Le 7 juin 2004 - Un
mois après leur intégration, Christian Lequesne, directeur de recherche
à Sciences Po détaché auprès du CEFRES à Prague
(Centre Français de Recherche en Sciences sociales), analyse les attentes
des nouveaux pays d'Europe centrale qui ont adhéré à l'Union.
Il évoque aussi la diversité de la situation des 8 pays d'Europe
centrale et orientale et les craintes que peut y susciter la réforme des
institutions européennes.
Le 1er mai dernier, 8 pays d'Europe centrale
sont entrés dans l'Union. Cette intégration a-t-elle été
largement soutenue par l'opinion publique de ces pays ?
Il faut d'abord considérer que le processus
d'élargissement a été soutenu formellement dans l'ensemble
de ces pays. Partout où des référendums ont été
organisés sur cette question, la réponse des électeurs a
été positive. Je crois cependant qu'il faut être nuancé
sur cette adhésion. Les mouvements d'opinion à l'égard de
l'Europe dans ces pays sont un peu les mêmes que ceux que l'on retrouve
dans l'ensemble de l'Union. On a trois types d'attitudes, de ceux qui soutiennent
la construction européenne jusqu'à ceux qui développent un
discours eurosceptique au nom de la défense de la souveraineté et
de l'identité nationale, en passant par une large frange de l'opinion qui
ne sait pas trop quoi penser sur cette question. On a donc une configuration des
opinions assez classique et proche de celle de l'Europe des Quinze.
De manière schématique, les jeunes
et les catégories très éduquées sont souvent considérés
dans l'Europe des 15 comme les catégories de populations les plus enthousiastes
par rapport à la construction européenne. Ce phénomène
touche-t-il aussi les nouveaux adhérents ?
On retrouve bien souvent dans ce domaine les mêmes
corrélations que dans le reste de l'Europe. Les jeunes générations
plutôt urbaines, avec un niveau d'éducation au-delà du bac
et une bonne connaissance des langues étrangères, sont les plus
enthousiastes à l'égard de la construction européenne. Inversement,
les catégories les plus modestes, avec un niveau d'éducation primaire
et dans des situations sociales difficiles sont beaucoup plus réticentes
à l'égard de l'ouverture de leur pays envers le reste du continent.
Elles craignent de se retrouver davantage encore parmi les laissés-pour-compte.
Quelles sont les raisons qui on poussé
ces pays à intégrer l'Union européenne ?
Je dirais qu'il y a trois raisons essentielles
au ralliement de ces pays à l'Union européenne : le retour historique
à l'Europe, la consolidation de l'économie de marché et la
constitution d'un Etat de droit. La première raison de ce processus est
sans aucun doute ce que l'on a appelé durant les années 1990 le
retour à l'Europe. L'idée qui a prévalu durant plus de 50
ans d'une coupure est/ouest est jugée dans ces pays aberrante par rapport
à l'histoire et à la culture. On a le sentiment qu'elle ne correspond
à rien au regard du temps long. Les premiers responsables politiques des
nouveaux gouvernements démocratiques issus de la dissidence (qui ne sont
plus aux affaires aujourd'hui) ont été les premiers à développer
cette thématique du retour à l'ensemble culturel européen.
L'adhésion à l'Union est ensuite vue dans ces pays comme un moyen
de consolider l'économie de marché et d'achever la sortie de l'économie
planifiée entamée il y a 10 ans. Enfin, l'adhésion à
l'Europe est également perçue comme le rattachement à un
ensemble politique où prime l'Etat de droit. Il s'agit d'une chose essentielle
dans des pays qui ont connu l'arbitraire du régime totalitaire et qui n'ont
pas encore réussi à complètement réguler l'économie
de marché par des règles évitant la corruption, le clientélisme,
etc...
Quand on regarde ces pays depuis la France,
on a plutôt l'impression d'un bloc homogène d'Etats qui partagent
la même histoire, plus ou moins les mêmes forces et les même
faiblesses. Qu'en est-il vraiment ?
Effectivement, on a souvent tendance à
voir, depuis l'ouest du continent, les pays de l'Europe centrale et orientale
comme un seul ensemble. Mais c'est une grosse erreur d'appréciation. Ces
pays ont d'abord connu des expériences nationales du communisme très
diverses qui pèsent encore aujourd'hui sur leurs évolutions. En
Pologne, il existait, par exemple, une forme de propriété privée
dans le domaine du secteur agricole, comme c'était le cas dans le domaine
du commerce en Hongrie. Rien de tel dans l'ancienne Tchécoslovaquie. Ces
différences d'évolution ont encore une importance, et font que les
sociétés civiles de ces pays sont structurées de manière
très différente. Les trajectoires de ces pays depuis 1989 ont également
été très diverses, tant sur le plan des réformes économiques
que sur celui des réformes de l'Etat. Leurs standards de développement
sont aujourd'hui très différents. Avec un PIB par habitant qui représente
près de 70% du PIB moyen européen, et des standards de développement
qui s'approchent de ceux du Portugal, la Slovénie est, par exemple, le
pays le plus proche du reste de l'Union. La Pologne, elle, reste plus en retrait
(moins de 50% du PIB moyen européen). Il faudra apprendre dans l'avenir
à différencier la situation de ces pays. C'est une attente très
importante de leur part. Ils ne veulent pas être considérés
comme un bloc mais chacun dans leur diversité.
