Les valeurs des Européens


Le 4 juin 2004 - Les Européens ont-ils des valeurs communes ? Au-delà des questions d'intégration économique, Etienne Schweisguth, chercheur au CEVIPOF, analyse la crise de la religion et des idéologies dans les sociétés européennes. Il analyse aussi la montée de l'individualisme, dans les divers sens du mot, et la mutation de valeurs traditionnelles comme le travail ou la famille.

Récemment, des débats viennent d'agiter la classe politique concernant la nécessité de faire référence aux "valeurs chrétiennes de l'Europe" dans le préambule du projet de Constitution pour l'Europe. Que faut-il penser de cette polémique ?

On peut d'abord penser de manière très prosaïque que le gouvernement polonais a peut-être vu là le moyen d'envoyer un signal de politique intérieure aux catholiques polonais, et de charger le plateau de la balance en vue des futures négociations sur le projet de Constitution européenne. Mais cette polémique intervient aussi dans un contexte plus général, qui est celui de la crise de l'institution religieuse dans les pays européens les plus développés économiquement. Une certaine religiosité subsiste, mais l'assistance aux offices religieux s'écroule de manière inexorable dans les nouvelles générations. Dans la mesure où ils maintiennent une croyance religieuse, les gens choisissent maintenant leurs croyances " à la carte " et tendent à récuser l'autorité de l'institution religieuse. Dans ce contexte l'inscription des valeurs chrétiennes dans le projet de Constitution de l'Europe a, pour l'Eglise, valeur de symbole. Dans les faits, s'il est certain que l'héritage chrétien fait partie de la culture européenne, on peut cependant considérer qu'il s'agit là d'un combat d'arrière garde dans nos sociétés largement sécularisées. Ajoutons que la référence aux " valeurs chrétiennes " interfère également avec la question de l'entrée de la Turquie dans l'Union Européenne.

Ces débats ont mis en avant une division entre les pays du cœur de l'Europe et les marges catholiques de l'Union (Italie, Irlande et Pologne). L'Europe sur ces questions ne reste-t-elle pas encore divisée entre monde catholique et protestant ?

Cette division renvoie sans aucun doute à un certain nombre de clivages dans le domaine des valeurs. Il y a effectivement une division sur la question des mœurs. Le catholicisme reste, par exemple, très attaché à un certain nombre de dogmes qui traduisent une vision particulièrement négative de la sexualité. Ce genre de valeurs se retrouve évidemment dans des pays à forte tradition catholique qui sont souvent très réticents à l'égard de questions comme le divorce, l'avortement ou l'homosexualité. La variable développement économique joue également un rôle primordial dans la mesure où les pays les plus libéraux en termes de mœurs sont aussi les pays d'Europe les plus avancés économiquement. Un pays comme la France, de forte tradition catholique mais aussi très avancé sur le plan économique et aujourd'hui fortement sécularisé, se retrouve au niveau des pays de l'Europe du Nord sur ces questions de libéralisme des mœurs. Mais il faut aussi prendre en compte le fait que tous ces pays catholiques sont des pays en changement. L'Irlande, c'est vrai, continue d'interdire l'avortement. Mais les enquêtes européennes montrent que ce pays, et en particulier sa jeunesse, est en pleine évolution dans le domaine des moeurs du fait de son développement économique extrêmement rapide. La société espagnole, elle aussi, a évolué à une vitesse incroyable et n'a plus rien à voir avec les mœurs rigides de l'époque franquiste. Nul doute que, dans ce domaine, la Pologne sera également frappée par le vent de la modernité.

A cet égard, lorsqu'elles évoquent les valeurs des Européens, les enquêtes mettent souvent en avant une montée de l'individualisme et une certaine tolérance à l'égard de questions telles que l'homosexualité ou l'avortement. S'agit-il vraiment de valeurs qui caractérisent les Européens ?

" Individualisme " est un mot piège. Il a un sens dans le langage courant et un autre sens dans les sciences sociales. Dans son usage courant, il désigne l'égoïsme et la tendance au chacun pour soi. En ce sens-là, il est très douteux qu'il y ait eu une montée de l'individualisme. En fait, nous avons changé de société. La solidarité de voisinage de naguère a été remplacée par une solidarité qui passe par les institutions, les médias et les associations. Si le sort des plus démunis reste une tache noire dans nos sociétés, il n'en demeure pas moins que les pauvres vivent moins mal aujourd'hui qu'hier.
Dans les sciences sociales, le mot individualisme a un autre sens : il désigne un système de valeurs dans lequel l'individu humain est la valeur cardinale. L'individu y est considéré avant tout dans son identité individuelle et non plus dans son identité collective. Sa vie, sa sécurité, sa liberté, son épanouissement physique, intellectuel, culturel, psychologique, etc sont, pour les sociétés européennes, l'objectif suprême. Si ce système de valeurs est loin d'être parfaitement respecté dans la pratique, il n'en est pas moins vrai qu'il est le système de valeurs officiel et dominant de nos sociétés européennes. Au sens noble du terme, on peut dire qu'il existe un individualisme européen. De ce point de vue, le libéralisme des mœurs s'inscrit parfaitement dans ce système de valeurs qui considère depuis la Déclaration des droits de l'homme de 1789, que la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui.'

Face à cette montée de l'individualisme, que reste-t-il des valeurs collectives en Europe ?

L'un des grands fantasmes d'aujourd'hui est de se dire que les valeurs collectives disparaissent. Il est vrai que nous sommes devenus moins nationalistes et moins chauvins. Si c'est un déclin des valeurs collectives, y a-t-il lieu de le regretter ?
Mais prenons deux exemples : la famille et le travail. Lorsque l'on interroge les Européens sur ce qui est important pour eux, trois choses viennent en tête : la famille, le travail et les amis ; loin derrière viennent la religion et la politique. La famille aujourd'hui est une valeur essentielle de nos sociétés, dans la mesure où elle représente le grand lieu de la réalisation affective. La montée des divorces et de la cohabitation hors mariage n'empêche pas que la famille reste le grand cadre de référence des européens. Le discours idéologique sur le déclin de la famille vise en fait très souvent les mœurs et non pas la famille proprement dite.
Maintenant, en ce qui concerne le travail, il est certain qu'il y a eu une montée des valeurs hédonistes en Europe et que l'aspiration à la réduction du temps de travail s'inscrit dans cette tendance. L'idée ancienne du travail comme devoir moral, voire comme souffrance salvatrice, est assurément en déclin. En revanche le travail demeure une valeur essentielle pour les Européens en tant que moyen de réalisation de soi et instrument de construction de son identité sociale.

On assiste également à la chute importante du militantisme politique. Ne s'agit-il pas là d'une conséquence directe de la montée de l'individualisme ?

C'est un très vaste sujet… !! Beaucoup de facteurs sont à prendre en considération, qui relèvent de l'évolution idéologique et politique des sociétés européennes. Disons que la tendance en Europe est plutôt celle d'un désintérêt pour la politique partisane, mais certainement pas celle d'un désintérêt pour la politique prise dans le sens des affaires de la cité. Dans tous les pays européens, le nombre des gens qui votent et qui s'identifient à une formation politique est certes en nette diminution. Mais les citoyens européens sont aussi très intéressés par les affaires du monde et de leur pays. S'ils se montrent moins assidus aux urnes, ils ont en contrepartie de plus en plus tendance à participer à la vie civique par d'autres moyens, par le biais des associations, en participant à des manifestations, etc.

Propos recueillis par Mathieu Guilsou

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Etienne SCHWEISGUTH
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