Le vote écologiste
A
l'approche de l'élection présidentielle, des
politologues se penchent, en exclusivité pour
2002.sofres.com, sur les enjeux de la campagne. Cette
semaine, Daniel Boy, directeur de recherche au
Cevipof/FNSP, analyse le vote écologiste : évolution,
spécificités, thématiques...
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Naissance du vote écologiste
-
Sociologie et motivations du vote
écologiste
-
Comportements électoraux
- La
situation en Europe
- La
multiplicité des candidatures écologistes à l'élection
2002
- La
candidature de Noël Mamère
Peut-on dater la naissance du vote
écologiste ?
Le vote
écologiste est apparu en Europe à la fin des années 70.
Et encore plus tôt en France, contrairement à une idée
reçue. Historiquement, la première candidature
écologiste remonte à une législative partielle en 1973.
Mais l’acte fondateur du vote écologiste reste la
candidature de René Dumont à l’élection présidentielle de 1974.
Depuis cette date, les écologistes ont été présents à
toutes les élections locales, nationales ou européennes.
Il faut rappeler que le premier parti écologiste, Les
Verts, ne s’est formé qu’en 1984. L’enjeu électoral a
toujours revêtu de l’importance pour les écologistes,
quoi qu’ils en disent.
Le vote
écologiste a donc précédé l’existence de partis
verts ?
Jusqu’en 1984,
des cartels d’associations naissaient au moment des
élections puis disparaissaient aussitôt celles-ci
passées. Ces formations étaient
" biodégradables ". Les écologistes n’avaient
pas encore assumé leur passage dans le champ politique.
Ils le considéraient comme dévalorisant, et préféraient
privilégier la lutte sur le terrain. Entre leur arrivée
dans le jeu politique et la fondation des Verts, dix ans
s’écoulent. Dix ans pour se déclarer officiellement
comme un parti. Et encore continuent-ils aujourd’hui à
se positionner comme un parti différent des autres,
comme un parti qui fait de la politique
autrement.
Quelles sont les populations les plus
sensibles au vote écologiste ?
La première
caractéristique du vote écologiste tient au niveau
d’étude : l’électeur écologiste est plus diplômé
que la moyenne. C’est une constante européenne. A ce
critère du niveau d’étude s’ajoute et se combine celui
de l’âge. Non seulement les jeunes sont plus sensibles à
l’écologie, mais on rencontre le plus fréquemment un
niveau d’étude élevé parmi les classes d’âge les plus
jeunes. Le vote écologiste attire également davantage
les professions intellectuelles. Ce qu’on appelle
parfois les professions de la reproduction
sociale : enseignants, professionnels de la santé,
et plus généralement les professions intellectuelles du
secteur public. Enfin, les femmes votent plus écologiste
que les hommes. Cette différence n’est pas énorme mais
elle existe.
Quelles
sont les motivations du vote
écologiste ?
Manifestement,
l’enjeu environnemental. Ce qui explique que le vote
écologiste s’est souvent mieux porté lors d’élections
locales où cet enjeu est plus concret. Mais
paradoxalement, le premier grand succès du vote
écologiste était lors d’une élection européenne, celle
de 1989. La liste verte menée par Antoine Waechter avait
recueilli près de 11% des suffrages (ndlr :
10,59%). Il faut dire que l’échelon européen permet,
notamment grâce aux directives, de passer outre le frein
national et d’imposer des politiques environnementales.
Il s’agit, de plus, d’un scrutin proportionnel ne
remettant pas en cause les équilibres de pouvoirs
nationaux.
Quels sont les comportements
politiques des électeurs
écologistes ?
Il faut avant
tout différencier les électeurs écologistes des
adhérents des Verts. Le centre de gravité politique de
ces derniers est nettement plus à gauche. Ils sont plus
radicaux. Pratiquement à l’extrême gauche. L’électorat
écologiste oscille, quant à lui, entre le Parti
socialiste et Les Verts selon l’enjeu de l’élection.
Ainsi, lors d’une élection à fort enjeu gauche-droite,
il apporte ses voix au PS ; lors d’une élection à
fort enjeu environnemental mais à faible enjeu national,
il vote écologiste. La montée du vote écologiste au
début des années 90, symbolisée par les législatives de
1993, correspond d’ailleurs à l’une des pires défaites
électorales socialistes. On constate des effets de vase
communicant de cet électorat entre les deux partis.
Les électeurs
écologistes sont également ceux qui, lors d’un
scrutin, se déterminent le plus tard. C’est
l’électorat le plus hésitant. Lors de la
présidentielle de 1995, 42% des électeurs de Dominique
Voynet ont pris leur décision au dernier moment
contre 21% en moyenne (Cevipof). Plus cet électorat
grossit et s’éloigne de son coeur de cible
vert (aux alentours de 4 %), plus il est volatil.
Qu’en
est-il lors d’un deuxième tour sans candidat écologiste
?
Les reports
s’effectuent aujourd’hui en majorité au profit de la
gauche. Longtemps, ce transfert de voix n’était pas
aussi massif. 50% de ces électeurs se reportaient à
gauche, 20% à droite et 30% se réfugiaient dans
l’abstention. Lors de la présidentielle de 1995, 75% des
électeurs de Dominique Voynet se sont reportés sur
Lionel Jospin au second tour, 18% sur Jacques Chirac et
le reste a voté blanc ou nul (Cevipof).
