La campagne électorale
A l'approche
de l'élection présidentielle, des politologues
se penchent, en exclusivité pour 2002.sofres.com,
sur les enjeux de la campagne. Cette semaine,
Jacques Gerstlé, professeur au Département
de science politique de la Sorbonne, analyse la
campagne électorale : rôle, évolution,
impact médiatique...
- Qu'est-ce
qu'une "bonne campagne" ?
- L'impact des médias
- Personnalisation des campagnes
- Rôle de la cohabitation
Qu'est-ce
qu'une "bonne campagne" ? Se mesure-t-elle à l'aune du résultat,
des moyens utilisés ou des objectifs visés ?
Evidemment
tout est dans le qualificatif. Bonne pour qui
ou pour quoi? S'il s'agit, comme le veut l'idée
démocratique, de poser les problèmes
communs et de délibérer sur la meilleure
façon de les régler, la qualité
de la campagne s'apprécie à l'intensité,
l'ouverture, la participation au débat
électoral, à la sélection
des enjeux collectifs et à la capacité
à faire émerger des lignes d'accord.
S'il s'agit de reconnaître la qualité
en termes de résultats individuels des
candidats (maximisation des voix obtenues, par
exemple) ou en termes de méthodes et d'outils
(adéquation d'un instrument à la
recherche d'une performance), la question de la
qualité change de nature et devient purement
instrumentale. Quant aux objectifs, il faut aussi
bien admettre qu'ils sont loin d'être univoques
en allant de la sélection pour le second
tour jusqu'à simplement témoigner
pour faire avancer ses idées pour d'autres
compétitions à venir, assurer le
financement des activités partisanes ou
encore plus simplement acquérir de la notoriété
en détournant le sens politique de la campagne.
En tout état de cause, il n'y a pas lieu
de confondre la "qualité délibérative",
si on veut, et la "qualité stratégique"
de la campagne, ce dont témoignent les
jugements portés sur chaque campagne en
particulier et "la campagne" dans sa
totalité (morne, sans passion ou révélatrice
des préoccupations et de l'humeur des Français,
etc.).
Peut-on
dresser un rapide historique des campagnes électorales ?
Pour
faire bref et s'en tenir aux campagnes présidentielles
françaises sous la Ve République
depuis l'adoption du principe de l'élection
au suffrage universel, je discerne trois phases
successives. En 1965 et 1969 (campagne non préparée
car inopinée) se fait l'apprentissage de
l'institution dans un contexte caractérisé
par le développement des moyens d'information
et l'installation des sondages d'opinion. En 1965,
l'irruption de l' "opposition" à
la télévision a marqué les
esprits, et contribué à surprendre
par la mise en ballottage du général
de Gaulle qui fut contraint à faire campagne
malgré lui. 1974 et 1981 voient la droite
et la gauche s'approprier de façon croissante
les nouvelles techniques et modalités de
la communication et de la persuasion politiques.
Enfin, 1988, 1995 et 2002 ont été
lourdement configurées par la sortie de
cohabitation dans un contexte de défiance
progressive à l'égard du personnel
politique et par un environnement d'information
de plus en plus important en même temps
que la communication politique se trouvait limitée
par la réglementation du financement et
la loi de 1990.
Pour
vous citer " faire campagne, c'est mobiliser
pour rallier des suffrages ". Qui selon
vous a réalisé une bonne campagne
lors de cette élection présidentielle
?
Si
on réduit la campagne (débat collectif)
à son exécution individuelle (faire
campagne), il suffit de lire les résultats
du premier tour pour répondre à
la question de savoir celle qui a été
la plus efficace en assurant, par exemple, la
présence au deuxième tour. Une autre
procédure consiste à examiner les
évolutions électorales et en déduire
de façon mécanique que les résultats
obtenus sont imputables à la qualité
de la campagne sur le plan stratégique
ou encore de mettre en rapport les opérations
de campagne et les courbes de sondages. Mais on
comprend que cette analyse reste rudimentaire
car elle ne tient pas compte de la conjoncture
générale et des mouvements de la
concurrence politique. Le succès électoral
peut aussi être imputable à l'addition
des erreurs de l'adversaire, de l'impact des évènements
extérieurs et de tendances lourdes de la
société sur lesquelles la campagne
d'un candidat n'a pas eu de prise. On comprend
qu'établir un verdict de bonne campagne
présidentielle impliquerait une théorie
générale de la compétition
électorale qui n'est pas disponible.
On
dit souvent que c'est la campagne qui fait l'élection,
et notamment le poids du média télévisuel.
Le succès de la campagne de Jean-Marie
Le Pen pour le premier tour ne constitue-t-il
pas à cet égard un contre-exemple ?
