L'abstention, le vote blanc et nul
A l'approche
de l'élection présidentielle, des politologues
se penchent, en exclusivité pour 2002.sofres.com,
sur les enjeux de la campagne. Cette semaine,
Dominique Reynié, chercheur au Cevipof,
analyse l'abstention, le vote blanc et nul : motivations,
évolution, spécificités...
- Distinction abstention, vote blanc, vote
nul
- Signification politique du vote blanc
- Reconnaissance du vote blanc
- Evolution du vote blanc
- Déterminants du vote blanc et nul
- Profil des abstentionnistes
- Le cas de l'élection présidentielle
2002
Quelle
est la distinction entre les votes blancs et nuls,
d'une part, et l'abstention d'autre part ?
Il
existe d'abord un point commun, puisque, dans
les deux cas, l'électeur est inscrit sur
les listes électorales. Ce constat permet
de rappeler qu'il y a des électeurs qui
ne sont pas inscrits, et qui pourtant devraient
l'être. On les estime à environ 8%
de la population en âge de voter. L'électorat
potentiel est donc supérieur de 8% à
l'électorat inscrit. Parmi les inscrits,
il y a ceux qui ne vont pas voter, ce sont les
abstentionnistes. Et parmi ceux qui décident
d'aller voter, certains n'acceptent pas de choisir
entre les candidats présents. Ces électeurs
ne sont pas des abstentionnistes : ils passent
par l'isoloir et leur vote est enregistré.
Lorsqu'ils sont bien informés, ils glissent
dans l'urne une enveloppe vide qui est la marque
du vote blanc. Certains regrettent que le droit
électoral français ne reconnaisse
pas le vote blanc. En effet, le Code électoral
ne distingue pas le vote blanc du vote nul. On
parle de vote " blanc et nul ". En pratique,
on comptabilise ensemble le vote " nul "
et celui de l'électeur qui ne met pas de
bulletin dans l'urne. On confond donc l'électeur
qui accomplit un geste très pensé,
avec l'électeur qui se trompe, en mettant
par exemple deux bulletins dans une enveloppe,
ou encore celui qui, par incompétence politique,
naïveté ou maladresse, écrit
quelque chose sur le bulletin pour soutenir son
candidat ou admonester un concurrent, sans savoir
que son vote sera de ce fait annulé.
Second
problème : on comptabilise les suffrages
qui se portent sur tel ou tel candidat à
partir des suffrages exprimés, c'est-à-dire
des votants moins les blancs et nuls. On considère
donc que les blancs et nuls ne sont pas des suffrages
exprimés. Quand on annonce qu'un candidat
a réalisé 15% des suffrages exprimés,
on compte ses suffrages non par rapport aux inscrits
ou aux votants, mais par rapport à ceux
qui ont choisi un candidat. C'est une deuxième
façon de reléguer le vote blanc
du côté des oubliettes.
Quelle signification politique donner
au vote blanc ?
Le
vote blanc peut s'apparenter à ce que j'appelle
de l'abstention civique. Comparons vote blanc
et vote nul. Ce dernier peut être un vote
agressif, poujadiste, ou incompétent, qui
d'une manière générale traduit
un rapport problématique avec la convention
démocratique pour celui qui est maladroit,
ou pour celui qui inscrit un avis sur son bulletin
- ce qui est souvent le cas des bulletins nuls.
A l'inverse, en votant blanc, l'électeur
manifeste son attachement à l'élection,
tout en refusant de soutenir tel ou tel candidat.
C'est une démarche très sophistiquée,
très élaborée, qui traduit
une conscience politique aiguë et la volonté
de contester une offre politique sans remettre
en cause la procédure électorale
et le vote démocratique.
Quels sont les pays qui reconnaissent
le vote blanc ? Et pourquoi n'est-il pas
reconnu en France ?
Il
y n'a qu'un pays qui reconnaît le vote blanc,
la Suède, et le vote blanc n'y atteint
pas un niveau particulièrement élevé.
L'hostilité
au vote blanc se justifie d'abord par une raison
simple : si l'on conteste l'offre de candidatures,
plutôt que d'appeler à voter " blanc ",
il est plus cohérent de se porter candidat.
En principe, chacun peut être candidat.
Toute personne qui veut contester l'offre politique
peut aussi bien contribuer à l'améliorer.
Dans une campagne électorale, chaque citoyen
est, au moins de droit, partie prenante. Chacun
a son mot à dire d'une manière ou
d'une autre. Dans cette perspective, le vote blanc
peut être assimilé à une contestation
tardive. Dans l'isoloir, le jour du vote, il est
un peu tard pour contester l'offre électorale.
