Portée et limite des mobilisations altermondialistes




Le 3 juin 2004 - 1989 : le sommet du G7 se déroule dans les fastes du château de Versailles. Une manifestation bon enfant réunit un peu plus de 2000 participants à Paris, derrière une banderole : " ça suffat comme si ". 2001 : à Gênes, les chefs d'Etat et de gouvernement se réunissent au Palais Ducal, dans un centre-ville assiégé par 120 à 150 000 personnes, selon les estimations. Ces deux réunions donnent une mesure de la croissance de mouvements qui se dénomment encore à l'époque anti-mondialistes. Désormais, la légitimité de ceux qui se réclameront ensuite de l'altermondialisme va concurrencer de plus en plus celle des responsables politiques, qu'ils soient élus ou qu'ils soient désignés à la tête de la Commission européenne, du FMI, de la Banque mondiale ou de l'OMC. En revanche et paradoxalement, on ne retrouve guère ces mobilisations contestant la mondialisation néo-libérale lorsqu'il s'agit de débattre et d'élaborer un modèle de société européen.

La légitimité des politiques contestée par les altermondialistes

L'ampleur des manifestations qui ont lieu à l'occasion du sommet de Nice en décembre 2000 reste une exception. Les manifestations hostiles à l'intervention militaire en Irak ont eu lieu dans le monde et pas seulement en Europe. On ne saurait y voir l'embryon d'une opinion publique européenne, même si la puissance et l'unilatéralisme américain tendent à cristalliser les prémisses d'une identité européenne faisant contrepoids à l'hyper-puissance outre-Atlantique.

Les travaux conduits dans le cadre de la Convention européenne du 28 février 2002 au 18 juillet 2003 ou l'état de la coordination des Attac d'Europe illustrent bien les difficultés auxquelles se heurtent libéraux comme altermondialistes dans la création d'un véritable espace public européen. L'ouverture sur la " société civile " dont se réclamaient les conventionnels est restée toute relative, tandis que la mouvance altermondialiste n'a pas su saisir l'opportunité que présentaient leurs travaux pour développer dans l'opinion un rapport de forces qui lui soit favorable. Ce n'est que très tardivement, avec l'approche des élections au Parlement européen et la proximité de la ratification du Traité constitutionnel, que le débat concernant l'avenir des sociétés européennes a un peu progressé.

La difficile création d'un véritable espace public européen

L'exemple des services d'intérêt économique général est ici particulièrement éclairant. Dans la Partie III du Traité décrivant les politiques et le fonctionnement de l'Union, l'article 6 leur reconnaît - après avoir précisé " sans préjudice des articles 55, 56 et 136 " - " une valeur ainsi qu'au rôle qu'ils jouent dans la promotion de sa cohésion sociale et territoriale ", en conséquence de quoi " l'Union et ses Etats membres (…) veillent à ce que ces services fonctionnent sur la base de principes et dans des conditions, notamment économiques et financières, qui leur permettent d'accomplir leurs missions. La loi européenne définit ces principes et ces conditions ". Or l'article 55 en question rappelle que " les entreprises chargées de la gestion de services d'intérêt économique général ou présentant le caractère d'un monopole fiscal sont soumises aux règles de concurrence, dans les limites où l'application de ces règles ne fait pas échec à l'accomplissement en droit ou en fait de la mission particulière qui leur a été impartie ". Les services d'intérêt économique général se distinguent donc des services publics à la française. Dans ces derniers, une situation de monopole permet, en matière de coûts et de tarifs, des mécanismes de péréquation qui garantissent à tous un égal accès au service, quelles que soient sa condition économique et sociale ou sa localisation géographique. Le texte finalement retenu est le résultat d'un compromis entre défenseurs du service public, comme les représentants belges ou français, et tenants du libéralisme comme les Britanniques ou les Espagnols.

Jusqu'à une période relativement récente, ce débat n'a guère été utilisé par la mouvance altermondialiste pour tenter de mobiliser nos concitoyens, bien qu'il les concerne au premier chef. Une carence d'autant plus surprenante que, dans le même temps et depuis Seattle, les altermondialistes s'emploient avec succès à mobiliser un nombre croissant de personnes contre la perspective d'un Accord Général sur le Commerce des Services dans le cadre de l'Organisation Mondiale du Commerce.Résultat des nouvelles technologies de l'information et de la communication : Paris est parfois plus proche de Cancun que de Londres ou Milan…


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Jacques CAPDEVIELLE
Chercheur au Cevipof



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