L'Europe vue par les Européens

 

Le 5 octobre 2005 - Notre étude réalisée pour Arte dans cinq pays (Allemagne, Espagne, France, Grande-Bretagne et Pologne), mesure le rapport des opinions publiques à l'Europe ainsi que leurs attentes pour son futur. Quel bilan tirer de 50 ans de construction européenne ? Quelles sont les valeurs autour desquelles se retrouvent les Européens en tant que tels ? Quelles compétences et quelles évolutions politiques pour l'Europe ?

Autour de ces axes de questionnement, l'Europe inspire des sentiments mitigés, et hormis le cas de l'Espagne très enthousiaste, ce sont plutôt la crainte et le repli sur soi qui caractérisent les attitudes des Européens interrogés. Le contexte économique et social actuel, notamment en Allemagne et en France où les questions de chômage pèsent lourd dans la formation des opinions, n'est pas étranger aux craintes exprimées dans les réponses. Les Britanniques et les Polonais témoignent également de la spécificité du rapport à l'Europe de deux pays membres de l'Union Européenne, mais en dehors de la zone Euro.

Des valeurs européennes incertaines et diversement partagées qui illustrent les craintes des citoyens à l'égard de l'Europe

Les évocations spontanées liées à l'Europe attestent de la valeur de symbole accordée à l'Euro, qui reste la réalisation concrète emblématique de la construction européenne. La monnaie unique est citée par 60% des Européens interrogés, et occupe le premier rang des évocations spontanées liées à l'Europe, même en Grande-Bretagne. Pour des millions d'Européens, l'Euro est une preuve quotidienne des progrès de l'idée européenne. Autre réalisation concrète de l'Europe, la liberté de voyager, d'étudier et de travailler partout en Europe, citée par 51% des Européens interrogés. C'est l'évocation numéro un des Français et des Polonais. La paix arrive en troisième position (37% des citations pour l'ensemble des pays), mais connaît des fortunes diverses selon les pays. C'est surtout en France que cette valeur fondatrice est associée prioritairement à l'Europe (46% des citations des Français, soit le troisième rang parmi les valeurs proposées). Dans les autres pays, la paix n'arrive qu'entre la 5ème et la 8ème position, ce qui atteste du caractère « acquis » de la fin des conflits sur les ruines desquels s'est construite l'Union. En règle générale, les jeunes (18-24 ans) sont moins sensibles à cet aspect de l'Europe que leurs aînés, notamment ceux qui ont connu au moins l'une des deux guerres mondiales. De plus, les Européens se sentent au global plus ouverts vers l'extérieur grâce à l'Europe (66% sur l'ensemble, 72% chez les 18-24 ans), mais également plus libres (49%) du fait de l'appartenance de leur pays à l'Europe.

Des réalisations concrètes de l'Europe qui font consensus

Les valeurs qui rassemblent le plus les Européens sont également des réalisations communes de l'Union, avec un caractère très institutionnel. Elles sont limitées aux domaines économique et politique plus qu'aux champs culturel ou historique qui feraient ressentir un vécu ou une appartenance commune. 45% estiment que ces valeurs rassembleuses sont l'adhésion à une économie de marché (1er rang) et l'attachement à la démocratie et ses valeurs (2ème rang), et 44% considèrent le respect de la personne humaine et de ses droits fondamentaux comme telles. Seulement 29% estiment que les Européens partagent une histoire commune, et 25% un patrimoine culturel commun. Seuls les Espagnols, qui apparaissent comme les plus europhiles de l'étude, estiment que les Européens peuvent se reconnaître autour d'une histoire (50%) ou d'un patrimoine culturel (48%) communs. Les réponses des Britanniques témoignent d'une vraie défiance face aux différentes valeurs fédératrices des Européens. A ce titre, seulement 16% d'entre eux évoquent une histoire commune, et 14% un patrimoine culturel commun.

Les Européens ne semblent donc pas partager réellement de repères en commun, d'identité, de sentiment d'appartenance qui ferait considérer l'Europe non comme une entité exogène dont il faut craindre l'action, mais une opportunité. A travers cette étude, l'Europe, malgré des apports importants et consensuels, apparaît plutôt comme une source de déceptions et de craintes pour ses habitants, plus particulièrement dans les domaines économiques et de la qualité de vie.

Si ses réalisations concrètes sont bien intégrées par les Européens, il reste que l'Europe est également associée dans des proportions importantes au gaspillage d'argent (cité par 33% des Européens), au chômage (32%) et à la bureaucratie et la technocratie (32%). La prospérité économique n'arrive qu'en 9è position, avec 21% de citations. Si on remarque alors que l'Europe cristallise les craintes de ses habitants dans les domaines de l'emploi et de l'économie, on s'aperçoit également que la promesse économique européenne s'incarne plus dans le symbole de la monnaie unique, que dans le sentiment d'opportunités nouvelles en termes de richesse ou d'emploi. Ces perceptions restent plus limitées en Grande-Bretagne et en Espagne, mais l'association du chômage à l'Europe est flagrante en Allemagne (où le chômage se place en troisième position, et en seconde en Allemagne de l'Est), en Pologne et en France.

