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Interview


Le vote protestataire

A l'approche de l'élection présidentielle, des politologues se penchent, en exclusivité pour 2002.sofres.com, sur les enjeux de la campagne. Cette semaine, Pascal Perrineau, directeur du Cevipof, analyse le vote protestaire : évolution, spécificités, thématiques...


- Définition du vote protestataire
- Naissance et évolution
- Typologie
- Sociologie de l'électorat protestataire
- Comparaison européenne
- Thématiques
- Le cas de l'élection présidentielle 2002


Qu'est-ce que le vote protestataire ?

C'est un vote qui s'exprime avant tout contre quelque chose. Contre un homme, une équipe, une politique. Un système politique. Le vote protestataire permet de se poser en s'opposant. Cette dimension l'emporte sur un vote positif, déterminé par celui que l'on croit être le meilleur en termes de politiques économique, sociale ou institutionnelle.

Comment ce vote est-il apparu ?

Le vote protestataire existe depuis que le suffrage universel existe. Il se manifeste durant les périodes de malaise, de crise économique et sociale. Les premières poussées de vote protestataire sont apparues à la fin du XIXe siècle. Le vote en faveur du général Boulanger était ainsi un vote à forte dimension protestataire. Le boulangisme a largement bousculé les frontières politiques traditionnelles, le clivage gauche-droite. Des électeurs de gauche mais aussi de droite se sont retrouvés dans une protestation commune contre un régime parlementaire considéré comme impuissant, corrompu. Une thématique quasi éternelle que l'on retrouve encore aujourd'hui.

Et quelle a été son évolution ?

Dans l'entre-deux guerres, des votes de protestation se sont rangés soit derrière l'extrême gauche et le PCF, soit derrière des formations autoritaires (les Ligues) ou proches de ce qu'on pourrait appeler un " fascisme à la française ", tel le Parti populaire français de Doriot. Puis en 1956, il y a eu le vote Poujade. Pierre Poujade, leader d'une association de défense des commerçants et artisans (qui était en fait un syndicat), a réussi à capter toute une série de protestations d'une France de petits producteurs en révolte contre le système de concentration économique alors à l'ouvre. Mais aussi contre les premiers signes du démantèlement de l'Empire français.

Ces protestations ont pourtant été éphémères. Dès 1958 et l'arrivée du général de Gaulle au pouvoir, la donne politique a été complètement changée, on est entré dans une nouvelle République, la Ve. Ce vote protestataire n'a pourtant jamais tout à fait disparu, il s'est simplement dilué. Il faut attendre le début des années 80 pour assister au retour du vote protestataire. Ce retour correspond au moment où la classe politique vit une véritable crise de confiance. Une crise encore plus accentuée à la fin des années 80 avec le vote de la loi sur l'amnistie des hommes politiques.

Que s'est-il passé ?

De plus en plus de Français, de droite comme de gauche, ont eu alors le sentiment que le monde politique était le monde de la corruption, des mensonges, de l'inefficacité. Jean-Marie Le Pen a profité de ce sentiment généralisé, avec sa dénonciation de l' " établissement " et de la " bande des quatre ", pour politiser la protestation anti-politique. Pour s'en faire le porte-voix. Une partie de la gauche s'est également employée à récupérer cette dénonciation tous azimuts des responsables de la déchéance politique, économique et sociale de la France. En ce sens, le discours d'Arlette Laguiller est à la gauche ce que le discours de Le Pen est à la droite. Deux tentatives de politiser un ras-le-bol à l'encontre de la " politique officielle ".

D'ailleurs, les électeurs protestataires ne s'y trompent pas. Dans leur majorité, ils sont persuadés qu'au bout de leur bulletin de vote il n'y a pas de réelle capacité à investir des gouvernements. Ils veulent simplement donner leur vote à ceux qui crient haut et fort ce qu'ils pensent tout bas.

