
Les Français et la régulation du capitalisme
à l'heure de la mondialisation
Le 7 juillet 2000 - A l'heure
de la mondialisation, des développements de la Nouvelle économie et des succès
enregistrés par la bourse auprès des Français, l'enquête réalisée par la SOFRES
pour Enjeux-Les Echos s'interroge sur la manière dont les Français
envisagent la régulation. Moteurs de la transformation de l'économie, la bourse
et les nouvelles technologies suscitent les appétits de certains et les craintes
des autres. Dans ce contexte, s'il reconnaissent le poids grandissant des marchés
financiers et des multinationales dans le fonctionnement de l'économie mondiale
et la perte de pouvoir concomitante de l'état, les Français déplorent le manque
de régulation et espèrent que la loi de la jungle et du plus fort ne prendra pas
le dessus. Et lorsqu'il s'agit de réguler l'économie, c'est l'état que l'on appelle
à la rescousse.
Rappelons d'abord que la mondialisation
de l'économie, la spéculation financière ou le pouvoir croissant des grandes entreprises
face à l'état n'apparaissent que comme des menaces secondaires dans le monde d'aujourd'hui
aux yeux des Français, loin derrière la dégradation de l'environnement et les
menaces sanitaires et sociales que sont la faim, le développement du sida ou la
sécurité alimentaire.
Dans ce contexte, les développements
de la Nouvelle économie " avec l'arrivée d'Internet " suscitent
des réactions mitigées chez les Français : 44% jugent ce phénomène inquiétant,
contre 48%. Si les " avant-gardistes de la Nouvelle économie "
(jeunes, cadre supérieurs et diplômés) sont logiquement moins inquiets, les personnes
âgées, les ouvriers, les personnes non ou faiblement diplômées et les sympathisants
du PC le sont davantage. Ici, la méconnaissance et le désintérêt du deuxième groupe
se combine à des attitudes idéologiques et des craintes manifestes. Rappelons
que près d'un français sur deux interrogés récemment par la SOFRES soulignaient
les risques d'aggravation des inégalités que comportaient le développement des
NTIC et de la Nouvelle économie.
En dépit de ces craintes, une
majorité des Français juge l'avènement de la Nouvelle économie positif pour l'économie
(57% contre 26%), les réponses positives culminant logiquement chez les " avant-gardistes "
et l'expectative l'emportant souvent chez les personnes à l'écart de ce phénomène (29%
de non réponse chez les plus de 65 ans, 33% chez les non-diplômés). C'est une
nouvelle fois chez les sympathisants du PC que les jugements négatifs sont les
plus forts.
La bourse et les multinationales
de plus en plus influents
Lorsqu'on les interroge sur l'influence
de différents acteurs économiques sur l'économie mondiale, les Français placent
en tête la bourse/les marchés financiers (60%) et les entreprises multinationales
(55%), bien avant l'Etat/les gouvernements (29%), les grandes institutions internationales
comme le Fmi ou la Banque mondiale (16%) et, surtout, les organisations de consommateurs
ou les syndicats.
Mais c'est surtout la place grandissante
des marchés et des grandes multinationales qu'ils soulignent, deux tiers d'entre
eux estimant que ces dernières ont plus d'influence qu'il y a une dizaine d'années.
Sans pour autant disparaître du panorama, le rôle de l'Etat s'amenuise :
30% le jugent " moins influent ", 25% " autant influent "
et 27% " plus influent ".
Constatant le pouvoir grandissant
des marchés, les Français, majoritairement favorables à l'économie de marché,
n'en restent pas moins méfiants à l'égard d'un système qui rendrait plus fragile
et instable l'économie, et ce sentiment, culminant chez les sympathisants du PC
(70%), se révèle plus fort chez les sympathisants de gauche (49%) et écologistes
(52%) que chez ceux de droite (36%).
La méfiance à l'égard du marché,
plus marquée à gauche, n'en reste pourtant pas l'apanage. Car c'est bien les Français
dans leur ensemble qui souhaitent que de nouvelles régulations soient mises en
ouvre, afin d'éviter les dérapages et débordements d'une économie transformée
en jungle.
Mais pour réguler, c'est à
l'Etat qu'on fait appel
La demande de régulation est
forte : 60% des Français jugent qu'" il n'y a pas suffisamment
de règles dans l'économie " aujourd'hui (contre 22%) et un sur deux
pronostique un accroissement des règles dans les dix années à venir. Cette demande
de régulation est majoritaire dans l'ensemble des catégories de la population,
et aussi forte à droite (62%) qu'à gauche (63%). Cette demande concerne l'ensemble
des domaines d'activité des entreprises : d'abord et encore l'environnement
(79%), la sécurité alimentaire (71%), Internet (64%) ou les droits des salariés
(61%) qui touchent personnellement les individus, mais aussi les marchés financiers
(55%) et le commerce international (51%).
Ce " libéralisme tempéré "
dont témoignent les réponses à cette enquête concerne l'ensemble des Français
et les " avant-gardistes de la nouvelle économie " ne sont
pas les derniers à demander une remise en ordre. Les jeunes de 18 à 24 ans sont
en effet les plus nombreux à juger qu' " il n'y a pas suffisamment
de règles " dans le domaine de l'Internet par exemple. Dans tous ces
domaines les jugements des sympathisants de gauche et de droite sont très proches :
la demande de régulation traverse donc les électorats, sauf en matière de droits
salariaux où la demande des sympathisants de gauche est plus forte.
Réguler donc pour éviter que
l'économie mondiale ne devienne un domaine sans loi ou dans lequel la loi du plus
fort l'emporte mais par qui ? L'état, dont les Français constatent la moindre
influence, est appelé à la rescousse. Il est de loin l'acteur principal que les
citoyens souhaitent voir ouvrer lorsqu'il s'agit d'élaborer des règles. 69% le
citent, bien avant les organisations de consommateurs, les institutions internationales,
les marchés ou les multinationales. On doit noter le poids grandissant qu'occupent
les organisations de consommateurs dans la " gouvernance économique "
et les attentes manifestées à leur égard. Et constater également le fort décalage
entre l'influence perçue des marchés financiers/des multinationales et le peu
de crédit qu'on leur accorde pour réguler l'économie, autrement dit s'auto-réguler.
Des résultats qui confirment
que tout en en constatant l'ampleur, les Français indiquent que les modifications
en cours ne doivent se faire ni sans les citoyens, ni sans ceux qui les représentent,
et que le rôle moteur, indispensable et inéluctable des marchés financiers, sans
être remis en cause, suscite de fortes méfiances. L'inverse même d'un libéralisme
à tout crin.
Stéphane Marcel
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