Le vote des jeunes
A l'approche
de l'élection présidentielle, des politologues
se penchent, en exclusivité pour 2002.sofres.com,
sur les enjeux de la campagne. Cette semaine,
Anne Muxel, chargée de recherche au Cevipof,
analyse le vote des jeunes : poids électoral,
spécificités, valeurs...
- Poids électoral
- Participation
- Comportement électoral
- Thèmes et valeurs
- Tableau sur l'évolution de l'abstention
Que
représente le vote des jeunes ?
Les
18-24 ans représentent 15% du corps électoral.
Loin d'être négligeable, ils sont
une cible attractive pour les partis comme pour
les candidats. Les jeunes, s'ils votent, peuvent
faire basculer une élection dans un sens
ou dans un autre. Le problème, c'est qu'ils
ne votent pas - en tout cas, beaucoup moins que
le reste du corps électoral. S'ils ont
une influence potentielle sur la décision
électorale, ils ne l'activent pas, et restent
plus en retrait du vote que leurs aînés.
Soit parce qu'ils s'abstiennent davantage que
les autres tranches d'âge soit parce qu'ils
mettent plus de temps à s'inscrire sur
les listes électorales, et nourrissent
les rangs des non-inscrits. Sur dix jeunes, seuls
trois ou quatre iront voter.
Cette
catégorie est-elle homogène ?
Loin
de là. Si l'on agrège la catégorie
d'âge qui vient juste après, on se
rend compte que de 18 à 30 ans les réalités
sont très différentes. Sociologiquement,
on assiste à un allongement de la durée
de vie de la jeunesse. L'entrée dans la
vie sociale adulte est de plus en plus tardive.
Et les seuils d'entrée dans cette vie s'échelonnent
sur un calendrier de plus en plus long. C'est-à-dire
entre le moment où l'on quitte le domicile
parental, celui où l'on arrête ses
études, celui on l'on trouve un travail
stable - il y a de fortes chances d'enchaîner
auparavant une série d'emplois précaires
- et le moment où l'on fonde une famille.
Tout cela n'est pas sans conséquence sur
le rapport des jeunes à la politique et
au vote. Là encore, l'enchaînement
des événements déclencheurs
de l'entrée en politique des individus
s'établit sur un temps de plus en plus
long. On ne peut donc pas lire ces années
de jeunesse de manière linéaire
et continue. Il n'y a pas une mais des jeunesses,
marquées par des cheminements d'expériences
scolaires et professionnelles assez fortement
différenciés.
Comment
se déroule cet apprentissage de la politique ?
Les
18-20 ans sont proportionnellement moins nombreux
à être inscrits sur les listes électorales
que leurs aînés. En revanche, ils
sont plus participationnistes lorsqu'ils sont
inscrits que ceux qui ont franchi le cap des vingt
ans. A partir de 21-22 ans, les jeunes se placent
momentanément en retrait de la décision
électorale. Même s'ils sont inscrits
et ont déjà voté. J'ai appelé
cette période " le moratoire
électoral des années de jeunesse ".
Sceptiques ou désenchantés par leurs
premiers choix politiques, ils sont dans une période
de transition et mettent à l'épreuve
des nouvelles expériences auxquelles ils
sont confrontés leurs premières
influences, notamment celles de leurs parents.
Par ailleurs, ils sont pris par d'autres urgences,
liées aux conditions de leur entrée
dans la vie sociale adulte. Il faut attendre la
trentaine, voire la quarantaine, pour que le taux
d'inscription sur les listes électorales
et de participation aux élections rejoigne
la moyenne de l'ensemble du corps électoral.
Est-ce
à dire que les jeunes se mobilisent moins
aujourd'hui ?
Il
faut se départir du mythe d'un âge
d'or de l'engagement politique. On fait souvent
référence au pic paroxystique de
la mobilisation des jeunes autour de 1968. Mais
hier comme aujourd'hui, l'engagement militant
n'a jamais concerné qu'une minorité
d'individus. Soit 2 à 3% maximum de l'ensemble
des jeunes. Aujourd'hui il se porte plus volontiers
sur des mouvements en marge des partis ou des
syndicats, soit des formes traditionnelles et
institutionnalisées d'engagement. Le pouvoir
d'attraction des mouvements associatifs est de
plus en plus fort qu'il s'agisse de la défense
des droits de l'homme, de la défense des
sans-papiers, ou encore de la lutte contre le
racisme, etc. Les jeunes sont également
en première ligne de la protestation politique.
Un jeune sur deux a fait l'expérience d'une
manifestation de rue. Les formes de leur implication
politique passent donc par d'autres formes que
le vote ou l'adhésion partisane.
La
participation des jeunes varie-t-elle selon les
élections ?
