L'offre électorale
A l'approche
de l'élection présidentielle, des politologues
se penchent, en exclusivité pour 2002.sofres.com,
sur les enjeux de la campagne. Cette semaine,
Pierre Bréchon, chercheur au CIDSP (Centre
d'informatisation des données socio-politiques),
analyse l'offre électorale : multiplication
des candidatures, conséquences électorales,
bipolarisation...
- Multiplication des candidatures
- Effets sur la mobilisation
- Bipolarisation
L'instauration
en 1976 de la règle des 500 signatures
dans trente départements pour se présenter
à l'élection présidentielle
avait pour but, après le record de candidatures
(12) atteint au scrutin de 1974, d'exclure les
candidatures marginales. Le record est aujourd'hui
battu, et l'offre électorale n'a jamais
été aussi importante. A quoi doit-on
attribuer ce record ? (échec de la
règle des 500 signatures, crise de la représentation,
autre phénomène.)
Ce
record de candidatures manifeste d'abord une tendance
à l'atomisation de l'offre politique, tendance
que l'on observe depuis déjà une
quinzaine d'années. En 1965, les deux premiers
candidats du premier tour de l'élection
présidentielle, le général
de Gaulle et François Mitterrand, avaient
recueilli ensemble 76% des suffrages exprimés.
En 1995, Jacques Chirac et Lionel Jospin n'en
recueillaient plus que 44%. Il semble, d'après
les sondages actuels, qu'ils ne devraient pas
en avoir davantage en 2002. De nombreuses tendances
politiques, voire des groupes de pression, estiment
aujourd'hui qu'elles doivent s'exprimer dans la
campagne présidentielle. Elles arrivent
mieux qu'autrefois à convaincre les élus,
ayant le pouvoir de les parrainer, de l'importance
de leur présence et de leur message.
Les
maires de petites communes sont au fond assez
réceptifs aux demandes, certes très
insistantes, des petits candidats. Un maire de
petite commune, parce qu'il est souvent " non
inscrit ", c'est-à-dire sans
orientation politique précise, peut refuser
de donner un parrainage qui l'oblige à
se marquer politiquement, ce que ses électeurs
municipaux pourront ensuite lui reprocher. Mais,
d'un autre côté, le maire de petite
commune considère souvent avec sympathie
les petits candidats qui, comme lui, ont eux aussi
du mal à se faire entendre sur la scène
politique nationale. Beaucoup de parrainages se
font au nom d'une solidarité des élites
en mal de reconnaissance.
Contrairement
à ce qu'on a eu tendance à dire
ces dernières semaines, la règle
des 500 signatures n'est donc pas trop sévère,
mais plutôt pas assez. En effet, une offre
électorale pléthorique n'est pas
très favorable à une bonne lisibilité
pour les électeurs et à une véritable
organisation de la campagne et du débat
entre les candidats. Une bonne démocratie
représentative nécessite des processus
de vote entre des personnalités suffisamment
sélectionnées pour être représentatives.
Les candidats ne parlent pas seulement en leur
nom, ils doivent être les représentants
d'une tendance suffisamment significative.
L'élection
présidentielle constitue l'élection
phare de notre système politique. Il semble
qu'aucun parti ne puisse se priver de présenter
un candidat sous peine d'être marginalisé.
Cet état de fait ne favorise-t-il pas également
le trop plein de candidatures ?
Oui,
tous les partis veulent aujourd'hui être
présents dans la course électorale.
Pour un petit parti, être présent
dans cette compétition, c'est l'assurance
de pouvoir faire entendre très largement
sa spécificité, c'est aussi l'assurance
de pouvoir médiatiser l'un de ses leaders :
certains des petits candidats de l'élection
de 2002 ont déjà acquis une notabilité
exceptionnelle grâce à ce scrutin.
C'est enfin un bon début pour pouvoir espérer
recueillir le maximum de voix aux élections
législatives qui suivront. Or le financement
public des partis pour toute la durée de
la législature dépend beaucoup du
nombre de voix obtenues aux élections législatives,
lui même dépendant du nombre de candidats
présenté par chaque force politique
dans les 577 circonscriptions françaises.
Y
a-t-il un lien entre la multiplication des candidatures
et la mobilisation de l'électorat ?
Ou bien est-elle facteur de confusion dans la
lisibilité des programmes ?
