/   

Interview


La logique politique de l'abstention

A l'approche des élections législatives, des politologues se penchent, en exclusivité pour 2002.sofres.com, sur les enjeux de la campagne. Cette semaine, Françoise Subileau, directrice de recherche au Cevipof, nous dévoile la logique politique de l'abstention lors de la dernière élection présidentielle : facteurs explicatifs, perspectives...


- L'abstention à l'élection présidentielle
- L'explication politique
- Perspectives

Comment analysez-vous le fort taux d'abstention lors du premier tour de l'élection présidentielle ?

Tout le monde s'attendait à une abstention plus élevée qu'à l'élection présidentielle de 1995. La campagne a été particulièrement morne, les programmes se ressemblaient et aucun enjeu politique évident ne se dégageait dans la mesure où un deuxième tour opposant Jacques Chirac à Lionel Jospin semblait certain. Il faut dire que l'abstention augmente systématiquement à toutes les élections présidentielles depuis 1974 où un record de participation avait été atteint avec 13%. D'une manière générale, à cette période de forte politisation a succédé au début des années 80 une phase de baisse de la participation électorale quel que soit le type d'élection. Mais cette année l'ampleur de l'abstention au premier tour a constitué une surprise. Plus de 28% pour l'élection à laquelle les Français sont le plus attachés et participent le plus.

Comment l'expliquez-vous ?

On peut penser que la logique sociologique a fini par prendre le dessus puisque l'abstention lors du premier tour a été particulièrement marquée dans les quartiers défavorisés, les régions économiquement en déclin et chez les groupes sociaux les plus fragiles. Il existe depuis longtemps un conflit d'interprétation sur l'abstention. S'explique-t-elle essentiellement par des raisons sociologiques ou comme je le pense par des raisons politiques ? La logique sociologique est, par exemple, derrière la forte abstention aux Etats-Unis : les riches votent et les pauvres regardent, notamment les minorités ethniques. En France, les groupes défavorisés et surtout les jeunes s'abstiennent également davantage mais jamais la relation entre le statut social et l'abstention ne m'avait semblé aussi forte que le 21 avril. Peut-être est-on entré dans un schéma à l'américaine où l'abstention obéit à une logique sociale ? Je ne le pense pas. Le deuxième tour de l'élection présidentielle a montré que la logique politique agissait, au contraire, toujours sur le taux de participation. L'abstention est presque la même qu'au deuxième tour de 1995 mais elle a perdu 9 points entre les deux tours du scrutin. Excepté 1969, si les électeurs votent classiquement toujours plus au deuxième tour qu'au premier, le précédent record n'était que de 4 points.

Pourquoi cette logique politique a-t-elle prévalu lors du second tour ?

Dans toutes les enquêtes qualitatives, les abstentionnistes déclarés affirment depuis longtemps qu'ils n'iront voter qu'en cas de menace de l'extrême droite. De toute évidence, les électeurs ont voté au second tour de la présidentielle pour faire barrage à Jean-Marie Le Pen. Une partie du vote Chirac est ainsi constituée d'abstentionnistes du premier tour, qu'ils soient de droite ou de gauche. Une étude a montré récemment que plus de la moitié des abstentionnistes du premier tour s'est abstenue au second - il y a tout de même une logique du comportement électoral - mais le reste a voté pour Jacques Chirac. S'il y a un enjeu important dans la consultation, les abstentionnistes se mobilisent et votent. La logique politique reprend ses droits.

Malgré tout, le taux d'abstention du deuxième tour est semblable à celui de 1995.

Elle est au même niveau mais au moins elle ne le dépasse pas. Ce qui est une première depuis 1974 et dénote un certain succès de la participation pour ce tour de scrutin. Il y a eu un sursaut. On peut établir un parallèle avec l'élection présidentielle de 1969. Si l'abstention était élevée au premier tour, 22%, elle l'était encore plus au second pour le duel entre Alain Poher et Georges Pompidou, 31%. Elle avait pris 9 points. Cette année, elle a diminué de 9 points. Ce qui montre qu'un duel entre deux candidats de droite conventionnelle - l'un modéré et l'autre gaulliste - fait augmenter l'abstention alors qu'un duel droite-extrême-droite la fait diminuer. L'explication est naturellement idéologique.

L'abstention a clairement défavorisé la gauche et tout particulièrement Lionel Jospin.

