Le 1er juin 2004 - Chercheuse
au CEVIPOF et spécialiste des partis politiques français et britanniques, Florence
Faucher évoque la difficulté à retrouver au sein du Parlement européen le clivage
droite/gauche traditionnel. Elle analyse aussi la grande hétérogénéité idéologique
des partis politiques européens le PSE et le PPE.
Un parti de la gauche européenne a été mis
en place au début du moins de mai en Italie alors que François Bayrou annonçait
très récemment la naissance d'un Parti européen centriste et démocrate-chrétien.
Assiste-t-on à une nouvelle étape dans la structuration du champ politique européen
?
Dire qu'il y a aujourd'hui une véritable structuration
du champ politique européen me paraît un peu exagéré. On a sans doute assisté
ces dernières années à un certain nombre de choses intéressantes dans ce domaine
mais je ne pense pas que ces exemples soient particulièrement révélateurs d'un
phénomène nouveau. Il faut dire que le champ politique européen en tant que tel
n'a été jusqu'à présent que très peu structuré. La seule chose qui existait durant
de nombreuses années, c'était des coordinations lâches de partis nationaux présentes
au sein du Parlement européen. Ces initiatives montrent peut-être un début de
prise de conscience de l'existence d'un niveau européen de débat autonome de ce
qui peut se passer dans les différents pays. Mais la scène politique européenne
reste fortement atomisée. Elle se résume bien souvent à la simple adition de scènes
politiques nationales. Les Européens n'ont pas véritablement conscience qu'il
existe un champ politique à l'échelle de l'Union.
Les écologistes pour les élections européennes
développent une campagne très coordonnée avec des thèmes et des affiches communes
dans l'ensemble de l'Union. Que pensez-vous de cette initiative ?
Il est vrai que les écologistes ont pris des initiatives
novatrices à l'occasion de cette campagne. Mais ce n'est pas la première fois.
La fédération européenne des Verts est sans doute l'une des seules structures
politiques qui ait une certaine consistance à l'échelle de l'Union. C'est une
initiative qui a au moins 10 ans. Elle s'appuie sur un véritable effort des représentants
des partis Verts nationaux pour essayer de construire quelque chose de cohérent
et doté d'une véritable stratégie européenne. Il faut reconnaître que les Verts
entendent aussi peser au sein des institutions européennes parce que celles-ci
leur sont favorables. C'est sans doute au sein du Parlement européen que la cohérence
des Verts peut avoir un véritable impact. Ceux-ci peuvent y faire avancer leurs
propositions dans le domaine des transports ou de l'environnement. Dans le passé
et à d'autres types de scrutins, les Verts ont aussi présente sur des listes des
militants écologistes venant d'autres pays. On se focalise sur ce qui se passe
durant cette campagne. Mais il ne s'agit pas d'une initiative particulièrement
nouvelle.
Les partis politiques européens tels que le
PPE et le PSE donnent souvent l'image de coalitions très hétérogènes sans ligne
idéologique claire. Cette impression correspond-elle à une réalité ?
Le Parlement européen se structure aujourd'hui
autour de deux grands partis politiques : le PPE et le PSE, regroupant respectivement
les conservateurs et les socialistes. Mais il faut bien prendre en compte que
ces deux formations sont avant tout des coalitions de partis nationaux qui ne
sont pas nécessairement sur la même ligne idéologique. Les conservateurs britanniques
et l'UMP française appartiennent tous deux à la même formation européenne, le
Parti Populaire Européen et se situent à la droite de l'échiquier politique de
leur pays. Elles n'en ont pas moins des positions assez divergentes sur de nombreux
points, l'échiquier politique français étant, en quelque sorte, un peu décentré
à gauche par rapport l'échiquier politique anglais. Dans le camp du PSE, les mêmes
types de divergences peuvent se retrouver. Depuis le tournant du " New labour
" en 1994, le Parti travailliste anglais s'est par exemple déplacé de manière
très frappante vers le centre. Au sein du PSE, le Parti Socialiste Européen, les
travaillistes britanniques se distinguent d'autres formations telles que le Parti
socialiste ou le PSOE espagnol qui ont souvent des positions plus à gauche sur
le plan social et plus fédéralistes sur le plan européen. Traditionnellement issus
de la gauche et du monde ouvrier, ces partis, comme pour les formations conservatrices,
suivent des évolutions nationales divergentes qui les amènent à avoir des positions
différentes sur de nombreux points.
Sur le thème de la construction européenne,
a-t-on aussi ce genre de divergences ?