Non,
il n'y a pas de lien évident entre multiplication
des candidatures et mobilisation de l'électorat.
D'un côté, la multiplication des
candidatures peut avoir un effet démobilisateur.
Certains diront qu'elles sont trop nombreuses :
" on ne sait pas assez ce que représentent
et ce que veulent les différents candidats ",
" c'est trop difficile de bien s'informer
sur la personnalité et le programme de
chacun d'entre eux ". Mais, à
l'inverse, la présence d'une micro-tendance
ou d'un candidat exprimant bien un ras-le-bol
social ou une critique de la classe politique
peut conduire certaines personnes à prendre
le chemin des urnes. Sans la présence de
ces petits candidats ou de représentants
de la France protestataire, elles se seraient
abstenues.
La
pléthore de candidatures à la présidentielle
à venir semble exprimer une frustration
née de la compétition au centre
que mènent les favoris du premier tour,
Jacques Chirac et Lionel Jospin. Quels seront
les effets sur la mobilisation pour le second
tour ? Et sur les reports de voix ?
La
frustration de la compétition au centre
me semble moins avoir produit la pléthore
des candidatures que le succès de certains
candidats comme Jean-Marie Le Pen, Jean-Pierre
Chevènement ou Arlette Laguiller. Cette
frustration liée au faible clivage programmatique
entre la gauche et la droite peut faire baisser
le score des deux principaux candidats au premier
tour. Ils sont en fait déjà dans
la logique du second tour, où ils devront
rassembler une large coalition. Les sondages montrent
d'ailleurs que les hésitations de l'électorat
pour le second tour ne semblent pas très
grandes. Ce qui indique que, malgré le
faible marquage gauche-droite des deux principaux
candidats, beaucoup d'électeurs ne sont
pas sans préférences. A priori,
les frustrations engendrées par un débat
de type centriste entre les deux principaux candidats
ne semblent donc pas vraiment empêcher les
reports de voix. La frustration ne semble pas
aller jusqu'au refus du choix entre les deux principaux
candidats. Mais ils faut rester prudent. Une intention
de vote au second tour n'est pas identifiable
exactement au vote lui-même. Jusqu'au bout,
selon ce que diront les candidats évincés
de la compétition, les reports de voix
peuvent évoluer. Certaines intentions de
vote de second tour peuvent se muer en des abstentions
ou des votes blancs.
Pour
dire les choses encore autrement, il y aura probablement
des votants du premier tour qui s'abstiendront
au second parce qu'ils ne veulent pas se reporter
sur l'un des deux grands candidats. Mais il y
aura aussi des électeurs qui ne se seront
pas mobilisés au premier tour, trouvant
que l'enjeu n'était pas décisif,
et qui iront voter au second. Il est aujourd'hui
très difficile de dire si l'abstention
sera plus forte au premier ou au second tour.
Rappelons simplement qu'en 1995, l'écart
n'était pas très grand : 21,6%
d'abstention au premier tour, 20,3% au second.
Rappelons aussi que c'est justement l'abstention
intermittente qui augmente en France, et non pas
l'abstention constante. Il y a de plus en plus
d'électeurs qui passent de l'abstention
au vote - et inversement - au gré des conjonctures :
on a besoin de plus en plus d'être convaincu
de l'importance des enjeux d'une élection
pour aller voter.
Cela
dit, la compétition au centre n'aboutit
pas qu'à frustrer les électeurs.
Elle peut aussi plaire à une partie de
l'opinion. Les mêmes personnes sont d'ailleurs
souvent ambiguës : d'un côté,
elles voudraient du débat public en termes
de gauche et de droite et d'un autre, dans une
société où il n'y a plus
de grandes alternatives idéologiques entre
capitalisme et socialisme, elles veulent surtout
que les hommes politiques proposent des solutions
concrètes et pragmatiques. Notons aussi
que des groupes de pression multiples et variés
incitent les candidats à se prononcer sur
des mesures très ponctuelles : la
place prise dans cette campagne par la question
de l'amnistie des contraventions pour les automobilistes
est de ce point de vue révélatrice.
La
bipolarisation de la vie politique française
induite et accentuée par l'élection
du président de la République au
suffrage universel nécessite la constitution
de coalitions pour le second tour. En revanche,
elle autorise la plus grande compétition
au premier tour pour arbitrer entre les prétendants
à la direction d'une coalition. Cette situation
est-elle dangereuse ? N'entraîne-t-elle
pas finalement que la division ?