Lionel Jospin a été le grand perdant de ce scrutin : 2,5 millions de voix en moins par rapport à 1995. L'abstention et le vote éclaté à gauche ont été les causes de sa défaite mais le score de Jacques Chirac n'a guère été meilleur : 14% des inscrits. L'abstention lui a également été nuisible. Il y a toujours eu en France un substrat d'abstention protestataire tournant autour de 10 à 15% des inscrits. Mais il semble que depuis 1981, date à laquelle on peut situer le début de la progression de l'abstention, un nouveau type d'abstention soit apparu. Si le premier est basé sur le ressentiment et le désintérêt pour la politique, le second se fonde sur le désenchantement. Le changement idéologique du PS et des gouvernements de gauche, l'affaiblissement du PCF, le déclin des grandes idéologies, les alternances fréquentes et la cohabitation ont vidé de sa substance le débat politique. Nombreux sont les électeurs qui ne voient dorénavant plus aucune différence entre les candidats ou les partis. Cette nouvelle abstention, sélective ou stratégique, qui s'est développée ces dernières années a, toutefois, cédé le pas devant la menace de l'extrême droite.

Venons-en aux prochaines élections législatives. La frustration des électeurs de gauche qui n'ont pas pu voter pour un candidat de leur camp lors du second tour de la présidentielle ne devrait-elle pas jouer en faveur d'une forte mobilisation ?

Je ne crois pas que les électeurs de gauche et notamment les abstentionnistes du premier tour de la présidentielle voteront massivement lors des législatives. Le désenchantement démocratique est tel que l'abstention risque même d'être davantage prononcée. La manière dont se sont déroulées les négociations entre les partis à gauche comme à droite pour établir les candidatures est complètement démobilisatrice. D'autre part, en cas de triangulaires ou de duel droite-extrême droite au second tour, je doute que les électeurs de gauche se mobilisent une nouvelle fois.

Il y a pourtant au bout du vote des électeurs de gauche la perspective d'une nouvelle cohabitation.

Mais souhaitent-ils vraiment une nouvelle cohabitation ? Les résultats de l'élection présidentielle ont provoqué un électrochoc dans l'électorat. Les Français ont enfin compris que cette situation institutionnelle n'est pas normale, voire stérile, même si les sondages montrent l'attachement des Français à la cohabitation à l'image des Américains qui panachent leurs votes car ils veulent être gouvernés au centre. Les électeurs de gauche veulent peut-être aussi que leur camp se refasse une vertu et une doctrine dans l'opposition. C'est la position des Chevènementistes par exemple qui en refusant de s'allier avec la gauche plurielle présenteront leurs propres candidats.

A plus long terme, la mobilisation de la jeunesse contre l'extrême droite entre les deux tours n'augure-t-elle pas d'une baisse de l'abstention ?

Je ne sais pas si cela va durer. L'abstention est généralement un signe de mauvaise intégration à la société politique, conséquence d'une faible insertion sociale. Or, les jeunes sont peu insérés jusqu'à trente ans. La logique sociale est première dans cette tranche d'âge, comme d'ailleurs chez les personnes très âgées.

L'abstention deviendra-t-elle donc un horizon politique indépassable ?

Il n'existe aucune raison pour que l'abstention ne revienne pas au niveau qui était le sien en 1974. Il y a des cycles dans la participation politique qui dépendent de la conjoncture, des projets politiques et de la nature du débat. Depuis vingt ans, le déclin des idéologies, la disparition du communisme, la perte d'influence de l'Eglise catholique (le devoir électoral fait partie de la morale catholique traditionnelle) ont entraîné le flou dans les contenus programmatiques et la confusion chez les électeurs. A cela on peut ajouter le rôle de la construction européenne qui donne aux électeurs le sentiment que les décisions ne se prennent plus à l'échelon national mais à l'échelon européen. Il n'est donc pas étonnant que l'abstention augmente en France. Ce phénomène est d'ailleurs généralisé et correspond fondamentalement à la desidéologisation des sociétés politiques. Dans tous les pays industrialisés mis à part l'Espagne, l'abstention augmente depuis 1945. Dans les anciennes démocraties socialistes d'Europe de l'Est, la participation a été forte lors des premières élections puis a immédiatement décliné. Même dans les pays où le vote est obligatoire comme la Belgique, la Grèce et l'Italie, le vote blanc ou nul explose.

Tous les chiffres cités ne concernent que la Métropole. La question de l'abstention dans les DOM-TOM se pose de manière sensiblement différente.

Propos recueillis parGeorges BUISSON et Sylvain LEFORT

 




Françoise SUBILEAU
Contact par email...
Directrice de recherche


(FNSP)

Voir sa bibliographie sur



Nom expéditeur :

Email expéditeur :

Nom destinataire :

Email destinataire :



Droits de reproduction et de diffusion réservés © TNS Sofres 2002
Usage strictement personnel. Toute utilisation de documents issus
de ce site web doit faire l'objet d'une demande d'autorisation.
sofres.com