Il existe également une seconde raison
à cette hostilité : on craint
in fine que la reconnaissance du vote blanc entraîne
son expansion électorale. On peut supposer,
hypothèse favorable, que l'abstention diminuerait
si l'électeur avait la possibilité
de voter " blanc ", mais on peut également
supposer, hypothèse défavorable,
que la montée du vote " blanc "
s'ajouterait à celle de l'abstention. Dans
ce cas, les bases électorales des partis
de gouvernement seraient plus fragiles encore.
Quelle est l'évolution du vote
blanc au cours des différents scrutins
de la Vème République ?
Dans
le cas de l'élection présidentielle,
on assiste à un phénomène
clair et étonnamment linéaire :
l'augmentation du vote blanc et nul, élection
après élection, au premier comme
au second tour. Record de premier tour :
1995. Record de second tour : 1995. Seule
exception : le second tour de 1969 qui s'explique
par le duel tristounet entre Poher et Pompidou
(" bonnet blanc et blanc bonnet ").
Mais le vote " blanc et nul " y était
cependant moins important qu'en 1995. L'augmentation
du vote " blanc et nul " favorise la
thèse selon laquelle le vote " blanc "
n'est pas un vote " nul " : on
ne voit pas pourquoi le niveau des votes nuls
augmenterait avec celui de l'éducation
et de l'information. L'élection présidentielle
est la plus concernée par la hausse du
vote " blanc et nul ". Pour les autres
élections, les résultats sont plus
erratiques.
Pourquoi
l'élection présidentielle est-elle
davantage touchée par ce phénomène ?
Peut-être
l'élection présidentielle est-elle
la forme d'offre politique la plus contraignante
et la plus disciplinaire, en combinant le scrutin
uninominal et majoritaire avec un seul élu
au terme du processus. Le second tour se passe
entre deux rescapés. Du coup, la confrontation
de second tour oppose deux candidats qui cherchent
inévitablement à mordre au centre,
ce qui entraîne souvent une tonalité
de campagne très insatisfaisante pour une
partie des électeurs. Lors d'élections
législatives, on a à chaque fois
577 élections et la défaite d'un
député dans une circonscription
ne signifie la défaite de son parti au
plan national, ce n'est pas tout ou rien, comme
pour la présidentielle. Pour les régionales,
la proportionnelle favorise peut-être la
faiblesse relative du vote blanc et nul. Mais
l'abstention y atteint cependant un niveau très
supérieur à celui de l'élection
présidentielle.
Peut-on dresser une typologie de l'électorat
blanc et nul ? Quels sont les facteurs sociologiques,
politiques, ou géographiques qui influent
sur ce type de choix ?
On
sait peu de choses sur cet électorat. C'est
l'un des points aveugles de la sociologie électorale.
Par hypothèse, en cas de vote nul idéologique,
on peut songer a un profil proche de celui de
l'électorat des extrêmes. Le vote
nul par maladresse, comme expression d'une forme
d'incompétence politique, renvoie à
un certain statut social : défavorisé,
dominé, ce sont les couches populaires.
Le vote blanc évoque un électorat
sophistiqué, cultivé, " CSP+ "
comme l'on dit, très informé, accomplissant
une forme de protestation civique. C'est un vote
hostile aux candidats mais favorable à
l'élection. Je le considère d'ailleurs
comme un cas de vote " rationnel ".
On
peut donc y voir une forme de vote protestataire ?
Je
le comptabilise comme tel. Quand on associe le
vote en faveur de partis qui n'ont pas vocation
à gouverner, qui contestent l'ordre démocratique
(extrême gauche, extrême droite),
à ceux qui soutiennent un thème,
et non un programme de gouvernement - les chasseurs,
par exemple -, au vote " blanc et nul "
et à l'abstention, on obtient ce que j'appelle
la dissidence électorale. Si on les additionne
pour évaluer la part qui reste aux partis
de gouvernement, on observe un trend extraordinairement
frappant : entre 1958 et 1997, la dissidence
électorale est passée de 27,4% à
52,5%. Désormais, quand le RPR ou le PS
rassemblent 20% des suffrages exprimés,
cela correspond à 20% des 48% restant.
La crise électorale des partis de gouvernement
est très profonde.
Et quel est le profil des abstentionnistes ?
Classiquement,
on distingue des abstentionnistes systématiques,
de deux types et aux profils radicalement opposés.
D'un côté, les abstentionnistes " par
incompétence " qui ont le même
profil que ceux qui ne sont pas inscrits sur les
listes électorales (couches populaires,
qui ne s'intéressent à la politique,
mal intégrées) ; d'un autre
côté, les abstentionnistes par conviction,
très politisés, qui contestent l'ordre
démocratique. Au total, cette abstention
est difficilement inférieure à 10%,
tant que le vote n'est pas obligatoire. Au-delà
de ces 10%, il s'agit d'une abstention alternative.
C'est elle qui constitue le gros de l'abstention.