L'augmentation
de l'abstention chez les jeunes s'inscrit dans
une augmentation d'ensemble de l'abstention. S'agissant
de l'élection présidentielle, les
jeunes n'y sont pas beaucoup plus abstentionnistes
que la moyenne. En 1995, le taux d'abstention
chez les jeunes était équivalent
à celui de l'ensemble de la population.
A l'autre bout de la chaîne, ce sont les
élections européennes qui les mobilisent
le moins. Ce qui peut paraître paradoxal
puisque ce sont eux qui devraient être les
plus concernés et les plus acquis à
l'Europe. Les jeunes n'investissent pas l'Europe
comme un espace politique significatif. Les dernières
élections municipales n'ont pas davantage
mobilisé les jeunes : 53% d'entre
eux se sont abstenus.
La
mise en place de l'inscription automatique sur
les listes électorales a-t-elle une influence
sur la mobilisation des jeunes ?
Nous
n'avons pas encore assez de recul pour en connaître
véritablement tous les effets. Par ailleurs,
ce dispositif connaît un certain nombre
de dysfonctionnements. L'inscription automatique
doit tout de même être validée,
et nécessite donc un déplacement
obligatoire. Elle est, de plus, appliquée
de manière différente selon les
communes. Mais si l'inscription automatique est
correctement appliquée, elle peut remettre
sur le chemin des urnes un quart des jeunes de
18 ans qui ne font pas la démarche personnelle
de s'inscrire.
Quels
sont les comportements électoraux des 18-24
ans ?
Lorsqu'on
étudie les trajectoires de votes sur le
long terme, on constate que la fidélité
des jeunes est assez faible. Il y a une grande
mobilité des choix. Non qu'il y ait tant
de passage entre la gauche et la droite mais parce
qu'il existe une assez grande instabilité
à l'intérieur de chacun des deux
camps. Cette volatilité tient aussi aux
choix plus ou moins occasionnels ou répétés
de l'abstention. Un jeune peut par exemple aller
voter une première fois, puis s'abstenir,
voter une autre fois à l'intérieur
du même camp mais pour un autre candidat
ou parti, etc. La plupart des trajectoires électorales
sont peu structurées et empreintes de beaucoup
d'indécision. Mais là encore, cette
relative volatilité du vote des jeunes
ne fait qu'accentuer celle que l'on observe dans
l'ensemble du corps électoral
Existe-t-il
des spécificités du vote jeune ?
Il
n'y a plus de spécificité du vote
jeune. Jusqu'en 1988, il était marqué
à gauche. Les jeunes ont ainsi participé
à l'élection en 1981 et à
la réélection en 1988 de François
Mitterrand. Mais les élections législatives
de 1993 ont révélé cette
perte de singularité : les jeunes
ont déporté leur vote vers la droite.
En 1995, ils ont voté en majorité
pour Jacques Chirac au second tour (55%). Là
encore, les jeunes n'ont fait que suivre le changement
d'orientation du corps électoral. En 1997,
lorsque la gauche est revenue au pouvoir, le vote
des jeunes a de nouveau basculé. Les jeunes
n'affirment plus de grande différence par
rapport au reste des votants. Pour la prochaine
élection présidentielle, ils semblent
rester fidèles à Lionel Jospin au
premier comme au second tour si l'on en juge par
les dernières intentions de vote. Seulement,
tous les instituts de sondages éprouvent
des difficultés à mesurer les intentions
de vote des 18-24 ans. D'une part, parce que l'abstention
les touche davantage et, d'autre part, parce que
leurs choix sont très incertains. Plus
d'un jeune sur deux déclare se décider
le jour même de l'élection. Comment
peut-on alors accorder une fiabilité à
l'intention de vote ?
Comment
Jacques Chirac a-t-il réussi à s'attirer
lors de l'élection présidentielle
de 1995 le vote des jeunes ? La campagne sur la
fracture sociale ?
On
ne peut nier l'efficacité de la campagne
de Jacques Chirac en 1995. Mais il ne faut pas
oublier que les jeunes qui ont voté pour
lui n'avaient connu que la gauche au pouvoir.
Du moins à la magistrature suprême.
Ils ont manifesté un désir d'alternance.
Le brouillage idéologique né de
la cohabitation, situation politique nouvelle
en France pour une grande partie du corps électoral
mais familière pour eux, n'est pas sans
effet sur une instrumentalisation de l'alternance
politique. Les jeunes ont moins d'inhibition que
les générations précédentes
à changer de camp politique.
Comment
expliquer l'attrait des jeunes pour le vote Front
national ?