C'est donc d'abord dans l'espace de la gauche et de la droite que s'est développé le vote protestataire. Avant d'investir le champ para-politique et corporatiste. Chasse Pêche Nature et Traditions en est, aujourd'hui, l'exemple. C'est un mouvement, en effet, très difficile à situer politiquement puisque dans certaines régions il a une base de gauche, et dans d'autres une base de droite. Le plus petit dénominateur commun entre ces électeurs réside dans une protestation protéiforme contre Paris, les eurocrates, les bureaucrates, les parlementaires, la classe politique dans son ensemble.

Que représente le vote protestataire aujourd'hui ?

Les effets conjugués de la protestation contre le système politique et de la protestation économique et sociale, apparue à la fin des années 70 avec les chocs pétroliers et la naissance d'un chômage de masse, a permis au vote protestataire d'atteindre des sommets. Si l'on additionne les protestations en provenance de l'extrême gauche, de l'extrême droite, de CPNT et les protestations moins visibles car insérées dans des forces de gouvernement, cela constitue une partie non négligeable du corps électoral.

Existe-t-il d'autres manifestations du vote protestataire ?

Il existe un vote protestataire dont on ne parle jamais et qui a pourtant tendance à croître. C'est le vote blanc et nul. Au deuxième tour de l'élection présidentielle de 1995, il y en a eu plus d'un million. Il s'agit d'un vote contre l'ensemble de l'offre politique. Cette offre a beau, aujourd'hui, être diversifiée, éclatée et pratiquement représentative de toutes les sensibilités, cela ne suffit apparemment pas.

A ce vote blanc et nul, il faut rajouter, si l'on est lucide, ce qui n'est pas le vote : l'abstention. Non pas celle de l'indifférence, quasi structurelle, qui regroupe les personnes culturellement et socialement éloignées de la chose politique. Mais l'abstention qui progresse de manière drastique depuis dix ans : celle de la protestation. Elle est constituée d'hommes et de femmes politisés, avec parfois un haut niveau d'études, qui se retirent du jeu électoral pour signifier leur protestation. Ils n'en abandonnent pas pour autant l'exercice de pratiques politiques. Comme participer à des manifestations, à des stratégies de boycott. Voire recourir à la violence.

Cet univers de la protestation a donc plusieurs visages. Pour essayer d'y voir plus clair, le politologue Albert O. Hirschman a mis en évidence deux types de stratégies possibles lorsque surgit une crise des loyautés idéologiques, partisanes, traditionnelles envers les grandes organisations politiques. La stratégie de la " défection " (exit) où l'on se met en retrait du jeu électoral, et celle de la " prise de parole " (voice) où l'on apporte sa voix à une force protestataire (1). Entre les deux se situe le vote blanc et nul.

Quels sont les électeurs les plus réceptifs au vote protestataire ?

Les populations les plus critiques par rapport au système politique sont celles qui ont le plus tendance à soutenir les partis protestataires. Et cette crise de confiance de la démocratie représentative est plus forte dans les couches populaires. Ainsi, il y a une sur-représentation des couches populaires dans l'électorat lepéniste. De même, les 18-24 ans ont constitué pendant des années une partie importante de l'électorat de Jean-Marie Le Pen. C'est une tranche d'âge dans laquelle la pulsion protestataire et la demande de renouvellement de la vie politique sont plus fortes qu'ailleurs. Ensuite, leur entrée dans la vie active et les premières responsabilités modifient leur comportement politique. Les critères d'âge, de niveau d'étude et d'origine sociale déterminent les tempéraments protestataires.

Quelle est la situation du vote protestataire en Europe ?

En France, l'éclatement du vote est particulièrement prononcé. Mais il est également sensible dans de nombreux pays européens. On remarque l'épanouissement de forces de protestation issues de l'extrême droite ou de nature populiste. Jörg Haider et le FPÖ en Autriche, Umberto Bossi et la Ligue du Nord voire Silvio Berlusconi et son  " télé populisme " en Italie, Christoph Blocher en Suisse, Pia Kjaersgaard et le Parti populaire au Danemark, et plus récemment le Parti du progrès en Norvège. En Espagne, des chefs d'entreprises investissent le champ politique, tel que Jésus Gil y Gil, ancien maire de Marbella et promoteur impliqué dans de nombreux scandales immobiliers.