Quelles sont les attentes de ces populations
aujourd'hui à l'égard de l'Union ?
L'une des attentes de ces pays est d'abord de
surmonter la parenthèse de la période communiste pour réintégrer
les standards européens. La République tchèque est un pays
emblématique de cette nouvelle aspiration. La Tchécoslovaquie de
1938 était la 8ème puissance économique du monde. Sa capitale,
Prague avait le rayonnement de villes comme Paris et Berlin. Au-delà d'une
coupure de 50 ans de communisme, les Tchèques se sentent très occidentaux
par leur histoire. Deuxièmement, le débat dans ces pays ne porte
sans doute plus aujourd'hui sur les questions de liberté et de justice.
Les nouveaux adhérents sont des démocraties pluralistes, mais restent
en retard sur le plan du développement économique. L'une des principales
aspirations de l'homme moyen de ces pays est donc de pouvoir bénéficier
d'un niveau de vie équivalent à celui du reste de l'Europe. Ce phénomène
explique en partie le discrédit des grandes idéologies et la montée
de comportements individualistes qui sont souvent mal compris dans l'Europe des
Quinze. Les parcours sont très personnels. On fait en sorte d'améliorer
ses conditions de vie en travaillant et en s'arrangeant.
Ces pays, tout en intégrant l'Europe,
sont aussi devenus des membres importants de l'Alliance atlantique. Certains comme
la Pologne sont même intervenus militairement aux côtés des
Etats-Unis en Irak. Comment ces pays vivent-ils ce double positionnement ?
Ces deux attitudes ne sont pas en contradiction
de leur point de vue. Ces pays les voient souvent comme faisant partie d'un même
processus de normalisation et de retour à l'Occident. C'est une notion
que l'on a parfois du mal à comprendre depuis la France. L'Alliance atlantique,
au début, était la garantie d'obtenir une certaine sécurité
à l'égard du voisin russe. Elle le reste pour les Baltes. Mais elle
symbolise aussi l'ensemble des valeurs occidentales. Les Polonais, les Tchèques
ou les Hongrois n'ont sans doute plus beaucoup peur des Russes. Mais ils considèrent
les Etats-Unis et l'Alliance atlantique comme des vecteurs des valeurs de l'Occident.
C'est aussi cela qui a incité certains de ces pays à intervenir
en Irak aux côtés des Etats Unis. Il est vrai aussi que cette idée
a surtout été celle des dirigeants de ces pays. Aujourd'hui, ceux-ci
s'interrogent sans doute davantage sur les conséquences de l'opération,
à mesure que l'on s'aperçoit que cette intervention a permis de
gagner la guerre mais pas forcément la paix.
Une nouvelle Constitution devrait être
ratifiée dans les prochains mois. Comment les nouveaux pays voient-ils
cette évolution institutionnelle ?
Il faut prendre en considération que ces
pays n'ont recouvré leur souveraineté que très récemment,
depuis une quinzaine d'années. La notion de souveraineté y est une
notion positive dans la mesure où elle est assimilée à la
démocratie. Ils auront donc du mal à adhérer à une
constitution européenne qui leur demande de transférer un certain
nombre de compétences propres, dont ils ne jouissent que depuis très
peu de temps. Ils se méfient en outre de la notion de fédéralisme
politique. Pour les Belges ou les Allemands, le fédéralisme est
associé à l'organisation des autonomies. Le fédéralisme
dans les Pays baltes et en Europe centrale est avant tout associé aux expériences
de l'Union soviétique ou de la Yougoslavie. On a donc du mal à voir
dans cette idée quelque chose de positif. Des référendums
de ratification seront à mon avis organisés sur la question de la
réforme institutionnelle. Et comme en Grande-Bretagne, ils ne sont pas
gagnés.
La Russie a toujours occupé une place
centrale dans le développement de la culture européenne. Peut-on
imaginer qu'elle appartienne un jour à l'Union ?
La question du rapprochement avec l'Europe est
un débat qui est l'objet de clivages anciens en Russie. Il oppose ceux
qui défendent la spécificité russe et ceux qui mettent en
avant l'appartenance du pays au monde occidental. Cette question renvoie aux vieux
débats hérités du XVIIIème siècle qui opposaient
les slavophiles et les occidentalistes. Mais l'adhésion à l'Union
européenne pour le moment ne semble pas être à l'ordre du
jour en Russie. Les Russes dans leur grande majorité ne sont pas demandeurs.
Et compte tenu de ce que représente la Russie, par sa géographie
et son positionnement géopolitique, une éventuelle intégration
poserait de nombreux problèmes, bien plus difficiles que ceux faisant suite
à une entrée de la Turquie. Une question intéressante à
mon avis est de savoir si l'Ukraine pourra un jour intégrer l'Union européenne.
Il y a là clairement une demande ukrainienne. La réponse de l'Union
européenne jusqu'ici a été très dilatoire. Selon la
politique de " bon voisinage " qui a été définie
par Bruxelles, les Européens entendent avant tout développer leurs
relations et leurs échanges économiques avec l'Ukraine. Mais ils
ne souhaitent pas pour l'instant une intégration des Ukrainiens dans l'Union.
Il est probable que ce genre d'attitude ne satisfera pas ceux-ci.