Le vote
écologiste est-il un vote
protestataire ?
Je ne crois
pas. En tout cas, il n’est pas comparable à un vote
protestataire du type Le Pen. Même s’il existe une
dimension de contestation du système dans le vote
écologiste. Il peut être un vote refuge contre la gauche
ou la droite.
Quelle est la situation du vote
écologiste en Europe ?
On oppose
souvent l’Europe du Nord, plus sensible aux
préoccupations écologistes, à l’Europe du Sud. Cette
opposition n’est qu’en partie fondée. Il existe des
contre-exemples. La présence écologiste est certes forte
dans des pays comme l’Allemagne et surtout la Belgique,
mais anecdotique en Grande Bretagne ou au Danemark. Dans
ce dernier pays, par exemple, les enjeux
environnementalistes occupent une place importante du
débat public. Seulement, l’efficacité des politiques
menées par le gouvernement ont privé l’écologie
politique de tout terrain d’expression. Il reste tout de
même vrai qu’il n’existe pas au Sud de pays où
l’écologie politique soit importante.
Venons-en à la
prochaine élection présidentielle. Comment
expliquez-vous " l’embouteillage " des
candidatures
écologistes ?
Il s’agit d’un
problème strictement franco-français. La création de
Génération Ecologie par Brice Lalonde (ndlr : en
1990) et les bons scores qu’il a réalisés lors des
régionales de 1992 et des législatives de 1993 a
constitué une exception en Europe. Il n’existait en
effet pas d’autres exemples de réussite de partis
écologistes non Verts. Génération Ecologie a longtemps
disputé aux Verts la clientèle écologiste. Il était le
représentant d’une écologie pragmatique, moins
fondamentaliste que celle prônée alors par Les Verts
d’Antoine Waechter. Mais ce mouvement s’est autodétruit,
miné par des querelles internes et l’image politique
floue de son dirigeant, Brice Lalonde.
Sur les trois
candidats qui souhaitent disputer à Noël Mamère les voix
écologistes (Brice Lalonde, Antoine Waechter, Corinne
Lepage), seule Corinne Lepage semble en mesure de
pouvoir recueillir les cinq cents signatures nécessaires
pour se présenter à l’élection présidentielle. Son cas
est également à part puisqu’elle est reconnue par Les
Verts mais souffre d’un problème de positionnement
politique. Elle présente son écologie comme ne relevant
pas des partis mais l’ancienne ministre de
l’Environnement du gouvernement d’Alain Juppé est
suspectée d’alliance avec la droite.
Quelles conséquences a eu la gestion de
la candidature d’Alain Lipietz, remplacé à l’automne par
Noël Mamère ?
Cela n’a pas eu
d’incidence défavorable dans l’opinion. Les
Verts ont perdu sur le moment une dizaine de points de
bonnes opinions, qu’ils ont retrouvés peu ou prou
par la suite. L’affaire a eu des conséquences plus
désastreuses en interne. Plus généralement, les bons
scores à venir des Verts dépendent étroitement de leur
capacité à réformer leur parti, à lui donner une
meilleure image. Améliorer les mécanismes de délégation,
assurer des exécutifs stables.
Et la
participation des Verts au gouvernement de Lionel Jospin
peut-elle desservir Noël
Mamère ?
L’alliance avec
la gauche plurielle n’a pas permis aux Verts de
développer des politiques environnementales extrêmement
dynamiques. Qu’il s’agisse de nucléaire, d’eau ou de
chasse. Ce qui peut constituer un handicap vis-à-vis des
électeurs écologistes fondamentaux. Pour le reste, ils
ont toujours été en avance dans leurs revendications,
notamment en matière de politique sociale, sur la
majorité plurielle. Ce qui est de nature à satisfaire
leur électorat jeune et cultivé.
D’aucuns
s’étonnent que Noël Mamère n’axe pas sa campagne sur
l’environnement. Qu’en
pensez-vous ?
Ce reproche
n’est pas légitime. Noël Mamère a axé toute sa campagne
sur les fondamentaux de l’écologie. C’est
paradoxal : on a longtemps reproché aux écologistes
d’être incapables de sortir du carcan de
l’environnement, de ne pas pouvoir apporter des réponses
à tous les problèmes que rencontrent la société.
Aujourd’hui qu’ils se penchent autant sur l’insécurité,
que sur l’immigration ou les retraites, on estime qu’ils
ne devraient pas sortir de leur domaine de
compétence : l’environnement.
Quel est
le score de référence pour Noël Mamère : celui de
Dominique Voynet lors de la présidentielle de 1995 ou
celui de Daniel Cohn-Bendit aux européennes de
1999 ?
Les deux. Le
faible score de Dominique Voynet (ndlr : 3,32%) est
à replacer dans le contexte d’une élection où certains
sondages prévoyaient un deuxième tour entre deux
candidats de droite. Daniel Cohn-Bendit a, lui, réalisé
un score remarquable dans une élection, il est vrai, non
décisive (ndlr : 10%) et favorable au vote
écologiste. Au dessus de 7%, Noël Mamère réaliserait un
bon score, pour lui et Les Verts ; en dessous de
5%, ce serait une catastrophe.
Propos recueillis par Georges
BUISSON et Sylvain LEFORT