C'est un électorat dont la mobilité
oscille davantage entre participation et abstention,
qu'entre un camp politique et un autre. Ces électeurs
se répartissent en deux catégories :
d'une part, une catégorie au profil proche
de celui de l'ensemble du corps électoral,
avec, selon la conjoncture politique, une sur-représentation
de l'électorat du parti au pouvoir ;
d'autre part, une catégorie qui rassemble
les personnes CSP+, très informées,
très intéressées par la politique
et qui mènent une abstention stratégique,
sophistiquée, élitiste.
Qu'en sera-t-il pour l'élection
présidentielle de 2002 ? On constate
à l'heure actuelle une pléthore
de candidatures : entraînera-t-elle,
selon vous, une mobilisation des électorats
ou plutôt une désorientation ?
Cette
élection est particulièrement imprévisible.
Mais il y a un point sur lequel je peux plus volontiers
m'engager : le niveau de l'abstention et
des blancs et nuls. Nous atteindrons peut être
un niveau record d'abstention pour des élections
présidentielles. La configuration actuelle
fait un peu penser à celle de 1969. Au
premier tour, malgré une offre importante
de candidatures, on ne peut éviter un sentiment
de déjà-vu - en particulier Arlette
Laguiller ou Jean-Marie Le Pen. Il y a d'ailleurs
beaucoup de dernières candidatures à
cette élection. Aucun des candidats de
second rang ne joue un rôle important, hormis
l'énigme Chevènement. L'univers
de choix de premier tour est donc très
pluraliste, mais apparaît comme déjà
vu. Cette offre sature un espace public dénoncé
comme discriminant et occupé par une sorte
de folklore dans lequel Le Pen fait son cirque,
Laguiller dit ce qu'elle dit, sans que ce soit
ni véritablement audible, ni franchement
mobilisateur. Cela se jouera ailleurs. Entre les
deux candidats majeurs, mais sans passion. Ce
qui me frappe beaucoup, et notamment depuis l'intervention
de Lionel Jospin, c'est l'inscription de leur
campagne au centre dès le premier tour.
Traditionnellement, le premier tour est un tour
de rassemblement de son camp. Lors de son intervention
sur France2, Lionel Jospin a tenu un discours
de second tour, très recentré, défendant
davantage une manière de gouverner qu'un
projet de gouvernement. Cela me paraît annonciateur
d'un second tour au cours duquel les deux protagonistes
auront du mal à ne pas répéter
ce qu'ils ont dit dans les semaines précédentes.
D'où un second tour qui risque d'être
jugé ennuyeux, ce qui conduirait à
penser que l'élection de l'un ou de l'autre
n'aura pas de conséquences majeures sur
l'avenir du pays. En l'absence de dramatisation
- type " Au secours, la droite revient ! "
ou " Qui veut encore 5 ans de majorité
plurielle ? " - les incitations à
aller voter sont faibles. C'est l'occasion de
souligner un point important : l'européanisation
du pays, le fait que nous sommes dans un système
d'intégration européenne très
avancé. L'idée d'élire un
président de la République qui gouvernerait
de telle ou telle manière ne rencontre
plus guère de crédit dans l'opinion.
Les Français savent que l'on gouverne avec
les Européens. C'est aussi pourquoi l'abstention
peut augmenter.
Que
penser de la candidature du candidat du Parti
blanc à cette élection présidentielle ?
Les
militants du vote blanc présentent un candidat
comme ils l'ont fait aux élections municipales
à Caen, non sans succès d'ailleurs.
Leur démarche, cohérente, est en
même temps très paradoxale pour les
électeurs : on leur demande de voter
pour un parti - et donc de transgresser ce qu'est
le vote blanc - dont le seul programme est la
reconnaissance du vote blanc. L'idée de
reconnaître le vote blanc implique que la
crise de l'offre politique est un fait constant
de la démocratie électorale. Or
pour ma part, je crois que le vote blanc ou nul
est un indicateur de la crise de l'offre. Si on
modifie l'offre, voire les règles du jeu
électoral, le vote blanc peut se résorber.
L'idée de le reconnaître comme un
vote en tant que tel implique que l'offre politique
n'est jamais satisfaisante. Le problème
du vote blanc, c'est qu'en lui-même il ne
suggère rien : il fait savoir que
l'offre politique est contestée, il soutient
la procédure électorale, mais il
ne dit pas ce qu'il faudrait changer pour que
les électeurs retournent voter. Mais le
meilleur allié des partisans du vote " blanc ",
c'est encore le vote électronique. En effet,
si nous passons à ce type de vote, alors
le vote nul n'est plus possible. Dès lors,
la question se posera clairement de savoir s'il
faut admettre ou non une touche " vote blanc ".
Propos
recueillis par Sylvain
LEFORT