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Interview


Le vote des fonctionnaires

A l'approche de l'élection présidentielle, des politologues se penchent, en exclusivité pour 2002.sofres.com, sur les enjeux de la campagne. Cette semaine, Luc Rouban, directeur de recherche au Cevipof, analyse le vote des fonctionnaires : poids, valeurs, évolution, enjeux...
Autre thème abordé lors de notre entretien : la réforme de l'Etat


- Poids électoral
- Valeurs
- Evolution du vote
- Enjeux


Que représente le vote des fonctionnaires ?

Les fonctionnaires constituent un électorat décisif. L'un des plus importants si ce n'est le plus important. Si l'on prend l'ensemble des secteurs publics, il y a entre 5,1 et 6,1 millions d'agents publics en France. Soit 23 à 24% de la population active et 1/6 de l'ensemble de l'électorat . Si l'on ajoute les conjoints et les familles, cette proportion grimpe à un tiers. Cet ensemble regroupe plusieurs catégories d'agents publics qu'il faut distinguer. Le noyau dur des fonctionnaires titulaires de l'Etat représente 2,5 millions de personnes auxquels il faut ajouter 1,4 à 1,5 million d'agents des collectivités territoriales, 700 000 fonctionnaires des établissements publics hospitaliers, entre 350 000 et 600 000 personnes qui travaillent sous des statuts contractuels, et 300 à 400 000 personnes travaillent dans les entreprises nationalisées (EDF, SNCF, RATP, etc.).

Quel est l'autopositionnement politique des fonctionnaires ?

Des enquêtes Cevipof réalisées de 1978 à 1997, il résulte qu'une grande majorité de fonctionnaires se situe au centre gauche et une minorité, 7 à 8%, dans la mouvance de l'extrême gauche et aujourd'hui des Verts. Les salariés du privé se situent, eux, davantage dans la tranche du centre, centre droit. Ce qui confirme le sentiment général que l'on peut avoir sur l'élection présidentielle à venir. A savoir qu'elle se résumera à un combat entre centre droit et centre gauche, entre un libéralisme social et un socialisme ouvert sur l'Europe.

Quelle est l'origine historique de leur positionnement à gauche ?

Deux phénomènes à l'ouvre à la fin du XIXe et au début du XXe siècle expliquent ce positionnement historique des fonctionnaires à gauche. Le développement des valeurs républicaines et laïques place, en premier lieu, les milieux de la fonction publique dans le camp opposé à celui de la droite et de l'Eglise. Les fonctionnaires constituent une force de résistance au pouvoir impérial sous le Second Empire tout d'abord, puis aux pressions politiques de toutes parts sous la IIIe République. Il n'est qu'à rappeler le rôle des instituteurs : "les hussards noirs de la République". Le deuxième phénomène est d'ordre professionnel et se cumule avec le premier. Jusqu'au lendemain de la Seconde Guerre mondiale pratiquement, les fonctionnaires sont très mal lotis. Mal reconnus, peu rémunérés. Cette situation les pousse à se solidariser avec les mouvements syndicaux, défenseurs des ouvriers du secteur privé. C'est pourquoi ils refusent pendant de nombreuses années un statut propre par peur que celui-ci ne les empêche d'obtenir les mêmes droits sociaux et syndicaux que les salariés du privé. Solidaires des prolétaires du privé, ils s'estiment eux-mêmes les "prolétaires de l'Etat". Les premiers mouvements anarcho-syndicalistes prennent ainsi racine dans la fonction publique et notamment chez les postiers. La première grande grève en 1902-1903 est une grève anarcho-syndicaliste qui donne aux revendications salariales, sociales et syndicales des fonctionnaires une dimension politique. Ce problème de reconnaissance sociale est d'ailleurs toujours d'actualité. De nombreux fonctionnaires considèrent que leur place au sein de la société n'est pas reconnue à leur pleine valeur.

Quels sont les comportement électoraux des fonctionnaires ?

Les comportements électoraux et les valeurs de l'ensemble des agents publics sont fortement ancrés à gauche. Il existe néanmoins des différences importantes entre les diverses catégories. Il y a d'abord un noyau dur de gauche et de l'électorat socialiste constitué au sein de la fonction publique d'Etat par les enseignants. Une deuxième distinction hiérarchique s'établit ensuite entre les cadres et les employés au sein du secteur public. Les cadres du secteur public dans leur comportement électoral ont sensiblement évolué, et sont aujourd'hui moins à gauche que les employés. Une dernière distinction est à opérer selon les secteurs : les agents des entreprises publiques se situent à mi-chemin entre les salariés du privé et les fonctionnaires. Majoritairement à gauche mais un peu moins que les fonctionnaires et davantage que les salariés du privé. Ils sont également plus ouverts au libéralisme économique. Là aussi, il y a une forte distinction interne entre les cadres et les employés, ce qui est certainement à la source de bon nombre des conflits des entreprises publiques qu'on a pu observer ces dernières années.