Le
système électoral présidentiel
adopté en 1962 a fortement contribué
à faire émerger des coalitions politiques
assez stables, avec des camps de droite et de
gauche qui gouvernent ou incarnent l'opposition
selon les périodes. Le système a
beaucoup d'avantages pour l'électeur. Sous
les Républiques précédentes,
la majorité parlementaire sortie des urnes
n'était souvent pas celle qui gouvernait
ensuite le pays. Les élites politiques,
élues sur un clivage entre gauche et droite,
formaient souvent ensuite une majorité
de gouvernement aux contours différents
(une coalition rassemblant forces de gauche et
de droite), majorité très précaire,
remise en cause en moyenne tous les sept ou huit
mois par un changement de Président du
conseil. L'électeur avait le sentiment
d'être floué. Il élisait son
député sans que ce choix soit décisif
sur le type de majorité gouvernant le pays
durant toute la législature. Dans un système
de multipartisme français, avec des partis
plus faibles que dans beaucoup de démocraties
voisines, l'élection du Président
de la république au suffrage universel
direct a permis l'émergence d'une bipolarisation
et a donné à l'électeur un
pouvoir de choix des élites gouvernantes
qu'il n'avait pas autrefois.
Bien
sûr, tout système électoral
a ses limites et ses ratés. Quand le système
a produit en 1969 une opposition au second tour
entre Georges Pompidou et Alain Poher, une large
partie de la gauche était mécontente
et pouvait avoir le sentiment d'être mal
représentée dans ce tour décisif.
L'abstention fut donc très importante (31,1%).
La conjoncture de la fin des années 70,
avec quatre tendances politiques qui représentaient
à peu près la même force électorale
(autour de 20 % des suffrages exprimés)
était aussi potentiellement délicate.
Une coalition aurait pu se trouver éliminée
de la compétition de second tour avec des
écarts de pourcentages peu importants par
rapport aux deux sélectionnés. Dans
certaines conjonctures, la présence de
nombreux leaders du même camp au premier
tour peut se révéler très
problématique pour cette coalition. Dans
la mesure où, en 1995, il n'y avait qu'un
seul candidat de gauche en position d'être
présent au second tour, la division de
la droite entre Jacques Chirac et Edouard Balladur
n'était pas trop problématique.
Jusque là, le système a donc au
fond assez bien fonctionné. Mais les trop
fortes divisions et conflits d'un camp au premier
tour peuvent se révéler délicates
pour le second.
L'exemple
de la droite depuis près de trente ans
est significatif. Sur les cinq derniers scrutins
présidentiels, la droite s'est partagée
entre deux grands candidats alors que la gauche
a toujours produit un candidat sinon unique, du
moins majoritaire. Pourquoi ?
Il
faut se rappeler que la gauche a connu ses périodes
creuses. En 1969, la grande faiblesse du candidat
de la SFIO (Gaston Defferre) au premier tour,
liée à une conjoncture où
un centriste, Alain Poher, avait pu se mettre
en valeur, avait abouti à une absence de
la gauche au second. En 1974 au contraire, dans
un contexte d'union de la gauche, le Parti communiste
avait renoncé à présenter
un candidat, ce qui était très porteur
pour la gauche, mais problématique pour
le PCF, absent de la compétition électorale.
A partir de 1981, il n'y a plus de problème
à gauche pour faire émerger du premier
tour un candidat dominant du fait de l'évolution
du rapport de force interne : la forte baisse
du PCF à partir de 1981 ne lui permet de
concurrencer le candidat socialiste. Au contraire,
à droite, la concurrence entre le RPR et
l'UDF a été très vive jusqu'à
une période récente. De plus, les
partis de droite régulent moins facilement
la sélection des candidatures que les partis
de gauche. Ces derniers ont une longue tradition
pour sélectionner les candidats à
travers des votes internes. L'absence de candidat
s'imposant " naturellement "
à quatre mois des élections présidentielles
de 1995 n'a pas empêché le Parti
socialiste de trancher entre Lionel Jospin et
Henri Emmanuelli. A droite, un tel système
d'élections internes est difficile à
faire accepter, car il n'est pas dans la tradition
des partis de droite. D'où la présence
en 1995 de deux candidats du RPR dans la compétition.
Propos
recueillis parGeorges
BUISSON
et Sylvain
LEFORT