Le vote des femmes
A
l'approche de l'élection présidentielle, des
politologues se penchent, en exclusivité pour
2002.sofres.com, sur les enjeux de la campagne. Cette
semaine, Janine Mossuz-Lavau, directrice de recherche au
Cevipof, analyse le vote des femmes : évolution,
spécificités, thématiques...
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Comportement électoral depuis
1945
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Autonomie et engagement à gauche
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Spécificités du vote féminin
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Thématiques et intérêts
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2002
Quelle a été l’évolution du vote des
femmes depuis 1945 ? Leur comportement électoral est-il
devenu semblable à celui des
hommes ?
En étudiant
l’évolution de ce vote, j’ai considéré qu’il y avait 3
périodes. Une première période, celle de
l’apprentissage, jusqu’à la fin des années 60, où elles
se familiarisent avec ce nouveau droit. Leur vote
comporte alors durant toutes ces années deux
caractéristiques par rapport à l’électorat
masculin : l’abstention est plus forte, et leur
vote est nettement plus orienté à droite. Ainsi, lors de
l’élection présidentielle de 1965, 51% des hommes ont
voté pour François Mitterrand au deuxième tour contre
seulement 39% des femmes. Soit un écart important de 12
points, vérifié lors de toutes les élections de la
période.
La deuxième
période, celle du décollage, couvre la période des
années 70. Les femmes se mettent à participer aux
scrutins autant que les hommes, et l’écart observé sur
le vote de gauche diminue pour passer, à la fin de la
période, au-dessous de la barre des 10
points.
La dernière
période, celle de l’autonomie, débute avec les années
80. On peut même la dater de 1986. Pour la première fois
les femmes votent à gauche autant que les hommes. En
1988, lors de la présidentielle, elles votent à gauche
même plus que les hommes. Une tendance confirmée aux
élections européennes de 1999 : 46% des femmes
contre 42% des hommes se sont prononcées en faveur des
listes vertes et de gauche (Sofres).
Les femmes ont
appris à voter. Elles se décident en fonction des
jugements qu’elles portent, des connaissances qu’elles
ont, des appréciations qu’elles formulent. Elles ne sont
plus dépendantes ni de leur père, ni de leur mari ou
compagnon. Elles ne votent plus comme on leur dit de
voter.
Comment sont-elles parvenues à cette
autonomie ?
L’explication
de ce basculement réside dans l’évolution
socioéconomique et culturelle de cette période. Trois
facteurs entrent en jeu. Tout d’abord, leur entrée en
nombre à l’Université. En 1950, sur 125 000 étudiants,
il n’y avait que 44 000 femmes. En 1971, elles
deviennent plus nombreuses que les hommes dans
l’enseignement supérieur. Or, l’intérêt pour la
politique croît avec le niveau d’études. Leur
investissement dans le champ politique électoral n’est
donc pas étonnant.
La deuxième
raison, plus importante, tient dans leur entrée massive
dans le monde du travail. Les femmes qui formaient, en
1954, 34,6 % de la population active, représentent
aujourd’hui 46% de l’ensemble. Elles progressent aussi
dans les couches socioéconomiques plus favorisées,
c’est-à-dire les cadres supérieurs et les professions
libérales même si, par ailleurs, elle sont encore plus
nombreuses que les hommes à être au chômage, à avoir des
emplois typiques et précaires, et des bas salaires.
"Politisation et plus grand engagement à
gauche"
L’enquête menée
pour le Cevipof par la Sofres en 1978 à l’occasion des
élections législatives a mis en évidence l’importance de
ce facteur travail (1). Les femmes qui ont une activité
professionnelle sont davantage politisées et engagées à
gauche que celles qui, soit sont toujours restées au
foyer, soit ont occupé une position
intermédiaires : les ex-actives (ces femmes
qui à un moment ou un autre de leur vie ont travaillé
puis se sont arrêtées). Le rôle de ce facteur a depuis
toujours été vérifié. Lors du 1er tour de la
présidentielle de 1988, 47% des femmes travaillant à
temps complet, 44% des femmes travaillant à temps
partiel et 40% des ex-actives ont voté pour des
candidats de gauche contre seulement 29% des femmes
depuis toujours au foyer (enquête Sofres/Cevipof). Lors
des élections législatives de 1997, 40% des femmes
actives et 30% des femmes depuis toujours au foyer ont
voté pour des candidats de gauche (Sofres). Le fait de
se " rendre en entreprise " change les
comportements, et développe des attitudes plus axées sur
les questions politiques que celui d’être confiné au
foyer.
La baisse de la
pratique religieuse constitue la troisième raison de
cette évolution. En 1952, 52% des femmes étaient des
pratiquantes régulières contre 29% des hommes (Ifop). Au
début des années 1990, cet écart s’était
considérablement réduit, principalement parce que le
nombre de pratiquants n’a cessé de chuter. Or, la
pratique religieuse régulière est associée à un vote
conservateur. Aujourd’hui dégagées de l’emprise de
l’Eglise, les femmes n’ont plus de complexe à
diversifier leurs votes, à gauche notamment.
Ces trois
facteurs - éducation, travail, désaffection à l’égard de
la religion - vont dans le même sens. Le sens d’une plus
forte politisation et d’un plus grand engagement à
gauche. Ce mouvement parvient d’ailleurs à contrecarrer
un effet contraire : celui de l’âge. En effet, plus
on vieillit, moins on vote à gauche. Mais sous l’effet
de ces trois facteurs conjugués, les femmes continuent à
voter à gauche autant que les hommes.
Ce
mouvement est-il observable dans d’autres
pays ?