Les
18-24 ont souvent voté davantage pour le
FN que le reste de la population. Mais il ne s'agit
pas de n'importe quels jeunes. Le vote FN révèle
un clivage très marqué à
l'intérieur de la jeunesse. Entre d'une
part une jeunesse diplômée aux conditions
d'insertion sociale privilégiée
et d'autre part une jeunesse non diplômée
en voie de marginalisation sociale qui prend de
plein fouet l'expérience du chômage
et de la précarité. Le fossé
qui sépare ces jeunes aux expériences
sociales différentes risque d'ailleurs
de se creuser et d'avoir des répercussions
politiques significatives. Ce clivage oblige à
penser la jeunesse comme une catégorie
non homogène, aux oppositions tant politiques
que sur le plan des valeurs tranchées.
Le vote FN des jeunes est moins un vote de ralliement
qu'un moyen de véhiculer une exaspération,
un mécontentement envers l'offre politique.
La dimension protestataire de ce vote réside
dans son instrumentalisation. Les jeunes utilisent
le vote FN pour faire peur au reste de la classe
politique. C'est un moyen de pression. Mais s'il
a été particulièrement visible
tout au long des années 80 et 90, il s'est
effondré pour la première fois lors
des dernières élections européennes.
Quels
sont les thèmes auxquels sont sensibles
les jeunes ?
Les
jeunes rejettent la politique politicienne. Tout
ce qui relève de l'activité des
partis, des oppositions d'étiquette et
qui n'intéressent que quelques militants.
La médiatisation des querelles a contribué
à renforcer l'image d'une scène
politique vidée de sens, de contenus, et
de projets. A force de ne montrer que les jeux
de la politique, on en a oublié les enjeux.
Les jeunes n'ont plus d'éléments
de compréhension du débat politique.
C'est aux médias, à l'école,
et aux instances institutionnelles de s'employer
à recrédibiliser le monde politique,
à restaurer l'idée que derrière
les querelles et les oppositions d'hommes, il
y a des projets de société différents.
En attendant, les jeunes cherchent à l'échelle
mondiale ce qu'ils ne trouvent pas sur la scène
nationale. Ils s'ouvrent volontiers à des
sujets qui ont du sens pour eux : l'humanitaire,
l'égalité Nord-Sud, la justice sociale,
les droits de l'homme ou l'environnement. Et sont
porteurs des valeurs de tolérance, de liberté
et d'une vision plus égalitaire et sociale
de la démocratie. D'où leur attrait
pour les mouvements anti-mondialisation, la démocratie
participative, les différentes manières
de faire de la politique autrement, Porto Alegre.
Ils ont à négocier avec une culture
politique héritée de leurs aînés
et qu'ils doivent se réapproprier ou contester.
Ils sont à l'initiative souvent de nouvelles
revendications, d'autres formes d'engagement.
Leur présence sur la scène de la
mobilisation collective invite en tout cas à
nuancer le constat de leur dépolitisation.
Le
cas de la jeunesse française est-il une
exception en Europe ?
Les
situations et les comportement électoraux
des jeunes sont semblables dans la plupart des
pays européens. Ces tendances lourdes débordent
largement l'espace national. On observe partout
une montée de l'abstention, une crise de
la représentation politique, une non reconnaissance
des jeunes dans l'offre électorale.
Deux
grandes échéances électorales
attendent les jeunes cette année. Leur
vote pèsera-t-il sur l'issue des scrutins ?
La
grande inconnue qui pèse sur ces scrutins
est le poids de l'abstention. Cette inconnue pèse
encore plus lourdement sur les jeunes, davantage
abstentionnistes. Il semblerait pourtant qu'il
y ait eu en décembre des mouvements significatifs
d'inscriptions sur les listes électorales.
De nombreuses associations se sont mobilisées
et ont lancé des campagnes pour inciter
les jeunes à s'inscrire. Ces deux grandes
élections devraient apporter en outre une
motivation supplémentaire. Il sera ainsi
intéressant d'observer la constance du
vote des jeunes au cours des quatre tours de scrutin.
Ils peuvent voter pour la présidentielle
et non pour les législatives selon les
résultats ; privilégier un
tour de scrutin plutôt qu'un autre. Beaucoup
d'hypothèses sont envisageables. Enfin,
quels seront les effets sur la participation des
jeunes des vacances scolaires qui tombent pendant
le premier tour de la présidentielle, des
examens de fin d'année, de la Coupe du
monde de football et de Loft Story ?
Propos
recueillis parGeorges
BUISSON
et Sylvain
LEFORT
Evolution
de l'abstention des jeunes (1981-1995)
| |
1981
1er tour
|
1981
2e tour
|
1988
1er tour |
1988
2e tour |
1995
1er tour |
1995
2e tour |
| Abst réelle
|
18,9
|
14,1
|
18.6 |
15.9 |
21,6 |
20.3 |
| Abst déclarée
|
11
|
5
|
9 |
7 |
17 |
15 |
| |
| 18-24 |
19 |
8 |
12 |
11 |
16 |
18 |
Source
: Enquêtes post-électorales Sofres
réalisée
auprès d'un échantillon
de 2000 électeurs