J'ai
tendance à penser, au contraire, que jusqu'à
présent le poids de la télévision
a été considérable. Non pas
que Jean Marie Le Pen y ait été
favorisé dans sa visibilité médiatique
personnelle. Les observations faites à
cet égard sont nettes. Il a un niveau de
présence médiatique comparable à
celui d'autres candidats tels que François
Bayrou, Noël Mamère, Robert Hue ou
Alain Madelin. Il faut, pour comprendre mon diagnostic,
décentrer le regard en se fixant non pas
sur l'actualité électorale mais
sur ce qui alimente l'information contextuelle
au moment de la campagne électorale, mais
aussi dans la période qui la précède.
Les électeurs ont une attention renforcée
à l'information dans les conjonctures électorales
et se montrent sensibles à ce qu'ils perçoivent
non seulement de la compétition mais aussi
des autres évènements qui leur sont
présentés par les médias
d'information et qu'ils connectent en quelque
sorte avec leurs perceptions électorales.
En d'autres termes, il est raisonnable de penser
que l'électeur établit le lien entre
l'information électorale et l'information
non électorale de façon plus ou
moins contrôlée selon sa compétence
politique. La télévision étant
le média d'information le plus fréquenté,
elle acquiert à ce titre une place névralgique.
L'exposition
médiatique de Jean-Marie Le Pen s'est résumée
à l'épisode des 500 parrainages
mais d'aucuns prétendent que l'actualité
- l'important traitement médiatique des
faits divers, les retombées du 11 septembre,
la situation au Proche-Orient - a fait campagne
pour lui. Quel rôle ont joué les
éléments conjoncturels dans la campagne
et la détermination du vote ?
C'est
exactement le mécanisme général
que j'évoque. Prenons, par exemple, l'enjeu
stratégique qu'a constitué l'insécurité
dans cette campagne de premier tour. Pour qu'il
émerge à ce niveau il fallait qu'il
soit fortement visibilisé dans la période
préparatoire de la campagne. Cest ce qui
se passe durant toute l'année 2001 et bien
avant le 11 septembre. Les médias d'information
ont déversé sur le public une avalanche
d'évènements (violences urbaines,
incendies de voitures, incidents avec les forces
de l'ordre, agressions de personnes âgées,
etc.) qui n'a pu que contribuer à renforcer
une perception d'insécurité ambiante
sans parler de l'insécurité mondialisée
depuis septembre : la guerre d'Afghanistan, le
conflit du Proche-Orient et ses répercussions
internes. Mais, pour qu'un enjeu s'installe à
un tel niveau de priorité publique (comme
on le voit dès décembre 2000), il
faut aussi qu'il soit repris dans l'agenda politique
puis dans l'agenda électoral "final"
des candidats. C'est bien ce qui se passe avec
la politisation du débat dur l'insécurité
à partir de janvier 2001, et ce qui se
passe dans la place qu'occupe cet ensemble de
problèmes dans l'offre électorale,
par exemple, des présidentiables. On peut
faire le même constat avec la présentation
médiatique d'une sélection déjà
acquise au premier tour entre les cohabitants.
L'anticipation médiatique du second tour
a encouragé la démobilisation électorale
et la dispersion des votes.
Quels
sont les effets des médias - et surtout
audiovisuels - sur le déroulement des campagnes ?
Les
médias ont un impact fondamental sur la
sélection des enjeux autour desquels le
débat va se dérouler. Et cela de
deux façons principales. D'une part, en
visibilisant souvent de manière spectaculaire
et dramatique certains évènements
plutôt que d'autres ils les désignent,
les installent comme "candidats" à
la préoccupation majeure du public. En
ce sens, on peut dire qu'ils appellent le discours
politique à porter son attention sur eux.
D'autre part, lorsque le discours politique est
délivré, les médias viennent
valider les analyses de tel candidat plutôt
que tel autre. Enfin, une fois l'enjeu installé
à un niveau prioritaire, il peut fonctionner
comme un critère décisif pour l'évaluation
des candidats et donc peser sur le choix de vote.
Reconstituer ainsi le travail de l'enjeu insécurité
dans la campagne vous permettra de mieux comprendre
les effets des médias sur son déroulement
à moyen et court terme.
On
a assisté à la mise en avant de
la personnalité des candidats au cours
de la campagne présidentielle, que ce soit
par le biais de leurs épouses ou bien de
leur présence sur les plateaux de télévision
a priori non destinés à la politique
(Drucker, Ardisson, etc.). A quoi attribuez-vous
cette tendance ? Et en quoi cela a-t-il pu
jouer au cours de la campagne ?
