Le 7
janvier 2002 - Depuis
1991 et la chute de l'Union soviétique, les Etats-Unis
apparaissent comme la puissance dominante de la planète,
non seulement d'un point de vue économique et
culturel, mais aussi militaire. Le débat sur la mondialisation
et, plus récemment, la toute-puissance militaire
américaine affirmée en Afghanistan ont relancé
et amplifié la question du rôle et de la place
des Etats-Unis dans le monde. Autant d'ingrédients
susceptibles d'encourager et de revitaliser l'antiaméricanisme
en France. Avant 1991, les anti-Américains étaient
soupçonnés pour partie d'être procommunistes
et se voyaient opposés dans le débat à
des pro-Américains invoquant la démocratie ou
la liberté. Aujourd'hui, les anti-Américains
affirmés font face à des pro-Américains
timides ou passifs, ce qui laisse penser que les premiers
sont nettement plus importants en nombre et en capacité
d'intervention publique que les seconds.
De fait, l'opposition
aux Etats-Unis est de plus en plus apparente, relayée
par des associations, personnalités et intellectuels
qui dominent le débat et dénoncent une américanisation
du monde trop faiblement combattue par un modèle
alternatif européen d'organisation de la société
et de l'économie. Alors que l'antiaméricanisme
semble aujourd'hui gagner du terrain en France, il
convient d'en prendre l'exacte mesure, d'identifier
qui sont ces anti-Américains et quelles sont les
raisons de leurs attitudes.
Afin d'éviter
les effets conjoncturels liés aux événements
du 11 septembre, nous avons préféré
reprendre une vaste enquête
réalisée en mai 2000 pour la French-American
Foundation, qui permet de cerner les différentes
attitudes des Français face aux Etats-Unis. Nos compatriotes
ressentent une relative sympathie (41 %) à l'égard
de l'Amérique même si le sentiment le plus
répandu reste l'absence de sentiment fort (49 %
n'ont ni sympathie ni antipathie) et seulement 9 %
de l'antipathie. Alliés objectifs de nos voisins
d'outre-Atlantique, les Français ne perçoivent
pas la mondialisation comme un instrument de la puissance
américaine, mais comme un phénomène qui
profite à tous les pays développés au détriment
des Etats les plus pauvres. Ils reconnaissent l'efficacité
des Etats-Unis dans l'économie moderne, mais
jugent la France plus performante sur les questions de
protection sociale, d'éducation ou d'intégration
des immigrés.
L'enquête a pu
permettre de réaliser une typologie des attitudes
des Français à l'égard des Etats-Unis
fondée sur trois questions : la sympathie à
l'égard de l'Amérique, le fait de la
considérer avant tout comme un partenaire ou un adversaire,
et le jugement sur son influence (excessive, insuffisante
ou ne posant pas de problèmes) dans chacun des domaines
suivants : les programmes de télévision,
le cinéma, les nouvelles technologies, la musique,
les idées économiques, le langage, la publicité,
la cuisine, les vêtements.
De cette typologie ressortent
quatre familles de pensée à l'égard
des Etats-Unis, dont deux sont très structurées :
les anti-Américains et les pro, et deux groupes qui
oscillent entre l'indifférence et la sympathie
distante.
Les vrais anti-Américains
ne représentent en groupe structuré que 10 %
de la population. Ils s'affirment hostiles aux Etats-Unis,
les assimilant à des adversaires plutôt qu'à
des partenaires et jugeant leur influence excessive tant
pour ce qui concerne la culture, les modes de vie, l'économie
ou la politique internationale. Quatre mots définissent
à leurs yeux les Etats-Unis : la violence, les
inégalités, le racisme et l'impérialisme.
La liberté ou la jeunesse de ce pays ne sont quasiment
jamais mentionnées. Ils ne voient dans la politique
étrangère américaine qu'un moyen pour
les Etats-Unis d'imposer leur volonté au reste
du monde et ne les créditent pas d'avoir la volonté
de maintenir la paix dans le monde ou d'aider au développement
de la démocratie dans les pays à économie
émergente. Tout en dénonçant la puissance
américaine, ce groupe hostile dénonce les faiblesses
du système américain. Ils estiment qu'aux
Etats-Unis l'éducation, l'intégration
des immigrés, la lutte contre le chômage, la
sécurité et la lutte contre la criminalité,
les transports ou la protection sociale fonctionnent moins
bien qu'en France. Ils ne lui reconnaissent de supériorité
que pour ce qui concerne les nouvelles technologies ou
le fonctionnement des universités.
Si l'on doit hiérarchiser
les critiques adressées aux Etats-Unis par ce groupe,
on ne manque pas de noter la place importante occupée
par le domaine culturel. L'influence des Etats-Unis
sur les programmes de télévision, le cinéma,
le langage ou la musique est particulièrement dénoncée.
La menace identitaire est ainsi un des moteurs puissants
de l'anti-américanisme, plus que la compétition
économique ou militaire, où ce groupe s'est
davantage résigné à un rôle secondaire.
La France, puissance culturelle rayonnante, se verrait
progressivement absorbée par un modèle qui les
rebute.
Philippe
MÉCHET