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Les
valeurs des français
Le
1er décembre 2000 - L'enquête sur "les valeurs des Français"
est la partie française d'une enquête internationale (European Value
Survey) coordonnée par un réseau de chercheurs internationaux en
sciences sociales. En France, l'Association pour la recherche sur les systèmes
de valeurs (l'ARVAL) en assure l'exploitation. Trois vagues d'enquête ont
été réalisée : en 1981, en 1990 et en 1999 pour
la dernière, permettant d'intéressantes comparaisons. Les deux premières
ont donné lieu à de nombreuses publications. A l'occasion de la
sortie de l'ouvrage "Les valeurs des Français - Évolutions
de 1980 à 2000" (1), Jean-François
Tchernia, membre de l'ARVAL et coordonnateur de cette enquête pour
la France, répond à nos questions.
Quelles sont les
principales évolution de cette enquête ?
En quoi la France de 2000 est-elle différente de
celle de 1990 et 1981 ?
Jean-François
Tchernia : Les tendances observées
sont plus des prolongements que des révolutions
: déclin de la religion, recul des références
idéologiques, permissivité croissante pour
ce qui touche à la vie privée, retour de
l'autorité dans le domaine social. Certaines évolutions
sur des thèmes plus spécifiques ressortent
particulièrement : la France de 2000 est plus tolérante
à l'égard de l'homosexualité, plus
distante à l'égard de l'extrême-droite
et plus confiante dans l'armée et la police, c'est-à-dire
les institutions en charge de l'ordre public. Enfin, les
Français investissent de plus en plus dans les
relations familiales, amicales et professionnelles. Notre
société semble en fait évoluer vers
la conjugaison d'un plus grand libéralisme dans
les mours privées et d'une régulation sociale
renforcée mais passant davantage par les relations
interpersonnelles que par les institutions ou les systèmes
de pensée.
Et quelles sont les
spécificités des français par rapport
aux autres européens ?
JFT : L'enquête européenne
est en cours de dépouillement et sortira dans quelques
mois. Il semble que les grands traits spécifiques
des Français soient confirmés, notamment
le poids de la laïcité et l'importance de
la justice et de la redistribution sociale. En revanche,
le fait qu'une proportion importante de Français,
notamment dans les jeunes générations, relativisent
la place du travail dans leur vie semble être une
caractéristique française nouvelle.
On a pu noter, dans
différentes enquêtes, un affaiblissement
de certains clivages traditionnels qui jusqu'alors structuraient
les opinions des Français ; qu'ils soient
politiques, idéologiques, religieux ou " de
classe " ? Cette enquête confirme-t-elle
cette évolution ?
JFT : Oui, cette évolution
est dans l'ensemble confirmée. L'enquête
sur les valeurs des Français montre clairement
que les oppositions traditionnelles, notamment celle des
classes sociales, semblent moins fortes aujourd'hui, même
si elles sont loin d'avoir disparu. L'orientation politique
est toujours pertinente, mais elle permet moins que par
le passé d'expliquer les différences d'opinion.
Les préférences en matière de religion
constituent toujours un clivage important dans la mesure
où les catholiques pratiquants ont des choix moraux
et familiaux bien définis et qui les distinguent
bien du reste de la population, mais ils sont de moins
en moins nombreux.
Alors, quelles sont
aujourd'hui les plus fortes lignes de clivages qui traversent
la société française ?
JFT : Le niveau d'instruction
est une ligne de clivage importante pour ce qui touche
aux mours, à la vie familiale. C'est aujourd'hui,
avec le revenu, un meilleur indicateur des clivages sociaux
que la catégorie socioprofessionnelle. La situation
matrimoniale ou le lieu de résidence, qui correspondent
à des choix de vie, sont également des facteurs
de différenciation significatifs. En fait, les
lignes de clivage sont plus individualisées, en
ce sens qu'elles sont plus directement reliées
aux destins individuels et moins dépendantes des
appartenances collectives.