Les sentiments exprimés par les Européens à l'égard des bénéfices retirés par leurs pays de l'appartenance à l'Europe confirment ces attitudes de doute et de craintes. L'Europe semble à leurs yeux encore devoir faire ses preuves dans les domaines économiques et de l'emploi. 75% des personnes interrogées déclarent en effet payer les produits plus chers du fait de l'appartenance de leur pays à l'Europe, cette perception s'exacerbant évidemment chez les catégories au pouvoir d'achat le plus faible (employés et ouvriers). Ces résultats témoignent de l'ambivalence de l'Euro, à la fois perçu comme un symbole de l'Europe, mais également comme vecteur d'une augmentation des prix. Les opinions sont également ambiguës sur les bénéfices de l'appartenance à l'Europe en termes de prospérité économique et de qualité de vie. Sur l'ensemble des personnes interrogées dans les cinq pays, 43% estiment ainsi vivre dans un pays plus prospère, 33% dans un pays moins prospère et 20% aussi prospère, soit 53% pour lesquels l'Europe a un effet négatif ou pas d'effet sur la prospérité. Les Espagnols, pour qui l'intégration dans l'Europe a représenté une vraie opportunité en termes de développement, restent très enthousiastes sur ce point (77% ont le sentiment de vivre dans un pays plus prospère). Les Allemands et les Britanniques sont respectivement 45% et 42% a avoir l'impression d'avoir gagné sur ce point, même si la majorité pensent avoir perdu, ou que les choses n'ont pas changé (respectivement 53% et 52%). Enfin parmi les Français et les Polonais, plus nombreuses sont les personnes qui pensent vivre dans un pays moins prospère (43% pour les deux pays).

Le constat est le même sur un autre domaine important eu égard aux objectifs historiques de l'Europe, la qualité de vie : les Européens se partagent entre un tiers qui ont le sentiment de vivre mieux grâce à l'Europe (32%), un tiers de vivre moins bien (30%) et un tiers de ne vivre ni mieux ni moins bien (34%). Là encore, des disparités caractérisent bien les spécificités des différents pays. Les Espagnols sont 57% à déclarer vivre mieux, autre illustration du « miracle » économique espagnol catalysé par l'adhésion. Les Allemands, Britanniques et Polonais sont partagés sur ce point, même si au global, l'Europe ne change rien pour eux, voire a diminué leur qualité de vie. En France, enfin, 42% estiment vivre moins bien, contre seulement 22% qui disent vivre mieux. Le bilan d'ensemble est également mitigé sur le sentiment d'être plus ou moins protégé grâce à l'Europe, l'Espagne mise à part. Si 42% des Européens se sentent plus protégés, 27% se disent moins protégés et 26% ni plus, ni moins protégés.

L'Europe nourrit également des craintes concernant la puissance des pays, les identités et les cultures

A ce sentiment partagé sur le rôle de l'Europe sur l'économie et les emplois s'ajoutent manifestement des doutes sur la puissance des différents pays, et des craintes sur la préservation des identités et des cultures. Si les Européens ne se sentent en effet pas forcément plus en sécurité du fait de leur appartenance à l'Europe, en revanche, ils sont très sceptiques quand au gain de puissance pour leur pays. 38% estiment en effet que celui-ci est moins puissant dans le monde, et 22% qu'il n'est ni plus, ni moins puissant. 35% le jugent plus puissant. Ces résultats sont particulièrement marqués en Allemagne, en Grande-Bretagne et en Pologne. Un peu moins en France, où tout de même 58% estiment que l'appartenance à l'Europe a affaibli la puissance française ou n'a rien changé.

L'appartenance à l'Europe alimente également des craintes sur les identités et les cultures des différents pays. 40% des Européens interrogés pensent que leur identité et leur culture sont davantage menacées, contre 28% qu'elles sont davantage protégées. Les Espagnols, pour qui l'Europe a joué un rôle important dans le développement des régions, entités où se cristallisent en partie les appartenances identitaires et culturelles, se sentent davantage protégés dans ces domaines, mais ils sont isolés par rapport aux autres pays de l'étude. 48% des Anglais et des Allemands, et 42% des Français considèrent l'appartenance à l'Europe comme une menace pour l'identité et la culture.

