Le vote d'extrême droite après
le 21 avril
A l'approche
du second tour de l'élection présidentielle, Nonna
Mayer, directrice de recherche au Cevipof, analyse,
en exclusivité pour 2002.sofres.com, le
vote d'extrême droite tel qu'il s'est manifesté
dans les urnes le 21 avril : facteurs explicatifs,
nouvelle sociologie, perspectives....
Retrouvez également l'interview de Nonna Mayer sur le
vote Front national : historique, thématique, évolution, etc...
- Facteurs explicatifs
- Nouvelle sociologie
- Réserves de voix pour le second
tour
- Perspectives pour les législatives
- Comparaison européenne
Quatre
ans après la scission du Front national
et sa mort politique annoncée, Jean-Marie
Le Pen se retrouve au deuxième tour de
l'élection présidentielle. Comment
peut-on expliquer un tel retournement de situation ?
Si
Jean-Marie Le Pen est présent au second
tour, c'est le résultat d'un double mouvement.
D'abord, une indéniable poussée
des votes en sa faveur, puisque le score de Le
Pen seul augmente de deux points de pourcentage
et de près de deux cent milles voix par
rapport à 1995, et si on y ajoute le score
de Bruno Mégret, l'extrême droite
atteint un niveau record de 20% des suffrages
exprimés. Elle a bénéficié
à la fois d'une campagne centrée
sur l'insécurité et le rétablissement
de l'autorité, au demeurant émaillée
de nombreuses violences (tuerie au conseil municipal
de Nanterre, fusillades dans des commissariats,
vague d'incendies de synagogues et d'écoles
juives, agressions diverses largement retransmises
par les médias) ainsi que sur un sentiment
de défiance massif à l'égard
des élites, puisqu'à la veille du
premier tour trois Français sur quatre
estiment que " les hommes politiques
ne se préoccupent pas de ce que pensent
les gens comme nous " et les deux
tiers qu'ils sont " plutôt corrompus".
Mais le second phénomène est le
recul spectaculaire du vote socialiste (plus de
7 points), à la suite d'une campagne perçue
comme trop au centre, laminé à la
fois par la démobilisation de son électorat
traditionnel et par l'éparpillement des
voix sur les petits candidats de gauche et tout
particulièrement d'extrême gauche.
A la désaffection de l'électorat
ouvrier de Lionel Jospin, attiré comme
déjà en 1995 par un vote protestataire
lepéniste, s'est ajoutée celle des
classes moyennes salariées attirées
par un vote protestataire d'extrême gauche.
Qui
sont les électeurs qui ont voté
Jean-Marie Le Pen le 21 avril ? Sont-ce les mêmes
qu'en 1995 ?
Il
faut attendre les enquêtes post électorales,
sur de larges échantillons représentatifs,
pour l'analyser en détail. Si l'on se fie
aux sondages sorties d'urnes, les grandes structures
de cet électorat semblent persister à
quelques nuances près. S'il y a des électeurs
lepénistes dans toutes les catégories
de la population, c'est toujours un vote plus
masculin que féminin, inversement proportionnel
au niveau d'instruction, et plus marqué
dans deux groupes : celui des petits patrons
et plus encore, comme en 1995, celui des ouvriers.
Mais l'influence de l'extrême droite, c'est
nouveau et pourrait expliquer sa progression,
semble s'élever chez les électeurs
âgés alors qu'elle était plus
forte chez les jeunes en 1995, ainsi qu'en milieu
rural alors qu'il s'agissait surtout d'un vote
urbain, à la faveur du débat sur
l'insécurité et de l'allure plus
" respectable " recherchée
par le candidat du FN dans cette campagne présidentielle.
Constate-t-on
des évolutions dans la cartographie du
vote Le Pen ? Et si oui, lesquelles ?
Sa
cartographie de même reste assez stable :
celle de la France industrielle et urbaine, à
forte densité immigrée, dessinant
un croissant allant du Nord-Pas de Calais à
la région PACA en passant par l'Est et
le sillon rhodanien. Mais là encore, on
note une extension de l'influence lepéniste
dans des zones rurales. Si on regarde les départements
où entre 1995 et 2002 ce vote a le plus
progressé, c'est à l'Ouest, et plus
particulièrement dans un Sud Ouest rural,
de tradition radicale socialiste.