Si l'individuel prend
le dessus, que reste-t-il du collectif? Et qu'attend-on
aujourd'hui de l'État dans son rôle d'édicteur
de normes collectives? Plus généralement,
qu'attendent aujourd'hui les Français de l'État?
JFT : L'État conserve
un rôle de régulation à la fois sociale
et économique. C'est lui qui assure la justice
sociale, qui garantit que chacun puisse satisfaire des
besoins de base qui comprennent non seulement l'alimentation,
le logement et la santé, mais aussi l'éducation.
Les institutions de protection sociale (la sécurité
sociale ou le système de santé) sont parmi
celles qui conservent une large confiance des Français.
C'est également lui qui assure l'ordre public avec
la police et l'armée (autres institutions très
appréciées des Français), et qui,
de manière plus générale, veille
au respect des droits des individus et des organisations.
Si l'individualisation progresse, la solidarité
demeure et le besoin de règles sociales aussi.
Quelles conséquences
tirez-vous de cette enquête pour la participation
à la vie politique en général et
les comportements électoraux en particulier ?
JFT : La participation électorale
tend à diminuer, ce fait est bien connu. L'enquête
tend à confirmer ce tassement de la politisation
institutionnelle, mais elle montre également qu'un
nombre croissant de citoyens sont prêts à
participer à des actions de protestation telles
que les manifestations, le boycott ou les grèves
sauvages. Ce mode de participation politique, moins conventionnel
que le vote, présente plusieurs avantages : il
est plus ciblé, permet de signifier plus clairement
ses positions, et est aussi plus informel. Il correspond
bien à l'individualisation croissante de notre
société.
Et pour la communication ?
JFT : La communication publique
doit prendre garde à la distance grandissante des
Français vis-à-vis des institutions. Compte
tenu, par ailleurs, de l'élévation du niveau
d'instruction et de la banalisation des médias,
cela signifie que la communication venant des institutions
doit parler le plus directement possible aux citoyens,
sinon elle court le risque d'être vue comme manipulatrice.
Chacun s'estime en mesure de juger par lui-même
le bien-fondé d'un message institutionnel, qu'il
s'agisse d'une campagne de prévention ou de la
lutte contre les accidents de la route. Cette communication
directe, établissant un lien immédiat avec
le destinataire, vaut aussi pour les marques. Certaines
d'entre elles misent dès aujourd'hui entièrement
là-dessus.
Les valeurs à
l'ouvre aujourd'hui ont elle des incidences sur les comportements
de consommation des Français ? Et si oui lesquelles ?
JFT : La consommation des Français
reflète pour une part l'évolution de leurs
valeurs. C'est particulièrement manifeste, aujourd'hui,
dans le domaine des produits bio qui conjuguent à
la fois le respect de l'environnement, une demande forte
que notre enquête enregistre comme d'autres, et
la sécurité alimentaire. Un autre exemple
de cette incorporation des valeurs dans les produits de
consommation est apporté par les produits éthiques,
c'est-à-dire fabriqués dans des conditions
honorables (pas de travail des enfants, horaires humains,
etc.). Les Français, de même que beaucoup
d'autres peuples dans les pays développés,
souhaitent que les produits qu'ils consomment s'accordent
avec leurs valeurs.
Enfin, que nous dit
cette enquête sur la vie en société
aujourd'hui, que ce soit dans le travail, avec sa famille,
et les autres en général ?
JFT : Plus que jamais, les Français
cultivent leurs relations proches, qu'il s'agisse de la
famille, des amis et relations ou des collègues
de travail. Soulignons aussi qu'ils participent autant
que par le passé à la vie associative. Le
lien social que l'on présente parfois comme en
déclin est plus vivace que jamais. Simplement,
il passe moins qu'autrefois par des identités collectives
ou des idéologies et beaucoup plus par des relations
interpersonnelles.
(1) Les valeurs des Français
- Evolutions de 1980 à 2000, sous la direction de Pierre Bréchon,
Armand Colin.
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