Les opinions partagées quant au futur institutionnel de l'Europe

Si l'Europe inspire des craintes et des déceptions, ses citoyens ne sont pas fermés à toute évolution, notamment institutionnelle ; en France, l'intensité des débats préalables au référendum, ainsi que le taux de participation à cette consultation en témoignent. Même si, en définitive, la prise de décision au niveau national et le statu quo institutionnel restent plus rassurants pour une partie des opinions.

Sur une série limitée de domaines uniquement, les Européens sont plus favorables à une prise de décision au niveau européen qu'au niveau national. La Grande-Bretagne mise à part car très rétive à toute évolution institutionnelle empiétant sur sa souveraineté, il existe cependant une demande institutionnelle, notamment concernant le pouvoir exécutif, qui tend vers une clarification des rôles.

La répartition des compétences entre l'Europe et les Etats : un échelon national plus rassurant

Tout d'abord, il faut signaler que les Britanniques s'opposent dans tous les domaines, exceptées la recherche scientifique, et dans une moindre mesure la lutte contre le terrorisme, à une prise de décision à l'échelle européenne plutôt qu'à l'échelle nationale. Les résultats sont sans appel sur ce point, et les Britanniques restent très attachés à conserver leur souveraineté vis-à-vis de l'Europe.

Les habitants des autres pays étudiés sont également plutôt réticents à voir certaines compétences traitées préférentiellement à l'échelle européenne. Ils sont néanmoins prêts à mettre en commun leurs ressources et à abandonner une partie de leurs prérogatives souveraines pour que l'Europe prenne en charge les actions sur de grandes problématiques d'avenir, des valeurs consensuelles, ou bien encore sur des domaines pour lesquels il est évident qu'une action collective et concertée sera plus efficace. Il en va ainsi de la recherche scientifique (70% pensent que l'action au niveau européen serait plus efficace qu'au niveau national), la politique agricole (50%, avec un bémol pour l'Espagne), l'enseignement supérieur et professionnel (50%), la politique étrangère (58%), les questions d'environnement (63%), les règles concernant l'immigration (54%) et la lutte contre le terrorisme (74%).

En revanche, pour tous les domaines qui concernent directement et quotidiennement les Européens, qui conditionnent leur niveau de vie et nourrissent leurs craintes, l'échelon national, plus proche, plus rassurant, plus connu, est préféré. Avec des nuances en Espagne et Pologne, c'est le cas de l'éducation scolaire (58% de préférence pour des actions à l'échelle nationale), l'emploi et la lutte contre le chômage (54%, contre 37% en Pologne), la sécurité intérieure (53%, contre 46% en Espagne et 39% en Pologne), la protection sociale (62% sur l'ensemble, 69% en France), la fiscalité (60%), et les règles concernant la famille et le couple - unions civiles, avortement, mariages homosexuels - (56%, 41% en Espagne).

À l'exception de la Grande-Bretagne, des transformations institutionnelles vers plus de visibilité n'apparaissent pas rédhibitoires

Malgré tout, toutes les évolutions institutionnelles de l'Europe ne rebutent pas les Européens, loin s'en faut. Exception faite des Britanniques, opposés catégoriquement aux idées d'une armée européenne (54% défavorables, contre tout de même 33% favorables), d'un ministre des affaires étrangères européen (57% défavorables, 31% favorables), d'un Président de l'Europe (66% défavorables, 23% favorables), ou de l'adoption de l'Euro par tous les pays membres (58% défavorables, 30% favorables) ; exception faite également des Polonais, qui refusent la création du ministre des affaires étrangères (44% défavorables, 39% favorables) et du Président (59% défavorables, 26% favorables), les Européens témoignent d'une volonté de clarifier les compétences et de mettre en commun leurs ressources militaires et économiques. 58% sont favorables à une armée européenne, 52% à un ministre des affaires étrangères et 61% à l'adoption de l'Euro par tous les Etats membres. Le Président de l'Europe, symbole hypothétique d'une Europe politique, mais également d'une perte de souveraineté importante des Etats, ne reçoit les faveurs que des Français (51%) et des Espagnols (54%), et ce avec une fragile conviction.

Conclusion

Au travers de cette étude, l'Europe apparaît comme une source de déceptions et de craintes pour ses citoyens, même si certaines de ses réalisations sont bien intégrées et appréciées dans les opinions nationales. Le contexte économique et social, notamment en Allemagne et en France qui sont deux pays moteurs de la construction européenne, ainsi que les récents échecs des référendums français et néerlandais, ne créent pas un environnement favorable à l'Europe, qui peut constituer un exutoire aisé des malaises et des angoisses collectives nationales. Le tableau plutôt pessimiste dépeint par cette étude ne doit pas faire oublier que les opinions européennes, notamment en France et en Allemagne, semblent prêtes à des évolutions institutionnelles qui pourraient une nouvelle fois servir de relance à un processus cinquantenaire, pour le moment quelque peu mis en veille.

Clément Nicola



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