Quelles
sont les réserves de voix dont dispose
Jean-Marie Le Pen pour le second tour ? A droite,
à gauche et parmi les abstentionnistes
?
Il
peut mobiliser une partie des abstentionnistes
de milieu populaire, les " ninistes ",
qui ne croient plus ni dans la gauche socialistes
ni dans les promesses de Chirac de résorber
la fracture sociale. Quant aux électeurs
du premier tour, il peut récupérer
sans doute une partie du vote des Chasseurs (électorat
masculin et ouvrier), une fraction des électeurs
de gauche ou d'extrême gauche protestataires,
sans forte conviction idéologique, et surtout
des électeurs de droite souhaitant une
droite plus dure, plus musclée, plus traditionaliste
(le vote Christine Boutin, voire une petite fraction
des votes Chirac). Si l'on se fie à la
question classique demandant de citer les partis
pour lesquels on ne voterait " en aucun
cas ", on trouve entre 25 et 30% des
personnes interrogées qui ne citent pas
le FN, donc, a contrario, cela signifie que le
plafond supérieur d'éventuels votants
Le Pen irait jusqu'à 30%. Mais tout dépendra
aussi du taux de mobilisation, une abstention
forte et un fort pourcentage de votes blancs et
nuls amplifiant le score du candidat du FN.
Le
score de Jean-Marie Le Pen au premier tour de
la présidentielle augure-t-il d'un nouveau
rapport de forces pour les élections législatives
des 9 et 16 juin ?
On
ne peut mécaniquement déduire le
score du Front National aux législatives
du score de Le Pen et Mégret à la
présidentielle. Il faut tenir compte du
taux d'abstention - qui conditionnera la capacité
à se maintenir au second tour compte tenu
du seuil de 12,5% des inscrits -, du rapport de
forces local, de l'implantation des notables locaux,
du degré d'unité ou de division
de la gauche plurielle et de la droite modérée,
et bien sûr de l'extrême droite. Sa
capacité à maintenir des candidats
au second tour dépendra largement de la
stratégie du FN et du MNR, de leur capacité
à s'unir et à présenter des
candidats communs. Et cette stratégie dépendra
aussi beaucoup du score de Le Pen au second tour
de l'élection présidentielle !
Peut-on
parler d'une banalisation du cas français
au regard du poids électoral de l'extrême
droite dans de nombreux pays européens
(Italie, Autriche, Danemark, Pays-Bas, etc) ?
Il
y a longtemps que le cas français ne fait
plus exception. La montée des droites dites
" radicales ", " populistes "
ou " extrêmes " ne date
pas d'aujourd'hui. Mais elles recouvrent des réalités
fort diverses. De Pim Fortuyn aux Pays Bas au
parti du Peuple danois en passant par Haider et
son parti en Autriche ; la Ligue du Nord
en Italie ou le Vlaams Blok flamand, ou encore
les Rep allemands hier, on a des partis qui gagnent
leurs électeurs sur un programme xénophobe,
autoritaire et populiste, anti élites,
anti " gens d'en haut ". Et
leurs électorats se ressemblent :
masculins, populaires, peu diplômés,
rassemblant ouvriers et petits indépendants.
Mais c'est du Vlaams Blok - 12 % aux élections
nationales, 33% à Anvers lors des municipales
- que le FN est le plus proche. Il est issu comme
lui d'une tradition d'extrême droite. Ce
n'est pas le cas des partis danois, de celui de
Pim Fortuyn ou de la Ligue du Nord ni même
du FPÖ de Haider issu de la droite parlementaire :
ils n'ont pas le même passé à
faire oublier et ont une image plus respectable.
Quant à l'Alliance nationale de Gianfranco
Fini, c'est encore un autre cas de figure puisque
c'est un parti issu du fascisme mais qui a solennellement
renié ce passé lors de son congrès
fondateur à Fiuggi en 1995. Si une partie
des militants y restent attachés, les plus
durs ont quitté le parti pour des mouvements
comme Flamme tricolore ou Fascisme et Liberté.
Propos
recueillis parGeorges
BUISSON
et Sylvain
LEFORT