Leurs valeurs ont-elles évolué ?

Elles ont tout d'abord évolué de manière différente selon les métiers du secteur public. Les enseignants, représentants d'une culture de gauche, se sont ouverts très rapidement au libéralisme culturel. Ils sont les plus favorables au Pacs, à la reconnaissance de l'homosexualité, à la transmission des savoirs par une ouverture culturelle plutôt que de manière autoritaire. De l'autre côté de la chaîne, les cadres de la fonction publique se sont rapprochés des cadres du privé. Sur les échelles d'attitudes, ils sont plus modérés vis-à-vis du libéralisme culturel.

La deuxième dichotomie joue en matière de libéralisme économique. Depuis la fin des années 60, on observe une hausse des valeurs du libéralisme économique dans l'ensemble de l'électorat. Les salariés du privé sont toujours plus libéraux que les salariés du public mais l'écart ne cesse de diminuer. Les enseignants et les employés du public étaient 35% en 1978 à se déclarer libéraux sur le plan économique, en 1997 ils sont plus de 50%. Cette évolution est particulièrement sensible pour une question comme celle des privatisations : la moitié des fonctionnaires acceptent aujourd'hui sans problème cette notion. De même, il existe dorénavant au sein de la fonction publique une véritable reconnaissance et même une demande de valeurs gestionnaires pour permettre une meilleure adéquation entre l'offre et la demande de service public. Enfin, contrairement à ce que l'on dit, les fonctionnaires sont favorables à l'Europe (à hauteur de 55-60%) ; il n'existe pas de corrélation entre le vote des fonctionnaires et une forme de fermeture nationale ou de nationalisme.

Quel est leur taux de participation ?

Les agents publics participent toujours plus que les salariés du privé. Les enquêtes réalisées par le Cevipof depuis 1978 montrent que le taux de participation est en moyenne supérieur de 5 points chez les fonctionnaires par rapport aux salariés du privé. Ils se mobilisent donc plus lors des élections mais il s'engagent également davantage dans la vie politique si l'on se réfère au taux de syndicalisation, le double par rapport au secteur privé (12 à 13% contre 5 à 6%). Ils ont aussi une plus grande propension à faire grève. Une situation, il est vrai, facilitée par leur statut : sur les cinq dernières années, la très grande majorité des conflits sociaux ont été dans le secteur public.

Quelle a été l'évolution du vote des fonctionnaires ?

Ils votent, d'une manière générale, majoritairement à gauche. Mais entre l'élection présidentielle de 1988 et celle de 1995, l'écart s'est réduit avec le vote de droite des fonctionnaires (voir tableau ci-dessous).


1988

FP de l'Etat

SPIC*

Salariés du privé

Profs

Instits

Pol-Milit.

Cadres

Employés

1er tour
Lajoinie
5,2
9,4
5,1
6,4
1,9
0
5,4
5,2
Mitterrand
41,4
35,8
34,9
42,6
37,5
27,6
28,4
40,6
Barre
12,8
11,8
11,3
10,6
13,5
10,3
14,9
12,4
Chirac
10,7
11,5
14,2
6,4
11,5
10,3
21,6
12,4
Le Pen
9
9,1
9,8
6,4
6,7
27,6
10,8
9,5
Abstention
5,7
9,4
11,4
4,3
4,8
6,9
4,1
8,6
2e tour
Mitterrand
62
63
53,3
68
64,4
37,9
47,3
59,4
Chirac
28,7
26,4
30,8
21,3
26,9
34,5
41,9
29,7
Abstention
4,2
5,2
8,8
4,3
6,9
3,8
4,1
6,7


1995

FP de l'Etat

SPIC*

Salariés du privé

Profs

Instits

Pol-Milit.

Cadres

Employés

1er tour
Hue
7,3
4,1
4,8
9
2,3
3,9
2,8
5,7
Jospin
32,6
34,4
26,6
37,2
48,8
9,8
44,4
32,2
Chirac
25,1
24
28,3
21,8
20,9
49
25
25,7
Balladur
5,5
6,3
9,5
3,8
2,3
7,8
9,7
6,9
Le Pen
6
5,6
5,7
1,3
0
15,7
0
7,7
Abstention
2,7
5,1
5,5
2,6
2,3
3,9
1,4
3,8
2e tour
Chirac
34,8
37
44,1
33,3
23,3
70,6
34,7
38,3
Jospin
49,2
48,4
39
56,4
69,8
15,7
55,6
46
Abstention
3,5
5,8
5,8
1,3
2,3
2
2,8
5,7
*SPIC : salariés des services publics industriels et commerciaux



