Le vote protestataire après le
21 avril
A l'approche
du second tour de l'élection présidentielle, Pascal
Perrineau, directeur du Cevipof, analyse, en exclusivité
pour 2002.sofres.com, le vote protestataire tel
qu'il s'est manifesté dans le scrutin du
21 avril : facteurs explicatifs, nouvelle sociologie,
perspectives....
Retrouvez également l'interview de Pascal Perrineau sur le
vote protestataire : historique, thématique, évolution, etc...
- Le poids du vote protestataire
- Le vote protestataire d'extrême gauche
- La répartition au second tour
- La proportionnalisation de l'élection
présidentielle
- La représentation du vote protestataire
à l'Assemblée
Vous
nous expliquiez avant le premier tour que la crise
des loyautés envers les grandes organisations
politiques pouvait mener les électeurs
à deux stratégies possibles le jour
du vote : la stratégie de la " défection
" caractérisée par l'abstention,
et celle de la " prise de parole " où l'on
apporte sa voix à une force protestataire,
le vote blanc et nul se situant entre les deux.
Il apparaît au vu des résultats du
21 avril que les électeurs ont plébiscité
ces trois formules. Est-ce une première ?
Le
mouvement de montée en régime de
ces trois manières d'exprimer une rupture
par rapport aux fidélités politiques
traditionnelles s'était déjà
manifesté à la présidentielle
de 1995 où, par rapport aux présidentielles
des années 70 et 80, on avait enregistré
une hausse des abstentions, des votes blancs et
nuls et des votes protestataires. Ces trois choix
rassemblaient 39,5 % des électeurs inscrits.
Lors du premier tour de l'élection présidentielle
de 2002, ce mouvement s'est beaucoup amplifié
et plus de 21 millions des électeurs inscrits
-soit 51,8 % des électeurs- ont choisi
l'une de ces trois formules.
D'autant que le vote protestataire d'extrême
gauche a atteint lui aussi des records ?
Par
rapport à 1995, le vote d'extrême
gauche a doublé et quantitativement, c'est
le seul électorat qui a connu une croissance
aussi vigoureuse (plus de 1,3 million d'électeurs).
Au-delà du parallélisme de leur
progression, le vote d'extrême droite et
le vote d'extrême gauche partagent nombre
d'éléments de dimension protestataire :
enracinement dans certaines catégories
populaires, hostilité à l'Europe,
même logique binaire opposant " le
peuple " et " les gros "
. Ces " affinités électives "
aboutissent à des choix qui peuvent apparaître
comme surprenants : dans le sondage réalisée
le 21 avril par l'institut CSA dans la perspective
du 2ème tour, il est intéressant
de relever que l'électorat dans lequel
les intentions de report sur Jean-Marie Le Pen
sont les plus importants est l'électorat
d'Arlette Laguiller (15% de ses électeurs
ont l'intention de voter pour le président
du FN au second tour).
Qu'en sera-t-il pour le deuxième
tour ? Comment se répartiront les votes
protestataires du premier tour entre l'abstention,
le vote blanc et nul, le vote pour Jean-Marie
Le Pen et celui pour Jacques Chirac ?
La
situation du second tour de la présidentielle
de 2002 n'est pas totalement inédite. Nous
avons déjà connu au second tour
des législatives de 1993 et de 1997 des
affrontements entre droite classique et FN. A
partir d'une analyse de ces situations, les abstentionnistes
du premier tour restent dans leur très
grande majorité abstentionnistes et, lorsqu'ils
se mobilisent, choisissent surtout la droite classique.
Les électorats protestataires d'extrême
gauche choisissent d'abord l'abstention ou le
vote blanc ou nul, hésitent beaucoup devant
le vote en faveur de la droite et une minorité
protestataire irréductible choisit le " vote
révolutionnaire " en faveur du
FN.
On a dit souvent que les élections
intermédiaires jouaient un rôle d'élections
défouloirs. Au lendemain du 16 juin, il
faudra très probablement y associer l'élection
présidentielle et les législatives.
Comment en est-on arrivé à une telle
proportionnalisation de l'élection quel
que soit le mode de scrutin ?
Si
vous prenez comme période de référence
les dix dernières années, les Français
ont davantage voté dans des élections
à la représentation proportionnelle
ou au scrutin mixte (régionales de 1992,
européennes de 1994, municipales de 1995,
régionales de 1998, européennes
de 1999, municipales de 2001) que dans des élections
au scrutin majoritaire (législatives de
1993, présidentielle de 1995, législatives
de 1997, présidentielle de 2002). Comme
le dit Jean-Luc Parodi, " l'accordéon
électoral " s'est ouvert et il
a de plus en plus de mal à se refermer,
même dans des élections importantes,
au scrutin majoritaire et qui distribuent du pouvoir
national comme l'élection présidentielle
ou les législatives. A cette proportionnalisation
liée au mode de scrutin, il faut ajouter
le mouvement de " politisation négative "
sensible depuis le milieu des années 90
et qui voit les Français revenir sur la
scène publique mais essentiellement pour
en découdre. Alain Touraine avait interprété,
il y a quelques années, le mouvement social
de novembre-décembre 1995 comme un mouvement
du " grand refus ". On peut
aujourd'hui légitimement interpréter
l'élection du 21 avril 2002 comme un " grand
refus électoral ".
Plus de 35% des électeurs ont émis
un vote protestataire lors du premier tour. Or,
les candidats vers qui se sont portés ces
votes ne disposent pas de représentation
à l'Assemblée nationale. De quoi
relancer le débat sur la crise de la démocratie
représentative et nourrir des inquiétudes
pour les élections législatives ?
En
effet, ces forces protestataires n'ont aucun représentant
à l'Assemblée nationale. Leur absence
de culture de gouvernement, leur défaut
d'insertion dans des alliances de gouvernement
expliquent largement leur exclusion de la représentation
nationale. Il faut rappeler qu'un mode de scrutin
n'est pas là pour seulement permettre le
reflet de la diversité des votes exprimés
mais aussi pour dégager des majorités
pour gouverner. Une représentation proportionnelle
intégrale serait, dans la situation actuelle,
le reflet de toutes les divisions et de toutes
les impuissances. Elle donnerait un poids politique
tout à fait disproportionné à
de petits partis extrémistes et protestataires
qui joueraient et abuseraient de leur position
de " partis charnières ".
En revanche, un correctif proportionnaliste est
envisageable dans le cadre d'un mode de scrutin
dont la logique doit rester majoritaire. Le mode
de scrutin des municipales a fait, à cet
égard, ses preuves.
Propos recueillis parGeorges
BUISSON et Sylvain
LEFORT