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Le service public français,
une exception en Europe ?
Le 1er mai 2005 - Chercheur au CEVIPOF, Luc Rouban étudie la transformation de l'Etat face à l'intégration européenne. Selon lui, les Français entretiennent un lien culturel et politique bien particulier avec leur service public.
Comment les fonctions publiques européennes réagissent-elles au changement ?
Dans une moindre mesure. Les cultures politiques et juridiques ne sont pas les mêmes. Dabord, la notion de service public à la française est surtout développée en France ! Au Royaume-Uni, il y a eu une politique de privatisations très importante, ainsi quen Italie, en Espagne. Les réformes de lEtat y ont été beaucoup plus libérales et radicales quen France. Dans certains de ces pays, les fonctionnaires ne sont pas nécessairement de gauche mis à part les enseignants, généralement de gauche-centre gauche. Les fonctionnaires de gestion sont majoritairement du centre-centre droit, notamment au Royaume-Uni. Léquation socio-politique française ne se retrouve pas ailleurs. Il existe également des différences de perception de lEurope très différentes selon les pays. Dans le cas des élites du secteur public, en France, 39% dentre elles sont fortement européanistes ; 11% seulement au Royaume-Uni pour eux, lEurope nest quun outil, et, à cet égard, le traité constitutionnel est une grande victoire britannique sur lEurope franco-allemande ; 55% en Belgique ; 48% en Allemagne ; 47% en Italie ; 18% seulement en Suède. Il ny a pas de convergence des salariés au niveau européen ni autour de lUnion européenne, ni autour du libéralisme. Quant aux questions public-privé, il existe des différences très importantes dun pays à lautre aussi bien entre les différents secteurs publics que dans lécart public-privé dans ces pays.
Autre point à souligner : la satisfaction des Français à légard de leurs services publics. Les Français font partie de ceux qui sont le plus satisfaits de leur service public. A linverse, on note une très grande insatisfaction des usagers au Royaume-Uni, par exemple, où l'on a pratiqué des privatisations féroces. Ce nest pas parce quon les a transformés en clients quils sont contents. Cest un argument fort des tenants du Non. Il ne faut pas simaginer que les privatisations ou libéralisations vont entraîner des bénéfices partout ! Cela étant, il faut faire attention à la situation de chacun des pays. Ainsi, au Portugal, en matière de télécommunications, la privatisation du secteur des télécoms est bien vécue. Et les bienfaits en incombent à la libéralisation économique européenne. Là encore, il ny a pas de convergence européenne en la matière. Dans lensemble, au niveau européen, il ny a pas de demande de libéralisme de la part des salariés, du privé comme du public. On assiste peut-être là à une belle occasion dexplication ratée de la part des tenants du Non. Les salariés ne sont pas du tout pro-libéraux. Dans la plupart des pays, les salariés, public ou privé, sont majoritaires pour quon fasse une péréquation pour quil y ait un minimum de solidarité. Cette demande sociale est effective dans tous les pays européens. Or il ny a pas de politique sociale européenne. Cest sur cette base que les tenants du Non peuvent appuyer leur argumentaire le plus valide. La Constitution sinscrit dans une logique libérale, mais rien ninterdisait pas quelle sinscrive dans une logique sociale de solidarité. Or la solidarité napparaît absolument pas dans la Constitution.
Lélectorat du PS est en grande majorité constitué par les salariés du secteur public. Etant donné la position officielle du PS favorable au oui, assiste-t-on à une coupure entre le parti et sa principale base électorale ?
Le Parti socialiste joue gros en terme électoral. Dès le premier tour de la présidentielle de 2002, on assistait déjà à une fuite du noyau dur de lélectorat du Parti socialiste au profit de lextrême gauche (environ 12% des salariés du secteur public) et de labstention. Il nest pas interdit de penser que si le Non lemporte le Parti socialiste aille vers une forme déclatement. A ceci sajoute le contentieux très fort des fonctionnaires et des agents du service public à légard du Parti socialiste sur un certain nombre de sujets.
Pourtant, en 2004, le PS avait reconquis une partie de cet électorat
Effectivement. Mais aujourdhui, ce qui est caractéristique, cest que les perspectives dabstention sont très forte dans le secteur public (45%, pour 43% dans le privé), ce qui est contraire à sa tradition, puisquil vote davantage que le secteur privé. On assiste là encore à un renversement. On est rentré dans une logique politique de type réactif : réaction à légard du gouvernement Raffarin au moment des régionales. Mais on a un autre problème visible lors des européennes de 2004 et dans la campagne actuelle : la fracture entre les élites et lensemble des salariés. A terme, si le PS continue de perdre de sa substance électorale, il nest pas impossible quon retrouve en 2007 la même situation quen 2002.
Comment lEurope et le Parti socialiste peuvent-ils redevenir attractifs à leurs yeux ?
Cest tout le problème. Et cest là que labsence de réforme de lEtat en France commence à faire sentir ses effets aussi bien au sein du PS que dans lUnion européenne. Toutes les enquêtes nous montrent quil y a une rupture entre lévolution du mode daction publique dans lequel on introduit une logique de secteur privé et une règle du jeu social qui na pas changé et qui reste assez archaïque : malgré des réformes libérales ou managériales, le système a complètement verrouillé la distance entre les élites et la population des fonctionnaires.
Le problème, cest que le PS paye peut-être aujourdhui son absence de courage pendant les années 90 où il aurait fallu aller beaucoup plus avant dans la réforme de lEtat, faire une réforme plus audacieuse qui aurait permis dailleurs davantage de fluidité, de promotion sociale dans le secteur public. Et lEurope est en phase avec ces modes daction publique. La fonction publique communautaire a dailleurs été réformée en 2004. Elle séloigne du modèle français en donnant davantage de poids au mérite et à la performance individuelle. En France, on est coincé : lévolution professionnelle des fonctionnaires na plus grand-chose à voir avec lavenir quon leur offre le déclin et la privatisation côté libéral et UMP, le statu quo côté PS. Le PS paye là le prix de son inertie des années 90.
Propos recueillis par Sylvain LEFORT
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