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Interview


La réforme de l'Etat

A l'approche de l'élection présidentielle, des politologues se penchent, en exclusivité pour 2002.sofres.com, sur les enjeux de la campagne. Cette semaine, Luc Rouban, directeur de recherche au Cevipof, analyse le rôle de la réforme de l'Etat : notion, enjeux, perspectives...
Autre thème abordé au cours de notre entretien : le vote des fonctionnaires


- Notion
- Avenir des services publics
- Décentralisation


Tout le monde parle à l'occasion de grandes échéances électorales de la réforme de l'Etat. Mais que recouvre exactement cette notion ?

La réforme de l'Etat n'a longtemps signifié qu'une réforme constitutionnelle. Aujourd'hui, cette notion recouvre une réforme de l'organisation administrative, et plus généralement une transformation de l'ensemble de l'action publique. Donc des modes d'intervention des pouvoirs publics dans la société qui n'impliquent pas uniquement l'Etat mais également les collectivités locales. Il y a deux types d'interprétation. La première est une interprétation minimaliste qui fait de la réforme de l'Etat un moyen de renforcer et d'améliorer la gestion publique par l'utilisation des techniques du management. Soit une interprétation organisationnelle de base de la réforme de l'Etat défendue par la gauche, et s'inscrivant dans une longue suite de réformes techniques qui ont eu lieu ces dernières années (la réforme réussie de la Défense nationale ou celle ratée de Bercy). La deuxième est une vision plus large qui vise à repenser l'ensemble de l'organisation de l'Etat et sa place dans la société par rapport aux collectivités locales, à l'Europe et à la mondialisation. Cette thématique est davantage développée par la droite qui souhaiterait donner un plus grand rôle aux entreprises et aux acteurs alternatifs.

Et du point de vue des électeurs ?

Il existe une confusion à ce sujet dans l'esprit des électeurs. Chacun interprète la notion de réforme de l'Etat à l'aune de ses préoccupations professionnelles. Les usagers souhaitent prioritairement une réduction des prélèvements obligatoires qui n'ont cessé d'augmenter en France. Ils représentent actuellement plus de 45% du PIB alors que dans les autres pays européens, ils ont sensiblement diminué. Ils demandent une baisse du coût de l'action publique mais exigent dans le même temps une meilleure qualité du service public. Les électeurs-usagers ne remettent pas en cause les services publics, ils en sont au contraire satisfaits (65%), mais réclament de meilleures prestations dans tous les secteurs et particulièrement dans les secteurs régaliens : justice, police, éducation nationale, services d'urgence, etc. Les grands usagers que sont les entrepreneurs sont aussi demandeurs. Dans le cadre d'une compétition mondiale, les entreprises qu'elles soient françaises ou étrangères comparent la qualité des services publics en Europe d'un pays à l'autre : le réseau routier et ferroviaire, les prestations offertes aux salariés et aux cadres, le niveau de la fiscalité.

L'autre aspect de cette question du coût de l'action publique est relative au nombre des fonctionnaires (40% du budget de l'Etat). Toute l'ambiguïté de la réforme de l'Etat est que depuis longtemps les gouvernements successifs se servent de la politique de la fonction publique non seulement pour gérer l'Etat mais aussi pour développer des politiques économiques et sociales. Lutte contre le chômage, emplois jeunes dans les services publics, recrutement de nouveaux fonctionnaires ou intégration de contractuels. La politique de la fonction publique a toujours constitué un outil économique et social très puissant pour les différents gouvernements dont ils auraient du mal à se priver.

Qu'en est-il de l'avenir des services publics ?

