais ce rapprochement n'est pas uniquement
le fait des hommes politiques. Dans le domaine
économique, les évolutions sont
en partie venues des électeurs eux-mêmes
qui se sont mis à ne plus accepter certaines
propositions jugées extrémistes
ou irréalistes. Ce phénomène
n'est d'ailleurs pas propre à la France.
En Suède, les sociaux-démocrates
avaient dans les années 70 un projet visant
à donner, dans les conseils d'administration
des entreprises, la majorité du capital
et du pouvoir aux syndicats, une forme de nationalisation.
Pour la première fois depuis 1932, les
sociaux-démocrates ont alors perdu les
élections. Ils avaient proposé une
réforme trop à gauche pour leur
électorat. En Grande-Bretagne, les travaillistes
ont perdu les élections, notamment face
à Margaret Thatcher qui n'était
pourtant pas très populaire, tant qu'ils
ont campé sur un programme de gauche pur
et dur. Il a fallu que Tony Blair change radicalement
le programme des travaillistes pour qu'ils accèdent
au pouvoir.
Il
y a une véritable tendance centripète
des électeurs dans nos sociétés.
Les hommes politiques sont obligés de suivre
le mouvement pour augmenter leurs chances de gagner
des voix. Ils se disent que la bonne manière
de gagner est de faire une campagne centriste.
C'est pourquoi l'offre politique tend à
ne plus se différencier. Les électeurs
s'en plaignent mais rejettent dans le même
temps les anciennes idéologies qu'ils jugent
dépassées. C'est en partie parce
que les positions des électeurs se rapprochent
que les offres politiques se rapprochent. Bien
sûr, cela ne manque pas d'accélérer
le mouvement d'homogénéisation des
conceptions politiques. Les évolutions
de l'offre et de la demande, en l'occurrence,
font boule de neige.
Cette
tendance au consensus à pour conséquence
l'élévation du niveau de l'abstention
et du vote extrémiste. Les Pays-Bas en
offrent un exemple récent, où le
consensus entre la gauche et la droite a débouché
sur la fulgurant apparition du parti de Pim Fortuyn.
Réciproquement, la présence de Jean-Marie
Le Pen au second tour de l'élection présidentielle
a recréé du conflit idéologique
et fait remonter la participation électorale.
Quels
sont les effets de la distinction entre les salariés
et les indépendants sur le vote ?
Aux
élections législatives de 1997,
30% des indépendants ont voté à
gauche contre 47% des salariés du privé
et 57% des salariés du public. Pour les
indépendants, la droite est perçue
comme plus favorable à l'entreprise privée,
à la liberté des acteurs économiques
que la gauche. Les salariés du public considèrent
eux que la gauche étatiste est plus favorable
à leurs intérêts. On peut
également faire valoir une autre distinction
entre les cadres eux-mêmes. Lorsqu'on analyse
le vote par catégorie sociale, la catégorie
des " cadres " comprend aussi bien les
cadres du privé que ceux du public mais
aussi les enseignants du second degré.
Or, leurs comportements politiques sont aux antipodes.
En 1997, le vote de gauche était de 33%
chez les cadres supérieurs du privé,
57% chez les cadres supérieurs du public
et 74% chez les enseignants du public.
Par
contre, il y a très peu de différence
entre les salariés du public et ceux du
privé dans les échelons inférieurs
de la hiérarchie sociale. Ouvriers
et employés du secteur public et privé
votent à peu près de la même
manière.
Quel
est le poids politique des salariés ?
Ils
représentent aujourd'hui près de
90% de la population active. On est passé
d'une société avec des groupes sociaux
très différenciés et des
frontières très marquées
(agriculteurs, commerçants, artisans, ouvriers)
à une société du continuum
salarial. La position dans la hiérarchie
sociale intervient toujours dans la détermination
des comportements politiques mais il n'y a plus
de coupures franches dans la population active.
A
l'approche des élections, de nombreuses
manifestations de diverses catégories socio-professionnelles
ont eu lieu. Quel est le rôle des revendications
et des intérêts catégoriels
dans la motivation du vote ?
La
distinction entre vote d'enjeu et vote de convictions
est réelle mais souvent difficile à
établir. Les enjeux n'ont souvent d'effet
sur le vote que s'ils sont liés à
des valeurs. Sur les problèmes de morale
sexuelle par exemple, les votes d'enjeux ne fonctionnent
que dans la mesure où ils sont liés
à une croyance religieuse. Le droit de
chasse constitue certainement un enjeu pour le
mouvement des Chasseurs, mais ce dernier est également
porteur d'un mode de vie et d'une vision du monde.
S'agissant du vote de certains électeurs
pour l'extrême gauche, il est difficile
de faire la part de ce qui relève de l'idéologie
et de ce qui relève uniquement d'enjeux
concrets tels que les licenciements ou le pouvoir
d'achat. En tout cas, il ne faut sûrement
pas s'attendre à ce qu'une profession ou
une catégorie sociale bascule tout entière
d'un côté ou de l'autre.
*
"Quarante années de mobilité sociale
en France. L'évolution de la fluidité
sociale à la lumière de modèles
récents" in Revue française de sociologie,
1999.
Propos
recueillis parGeorges
BUISSON
et Sylvain
LEFORT