On observe en
effet un rapprochement sur le vote de gauche et la
participation dans la plupart des pays occidentaux. Ce
mouvement de scolarisation, d’entrée sur le marché de
travail et de désaffection à l’égard de la religion,
même s’il est inégal selon les pays, a conduit les
femmes à voter à gauche autant ou presque autant que les
hommes .
Y a-t-il des spécificités du vote
féminin ?
Il y a en eu.
La première était une réticence à voter pour le Front
national. On s’en est rendu compte lors des élections
européennes de 1984 lorsque le FN est apparu sur la
scène politique de manière non négligeable
(ndlr : le FN avait réalisé 11% des voix).
14% des hommes contre 8% des femmes s’étaient alors
prononcés en faveur de la liste FN. En 1995, 19% des
hommes contre 12% des femmes ; et en 1997, 18% des
hommes contre 12% des femmes (Sofres). Jusqu’aux
élections européennes de 1999, les femmes ont voté
beaucoup moins que les hommes pour le FN. Le programme
politique du FN qui remettait en cause leurs droits
acquis (droit au travail, droit de disposer de leur
corps), et son image de parti guerrier, violent, ont
effrayé les femmes. Ce parti était éloigné de leur
conception de la politique. Mais pour la première fois
en 1999, les listes d’extrême droite (FN et MNR) ont
rallié autant de femmes que d’hommes. Est-ce un accident
ou un phénomène appelé à se reproduire ? Les femmes
ont-elles été gagnées par la désespérance des hommes qui
votent FN ? Il est encore trop tôt pour le dire.
Attendons les scrutins à venir.
Autre
spécificité qui apparaissait de temps à autre : un
léger survote socialiste, constaté pour la première fois
en 1986. Lors des élections présidentielles de 1995, 26%
des femmes ont voté pour Lionel Jospin au premier tour
contre 22% des hommes (Bva). Mais lors des élections
européennes de 1999, le PS a obtenu des scores très
proches dans ces deux populations.
Enfin, une
dernière spécificité est apparue lors des élections
régionales de 1992 : une tendance plus marquée chez
les femmes à soutenir les écologistes. 17 % des femmes
contre 12% des hommes ont voté pour les candidats
écologistes (Bva). Ces derniers, à l’époque, avaient
séduit les femmes par un discours nouveau, non
politicien. Ils donnaient l’impression de rompre avec le
discours politique ambiant. Mais Les Verts ont évolué
comme tous les partis politiques, et semblent avoir
perdu l’avantage qu’ils avaient au départ chez les
femmes.
Existe-t-il une différence dans le vote des
femmes selon qu’elles travaillent dans le secteur public
ou le secteur privé ?
D’une manière
générale, le secteur public vote plus à gauche que le
secteur privé. Cela se ressent d’autant plus sur le vote
des femmes qu’elles exercent en grand nombre dans le
secteur public comme enseignantes. Or, on sait que les
enseignants sont plus orientés à gauche que les autres
catégories socioprofessionnelles.
"Aujourd’hui, les
hommes élisent Jospin et les femmes
Chirac"
Quelles sont les thématiques susceptibles
d’attirer le vote féminin ?
Tous les thèmes
liés à l’insécurité, physique mais aussi économique. Les
femmes sont en situation de plus grande précarité, de
plus grande exposition au chômage. La grande majorité
des working poor (ces petits revenus qui n’arrivent pas
à s’en sortir) sont des femmes. De plus, les événements
du 11 septembre ont déversé sur l’ensemble de la
population un sentiment d’insécurité que les femmes ont,
a priori, davantage ressenti.
Une
enquête nationale sur les violences envers les
femmes en France menée auprès de 6 970 femmes en 2000 a
également montré que près d’un cinquième d’entre elles
(19%) ont subi au moins une violence dans l’espace
public au cours des douze derniers mois. Ces violences
sont parfois multiples ou répétées au cours de l’année
(dans un tiers des cas) . Il ne s’agit donc pas d’un fantasme,
c’est une réalité.
"2002 femmes s’engagent pour 2002", le
comité soutenant Lionel Jospin, affirme que "l’élection
présidentielle est une affaire d’hommes arbitrée par les
femmes" ? Qu’en
pensez-vous ?
Il y a d’abord
un rapport de force numérique. Les femmes sont plus
nombreuses que les hommes dans l’électorat
(ndlr : 23 millions contre 20 millions). Ce
surplus de voix féminines va donc compter. D’autant
qu’un certain nombre de ces femmes ont plus de 50 ans,
et ont tendance à voter davantage pour les candidats de
droite. Ainsi, selon les dernières
intentions de vote réalisées par la Sofres pour l’élection présidentielle de
2002, les femmes votent moins que les hommes au second
tour pour le candidat de gauche testé, en l’occurrence
Lionel Jospin. C’est une première depuis 1986.
Aujourd’hui, les hommes élisent Lionel Jospin et les
femmes Jacques Chirac.
Lionel
Jospin ne bénéficiera-t-il pas de l’action qu’il a menée
au gouvernement envers les
femmes ?
On n’a pas les
moyens de le mesurer pour l’instant. Les avancées
réalisées dans ce secteur par le gouvernement de Lionel
Jospin – parité, allongement de la durée de l’IVG,
nouvelles mesures sur la contraception, etc - ont
peut-être permis de retenir l’électorat féminin à
gauche. Néanmoins, les candidats de gauche restent bien
placés pour bénéficier du vote féminin.
(1).
Résultats in Janine Mossuz-Lavau, Mariette Sineau –
" Enquête sur les femmes et la politique en
France ", Paris, PUF, 1983.
Propos
recueillis par Georges
BUISSON et Sylvain
LEFORT