La
personnalisation du politique n'est pas réellement
une nouveauté. C'est une tendance qui trouve
dans les médias une nouvelle façon
de se réaliser. Le phénomène
que vous décrivez s'est déjà
produit dans les années 80 où une
conception un peu magique et naïve de la
communication conduisait les professionnels de
la politique à se produire facilement sur
n'importe quel plateau. Cette propension avait
reculé. Son retour me paraît directement
lié à la réduction de l'espace
du politique à la télévision
qui constitue un vrai problème de fond
dans le cadre de la réflexion sur le rejet
ou le reflux du politique. Si la place du politique
institutionnalisé se réduit, les
professionnels de la politique sont tentés
d'aller chercher le contact avec le public là
où il peut s'établir.
Il
semble que les candidats favorisent la reprise
et l'impact médiatiques au détriment
des outils traditionnels de campagne tels que
l'affichage, le tractage, le porte à porte.
L'avez-vous observé au cours de cette campagne ?
Et
ils ont bien raison, en termes d'efficacité
stricte pour atteindre le public le plus large
avec l'espoir de provoquer les effets d'information
que j'ai décrits. Le tractage et le porte
à porte, qui ont leur mérite, ne
peuvent rivaliser à cet égard. Quant
à l'affichage avec les restrictions imposées
par la loi de 1990, c'est un support en déclin
pour la communication politique.
Et
qu'en est-il de l'utilisation d'Internet comme
outil de campagne ?
On
a pu voir comment les candidats et leurs organisations
se sont montrés plus soucieux de présenter
des sites et de les nourrir. Il ne faut pas perdre
de vue les effets d'image associés à
ce support et ne pas nécessairement y voir
un enthousiasme authentique pour la démocratie
électronique. Les handicaps sont encore
importants si on songe au problème posé
par l'équipement, c'est à dire aux
conditions de participation politique dans une
situation de "fracture numérique".
Il faut ajouter à cela que l'utilisation
d'Internet pour la diffusion du message politique
suppose une démarche active de la part
de l'internaute à la recherche de l'information
que n'implique pas les médias de masse
classiques. Enfin, elle se heurte, mais elle est
ici à égalité avec les autres
formes de communication politique, aux obstacles
que représentent la compétence politique
individuelle, voire la compétence culturelle
tout court.
Le
brouillage des représentations politiques
nés de la cohabitation pour les deux anciens
favoris de l'élection explique-t-il la
campagne au centre qu'ils ont menée ?
Et la faiblesse des scores qu'ils ont obtenus ?
J'ai
déjà évoqué plus haut
le poids de la cohabitation dans le déroulement
des campagnes depuis 1988. Celle de 2002 se distingue
par la longueur de la période de cohabitation.
Cinq ans de cohabitation, mais de cohabitation
qui a pu semblé plus douce que celle de
1986-1988 où les cohabitants savaient,
et tout le monde avec eux, qu'ils se retrouveraient
dans la compétition présidentielle.
Le rendez-vous était aussi attendu en 2002
et apparemment trop attendu car l'anticipation
du second tour a été vraisemblablement
contreproductive pour eux. Nul ne doutait depuis
longtemps du duel final et de surcroît de
la sélection des cohabitants métamorphosés
en présidentiables. Cette perception diffusée
par les médias, par les sondages et encouragée
par les candidats eux-mêmes a vraisemblablement
encourager une certaine démobilisation
électorale en réponse à la
certitude du tour qualificatif. Elle a permis
aussi d'encourager l'attention publique aux autres
candidats qui avaient en commun avec le président
sortant de diriger leurs critiques en direction
du gouvernement Jospin.
Il
faut, dans la pression exercée par la cohabitation
sur la course au centre, distinguer entre ce qui
est lié à la présence de
sortants et la confrontation de cohabitants. La
situation de sortant limite quasi mécaniquement
l'expression d'un projet politique très
différent de ce qui a été
réalisé car il risque d'être
lu comme une critique en creux du bilan. La situation
de cohabitant sur la longue durée et de
cohabitation moins conflictuelle que nous avons
connue génère, quant à elle,
de la confusion ou de l'incertitude à différents
niveaux : Y-a-t-il une opposition quelque part,
une alternance possible ? Qui est responsable
de quoi, lorsqu'on en vient à la reddition
des comptes ? Et qui doit être responsable
de quoi ? En d'autres termes, au-delà de
la responsabilité causale, à qui
doit revenir la responsabilité de traitement
des problèmes ? Il est à remarquer
que cette question des institutions et de leur
transformation fut absente dans cette campagne
de premier tour. Les cohabitants présidentiables
avaient anticipé leur rencontre au second
tour. Avaient-ils réservé les questions
institutionnelles pour le débat du deuxième
? La discussion du bilan, tôt venue et disparue
dans la campagne, n'a en tout cas pas permis de
poser les problèmes institutionnels.
Propos
recueillis par Georges
BUISSON et Sylvain
LEFORT