La réduction de cet écart est confirmée par une évolution de fond. Les fonctionnaires votent toujours majoritairement à gauche mais le Parti socialiste notamment a de plus en plus de mal à capitaliser les voix de ces fonctionnaires. Ces derniers pratiquent aujourd'hui plus volontiers le vote blanc ou nul ou portent davantage leurs voix sur l'extrême gauche et les Verts. Un bon indicateur de cette évolution est la comparaison de la proximité partisane entre 1997 et 2000 (enquêtes Cevipof). Le taux de proximité des fonctionnaires pour les Verts et l'écologie en général est passé de 7,3% à près de 19%. Pour le PS, ce taux a augmenté légèrement de 30,4 à 33,3%. En revanche, le taux pour le RPR a baissé même si le parti gaulliste qui a une forte tradition de l'Etat est toujours mieux reçu par les fonctionnaires que l'UDF : de 16 à 14% pour le RPR et de 6 à 7,5% pur l'UDF.

Existe-t-il une spécificité du vote des fonctionnaires pour le Front national ?

La distinction public/privé ne joue pas sur le vote FN. Le niveau de vote FN est similaire à toutes les élections chez les fonctionnaires et les salariés du privé, principalement à cause du vote des policiers et des militaires. Ils ont été jusqu'à 30% à voter pour le parti de Jean-Marie Le Pen. A l'opposé le vote FN chez les enseignants est de l'ordre de 1%.

Les enseignants votent-ils comme le reste des fonctionnaires ?

Les enseignants ont toujours été plus à gauche que la moyenne des fonctionnaires. Ils constituent un enjeu électoral important, notamment pour Lionel Jospin. Mais il existe un risque de forte abstention lors de la prochaine élection présidentielle surtout pour les enseignants de la région parisienne : la date du premier tour tombe pendant les vacances scolaires. De plus, si le contentieux né du temps de Claude Allègre au ministère de l'Education nationale entre le PS et les enseignants s'est aplani, il reste très présent à l'esprit des enseignants.

Pour qui voteront les fonctionnaires lors de l'élection présidentielle à venir ?

Les fonctionnaires devraient voter pour Lionel Jospin au second tour, mais leurs voix se disperseront sans doute au premier par le jeu des intérêts professionnels et des fragmentations au sein de la fonction publique (enseignants/autres , cadres/employés). Certaines catégories telles que les policiers, les magistrats ou les enseignants devraient plutôt être attirées par des candidats représentant l'ordre, la discipline et l'autorité : Jean-Pierre Chevènement par exemple. Le pouvoir d'attraction du candidat du Pôle républicain est néanmoins limité par son souverainisme et son opposition à l'intégration européenne. Ce qui devrait favoriser les transferts de voix sur Lionel Jospin au second tour.

Quels sont les enjeux entrant dans la détermination du vote des fonctionnaires ?

Il y a trois grands enjeux professionnels pour les fonctionnaires. Premièrement, tout ce qui touche à la demande de service public. La notion de service public est très fortement valorisée et défendue en France par toutes les catégories socioprofessionnelles mais dans le même temps la demande de service public est en constante augmentation, fragmentée et difficile à satisfaire. Ainsi, le problème d'accueil, de suivi et de traitement de la demande sociale transforme certains fonctionnaires en pompiers du social. Cette situation est très mal vécue par toutes les catégories de fonctionnaires et dans tous les domaines, régaliens ou liés à la politique d'intervention sociale. Et toutes les propositions qui visent à réduire le nombre de fonctionnaires en ne renouvelant pas les départs à la retraite ou à favoriser certains secteurs au détriment d'autres sont rejetées par les fonctionnaires.

Le deuxième enjeu est relatif à l'organisation des carrières et à la place de la fonction publique dans la société. Le temps n'est plus au discours néolibéral des années 86-88, copié sur le discours britannique antifonctionnaires et antiétatique. Il subsiste malgré tout une inquiétude de fond des fonctionnaires et des forces syndicales sur leur statut. Seront-ils alignés sur le régime de droit commun des salariés du secteur privé notamment pour les retraites ? La place particulière de la fonction publique en France sera-t-elle sauvegardée ? Il ne faut pas oublier que la fonction publique est un élément fort de la mobilité sociale dans notre pays. Sur le long terme, les entreprises ont été des moteurs relativement pauvres de la mobilité sociale ascendante ; la fonction publique a, au contraire, permis de développer une grande classe moyenne en France.

Le dernier enjeu concerne la haute fonction publique et les relations entre le monde politique et administratif. Les alternances politiques ont conduit ces dernières années à une forte politisation de la haute fonction publique. S'oriente-t-on vers un modèle plus libéral impliquant davantage de politisation ou un modèle plus neutre ?

Propos recueillis parGeorges BUISSON et Sylvain LEFORT

 

 



Luc ROUBAN
luc.rouban@cevipof.sciences-po.fr
Directeur de recherche


(CNRS)





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