Les Français face aux applications
de la génétique dans le sport

 

Le 5 janvier 2001 - La révolution génétique : voilà ce qui, à en croire futurologues et chercheurs, devrait principalement caractériser le XXIème siècle. Choix d'embryons " génétiquement corrects ", découverte de " gènes de la performance ", clonage. autant de perspectives dont seul l'avenir dira la portée effective, mais qui interrogent en profondeur l'activité sportive. A l'aube de cette ère nouvelle, L'Equipe a souhaité interroger les Français sur leurs perceptions et opinions concernant l'avenir d'une activité traditionnellement conçue comme exercice sain et naturel des capacités physique, dans un contexte où l'homme pourrait, par sa science, modifier fondamentalement cette dimension. Au delà des attitudes concernant la génétique, plus nuancées et informées qu'on ne le croit souvent, cette enquête révèle une opinion publique qui conserve son idéal du sport malgré la succession des affaires de dopage, mais qui est dépourvue de toute illusion quant à la réalité des pratiques du monde professionnel.

Oui aux applications thérapeutiques, non à l'amélioration
de l'espèce et des performances

Premier enseignement : malgré la complexité technique du sujet, l'ampleur des enjeux philosophiques et éthiques, et les incertitudes qu'affichent les chercheurs les plus sérieux quant aux développements à attendre, les Français ont une vision claire du débat sur la recherche génétique et ses implications. Loin de rejeter en bloc les avancées de la génétique, ils se montrent très favorables aux applications thérapeutiques de celle-ci : 88% (contre 11%) souhaitent que l'on utilise ces applications pour soigner les maladies graves et 63% (contre 34%) pour contribuer au bon fonctionnement du cerveau. A l'inverse, dès lors qu'il s'agit " d'améliorer la nature ", les découvertes de la génétique reçoivent un accueil nettement plus défavorable. Ainsi 67% estiment qu'il n'est pas souhaitable (dont 51% " pas du tout souhaitable ") de les utiliser dans le domaine du sport et des activités sportives, 68% (contre 31%) dans le domaine de l'alimentation et 71% (contre 28%) en ce qui concerne l'apparence physique et la beauté.

Cette tendance est plus marquée encore en ce qui concerne les différentes applications envisageables de la génétique dans le sport. Le remplacement des organes blessés comme les cartilages, les muscles ou les tendons par des organes créés grâce à la génétique semble souhaitable à la majorité des Français (56% contre 42%), et plus encore à ceux qui s'intéressent fortement au sport. A l'inverse, toutes les applications visant à la modification fondamentale des caractéristiques physiologiques ou à l'amélioration des performances sont massivement rejetées : prolonger la durée de la carrière (73% ne l'estiment pas souhaitable, contre 25%), augmenter la résistance à l'effort (77% contre 22%), améliorer les performances (82% contre 17%) ou développer la masse musculaire du sportif (84% contre 15%). Le grand public ne veut clairement pas des jeux du cirque et n'est pas a priori intéressé par des rencontres sportives transformées en chocs de surhommes. Le sport reste donc bien sanctuarisé par une opinion qui en conserve une conception idéale d'activité physique, donc par essence naturelle.

La génétique, dopage d'un futur proche,
ou l'image en ruine du sport de haut niveau

Idéalisme n'est cependant pas synonyme de naïveté. Les Français affichent au contraire une vision dépourvue de toute illusion, et même franchement dégradée, du sport de haut niveau et des pratiques qui y ont court. Pour plus des trois quarts d'entre eux (76%, contre 23%), les différentes applications de la génétique dans le sport peuvent être assimilées à du dopage, une opinion que partagent toutes les catégories sociales, et les passionnés de sport comme ceux qui ne s'y intéressent pas du tout. Sur ce point, les jeunes, plus idéalistes, se montrent sans pitié : 86% l'assimilent à du dopage, pour 61% des personnes âgées. Or, pour 38% des interviewés, ces applications seront utilisées par les sportifs de haut niveau très rapidement, d'ici un à deux ans, tandis que 29% estiment que cela se fera d'ici 4 à 5 ans, et 28% à plus long terme. Pour plus des deux tiers des Français (et les passionnés de sport sont à peine plus optimistes que les autres), il ne fait donc pas de doute que d'ici à 2005, des pratiques qu'ils assimilent sans conteste à du dopage seront courantes dans le monde du sport professionnel.

Si celui-ci s'interrogeait encore sur l'impact qu'a pu avoir sur son image la litanie des scandales liés au dopage, le voilà en tout cas fixé. Le sport de haut niveau ne fait plus l'objet d'aucune illusion dans l'esprit du public. Pour les amoureux du sport, il ne reste qu'à espérer que ce réveil brutal permette de substituer aux rêves qui ont bercé le public pendant des décennies, l'accomplissement dans la réalité d'un idéal sportif qui reste bien vivace.

Gilles CORMAN



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