Ces partis remettent-ils en cause le système politique ?

La plupart de ces formations se contentent d'introduire dans la vie politique un style protestataire. Mais d'autres, à des degrés divers, remettent en cause les règles du jeu de la démocratie représentative, pluraliste et régulée par l'élection. Ils véhiculent de vieux rêves, cherchent à ressusciter le vieux mythe de la démocratie directe. Pour prendre l'exemple de la France, Jean-Marie Le Pen propose l'introduction du référendum d'initiative populaire, et Arlette Laguiller prône la révocation des élus.

Ne rejettent-ils pas simplement le scrutin majoritaire ?

Non, je ne crois pas. En France, le vote protestataire s'est incroyablement développé depuis l'introduction de la proportionnelle. Des européennes de 1979 en passant par les scrutins mixtes installés par la gauche à partir des municipales de 1983 jusqu'aux législatives de 1986. On assiste, sans s'en rendre compte, à une réelle proportionnalisation de notre culture majoritaire. Selon le politologue Jean-Luc Parodi, les Français votent presque autant dans du proportionnel et du scrutin mixte que dans du scrutin majoritaire. Les électeurs utilisent de plus en plus le système majoritaire, qui devrait les amener vers les partis de gouvernement, comme un système proportionnel. On vote aujourd'hui dans un premier tour d'élection présidentielle comme on voterait pour des élections européennes.

Des élections sont-elles plus propices que d'autres au développement du vote protestataire ?

On dit souvent que les élections intermédiaires jouent un rôle d'élections défouloirs, les électeurs réintégrant les grands partis lors des élections reines que sont la présidentielle et les législatives. C'est de moins en moins vrai. Il sera intéressant, au soir du premier tour de la prochaine présidentielle, de comparer le total des voix des candidats dits protestataires à celui des candidats issus des forces de gouvernement. Le style protestataire, mélange de gouaille et de démagogie, se diffuse d'ailleurs bien au-delà des partis de protestation.

A l'approche de l'élection présidentielle, comment se répartira le vote protestataire ?

De manière diffuse. Il n'y a pas, d'un côté, des partis et des candidats purement protestataires, et, de l'autre, des partis ou candidats purement de gouvernement. Des électeurs qui porteront leurs voix sur Jacques Chirac ou Lionel Jospin lors de la prochaine présidentielle véhiculent également un tempérament protestataire. Mais il y a des forces politiques dans lesquelles le vote protestataire est dominant (extrême droite et extrême gauche principalement), et d'autres dans lesquelles il est minoritaire.

Et au deuxième tour ?

Une partie de ce vote ira nourrir l'abstention ou les votes blancs et nuls. Le reste se recyclera non pas dans le camp du candidat que les électeurs protestataires auront choisi mais dans celui qu'ils détestent le moins. Il s'agira d'un vote par défaut.

Le vote Chevènement est-il un vote protestataire ?

Il est un peu tôt pour le dire. Mais sociologiquement, les électeurs potentiels de Jean-Pierre Chevènement - des gens âgés à haut niveau d'études - n'ont pas le profil d'électeurs protestataires. Il y a chez eux une recherche d'un ailleurs politique, d'alternative, de style politique différent. Ce vote pourrait même être empreint de nostalgie. C'est une protestation qui s'est positivée. Il n'est pas non plus question avec lui de populisme de gauche contrairement à Bernard Tapie. La rigueur de son discours, sa posture républicaine et gaullienne, réelle ou supposée, écartent cette hypothèse. Même si le populisme est un peu partout, non comme idéologie, mais comme style d'action politique.
(1). in Hirschman A.O.,  " Défection et prise de parole, Théorie et applications ", Paris, Fayard, 1995.

Propos recueillis parGeorges BUISSON et Sylvain LEFORT

 




Pascal PERRINEAU
pascal.perrineau@cevipof.sciences-po.fr
Directeur du CEVIPOF


(FNSP/CEVIPOF)
Professeur des Universités à l'IEP Paris

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