Sur le thème de la construction européenne, les
deux formations du Parlement européen regroupent en effet une grande pluralité
d'opinions. Mais là encore, on en revient au fait qu'il s'agit de coalitions d'organisations
qui ne partagent pas forcément les mêmes points de vues. Le PPE comprend de nombreuses
formations démocrates chrétiennes fédéralistes. Mais il est aussi composé de partis
beaucoup plus eurosceptiques tels que les conservateurs britanniques. De la même
manière, au sein du PSE cohabitent des organisations très favorables à la construction
européenne comme le PSOE espagnol ou les démocrates de gauche italien, et des
partis plus fidèles à une Europe des Nations tel que les travaillistes britanniques.
Au sein du Parlement, l'opposition entre le
PPE et le PSE correspond-elle à un véritable clivage idéologique ?
Le fait que l'on ne puisse pas réduire à une ligne
idéologique simple ces deux partis européens ne veut pas forcément dire que le
PPE et le PSE soient sur les mêmes positions et qu'aucune ligne de clivage ne
partage le Parlement européen. On pourrait par exemple comparer le PPE au Parti
socialiste français au sein duquel cohabitent de nombreux courants. Les formations
qui composent ces partis ont des divergences, mais assez de points communs qui
les opposent aux partis du bord opposé.
Sur une question telle que la régulation du
marché économique de l'Union par exemple, existe-t-il au sein du Parlement un
clivage de type droite/gauche ?
Le débat sur cette question s'est sans doute un
peu compliqué. Surtout si on considère le virage pro-libéral des travaillistes
britanniques. Depuis la chute du bloc de l'Est, il y a un grand consensus sur
le marché et l'opposition entre régulation et dérégulation semble un peu caricaturale.
Il y incontestablement aujourd'hui une acceptation du marché, même si on souhaite
lui donner plus ou moins de souplesse d'un côté ou de l'autre. Les lignes de clivages
sur cette question ne passent par nécessairement entre la gauche et la droite
au Parlement. L'UMP est incontestablement moins régulatrice que les socialistes
français. Mais elle l'est en revanche peut-etre plus que les travaillistes britanniques.
Le Parlement européen ne souffre-t-il pas d'un
certain manque de politisation ?
On considère que les débats au sein du Parlement
européen sont moins politisés parce qu'on en parle moins sur la scène politique
nationale. Les clivages au sein du Parlement sont sans doute plus compliqués mais
par forcément moins politisés. Sur certains cas un peu techniques, il est parfois
même difficile de retrouver les oppositions politiques traditionnelles. Les prises
de positions des députés ne recoupent pas forcément les lignes de clivages auxquelles
on est habitué sur le plan national. On en revient là encore à l'hétérogénéité
des groupes au sein de l'assemblée de Strasbourg.
A-t-on déjà quelques indications sur la couleur
politique du prochain Parlement ?
L'une des seules choses que l'on puisse vraiment
dire, c'est que les élections européennes, lorsqu'elles sont des échéances de
mi-mandat, ont tendance à sanctionner les gouvernements en place. On peut donc
s'attendre, dans le cas de la France, à de nouvelles élections défavorables à
la droite. En Espagne, les choses sont plus compliquées dans la mesure où le gouvernement
socialiste vient juste d'arriver aux affaires. Ils devraient etre largement confirmes.
En Grance-Bretagne, les elections seront un test pour le parti conservateur et
son nouveau leader a un moment ou Tony Blair est le plus conteste. Elles sont
aussi un avant gout du referendum annonce. Le résultat des prochaines élections
européennes dépendra étroitement du timing de chaque calendrier national.
Dans une démocratie, l'une des grandes tâches
des partis politiques est aussi de promouvoir de nouvelles élites et de nouveaux
cadres spécialistes de la chose publique. D'après de ce que l'on a vu de la campagne,
les partis politiques français dans le domaine européen n'ont-ils pas failli à
leur mission ?
Les partis écologistesn'ont pas failli à leur
mission. Ce sont sans doute ceux qui ont pris l'institution européenne le plus
au sérieux - sans doute parce qu'ils y sont entres des 1984 (1989 pour Les Verts
francais) et que leur influence y a ete sensible. Pour le reste, ça dépend essentiellement
des organisations. Si on regarde le cas des partis britanniques et des partis
français, on s'aperçoit que les élections européennes servent aussi à recaser
des responsables méritants ou d'exutoire aux ambitions decus d'hommes et de femmes
politiques qui n'arrivent pas toujours a percer sur la scene nationale. Le Parlement
souffre d'un deficit de credibilite lie au peu de notoriete de ses elus et au
manque d'interet des medias nationaux pour les questions - parfois tres importantes
- qui y sont débattues.