Il faut bien prendre la mesure de la réalité. L'avenir du service public à la française se joue à Bruxelles. On a beau en discuter à Paris, les futures directives ouvrant définitivement les marchés de tous les grands services publics en réseau, notamment celui du transport, sont en train d'être préparées à Bruxelles. Souvent même avec le soutien actif des ministères français qui négocient ces transformations moyennant la sauvegarde d'un certain nombre de positions fortes. Il n'est qu'à voir la manière dont a été gérée la déréglementation des télécommunications. France Télécom était totalement demandeur puisque cela plaçait l'entreprise sur un marché mondial. L'ambiguïté de la position d'EDF est aussi significative. Elle a d'un côté une politique de multinationale et de l'autre, elle cherche à préserver sa base sociale faite de cégétistes et de personnes proches du Parti communiste. Dans l'ensemble, les projets électoraux des candidats à la présidentielle sont d'une grande discrétion et d'une grande prudence sur ce sujet. A l'exception de François Bayrou ou d'Alain Madelin, il y a un assez large consensus. L'opposition néolibéralisme contre socialisme n'a plus de raison d'être.

La décentralisation est également un thème récurrent du débat politique. Quelles sont les perspectives en la matière ?

On est dans le flou le plus total. La décentralisation est un terrain extrêmement risqué pour tous les hommes politiques. Toute proposition en la matière devra être négociée avec l'Association des maires de France. La question n'est vraiment abordée que par l'UDF et les Verts, le RPR et le PS restent très prudents.

D'aucuns proposent la réorganisation des échelons administratifs voire la suppression d'un échelon ? Qu'en pensez-vous ?

C'est un problème délicat. Le département est critiqué, et certains proposent sa suppression. Mais toutes les études portant sur la décentralisation montrent que les deux maillons les plus faibles sont, en bas, l'émiettement des communes et, en haut, le rôle des régions. Pour ces dernières, certaines ont une forte personnalité historique, culturelle comme la Bretagne ou l'Alsace et d'autres sont de pures constructions administratives et bureaucratiques telles la région Centre ou l'Ile-de-France.

D'autant que les régions semblent miser aujourd'hui sur l'Europe ?

La tentation est grande de simplifier en jouant la carte de la région. Seulement, il n'existe pas au niveau européen de vision commune de ce que doit être ou de ce que peut être une région. Ne serait-ce parce qu'une grande partie de l'Europe connaît déjà un régime quasi fédéral (Italie, Espagne) voire fédéral (Allemagne). Or, la fédéralisation qui donne beaucoup de pouvoirs aux régions implique une hiérarchisation des collectivités locales entre elles - Länder allemands, provinces italiennes ou communautés autonomes espagnoles. Ce que la Constitution de 1958 interdit formellement et ce que les élus locaux en France n'accepteront en aucun cas. De plus, la question Corse comme le financement des régions par l'Europe peuvent soulever un débat épineux sur l'autorité de l'Etat que tous les candidats veulent réaffirmer aujourd'hui.

Pourtant, il existe déjà une hiérarchie de fait entre les régions ?

La décentralisation a accru les différences de richesses entre les régions françaises. Les régions sont aujourd'hui en compétition entre elles. On réalise à ce propos tout le jeu ambigu entre la décentralisation et la réforme de l'Etat. Très souvent en effet, la décentralisation a bloqué la réforme de l'Etat. Ainsi, la réforme de Bercy a achoppé non sur la résistance des syndicats du Trésor et de la direction générale des impôts mais sur l'intervention des élus locaux socialistes qui sont venus protester à Matignon contre la suppression dans leur canton, commune ou circonscription de l'Hôtel des impôts. De même, toutes les tentatives de redéploiement des forces de l'ordre (police, gendarmerie) se sont toujours heurtées au refus des élus locaux de voir partir ces effectifs dans la commune ou dans le département d'à côté. Il faut choisir entre la solidarité nationale avec ce que cela implique d'interventionnisme étatique pour définir l'ensemble des politiques régaliennes et une plus grande décentralisation qui entraînera nécessairement davantage d'inégalités en régions. La décentralisation a été pensée en termes de territoires au pluriel dans les années 80. Aujourd'hui, le grand problème ce n'est pas les territoires mais l'absence de territoires et l'ouverture à la mondialisation.

Propos recueillis parGeorges BUISSON et Sylvain LEFORT

 

 



Luc ROUBAN
luc.rouban@cevipof.sciences-po.fr
Directeur de recherche


(CNRS)





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