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Du niveau
des voix aux effets de seuil
Le 8 mars 2004 - La
règle électorale qui sera utilisée en mars 2004 est nouvelle. Par rapport à l'ancien
mode de scrutin, une des principales nouveautés tient à l'introduction d'un second
tour de scrutin accessible sous conditions de seuils : premier seuil pour
avoir le droit de fusionner avec une liste à l'issue du premier tour (5% des suffrages
exprimés) et second seuil pour avoir le droit de se maintenir au second tour (10%
des exprimés). La question est de savoir si ces seuils donnés par la loi électorale
sont ou non capables de maintenir les seconds tours dans leur fonction d'incitation
à la bipolarisation. Ceci dans un contexte où la fragmentation installée de l'offre
électorale de premier tour entraîne une quadripolarisation du système partisan :
extrême gauche, gauche de gouvernement, droite de gouvernement et extrême droite.
Mais ces seuils légaux agissent eux-mêmes sous la contrainte de seuils arithmétiques
que nous qualifierons de politiques dans la mesure où ils définissent l'étiage
de voix qu'un parti central, ou un bloc de partis de gouvernement, doit atteindre
dès le premier tour pour être en position de gagner l'opération de transformation
des voix en sièges au second tour.
Vers un gel
des reports de voix des listes extrêmes ?
On peut faire l'hypothèse que le nouveau mode
de scrutin va entraîner un gel des reports de voix des listes extrêmes sur les
listes de coalitions de second tour. Soit parce que ces listes pourront se maintenir
- le cas du FN dans un grand nombre de régions - soit parce que les leaders de
ces listes demanderont à leurs électeurs de se tenir à l'écart du second tour
dont ils sont exclus : le cas des listes d'extrême gauche dans la plupart
des régions. A partir de cette hypothèse de politique de gel des voix des extrêmes
au second tour, on peut soutenir que les élections de mars 2004 se joueront essentiellement
- pour ne pas dire exclusivement - sur le rapport de force entre la gauche de
gouvernement et la droite de gouvernement tel qu'il sortira des urnes au premier
tour et sur la discipline de vote au second tour des électeurs de ces deux blocs
centraux. La question est alors de savoir dans quelles régions l'extrême gauche
sera vraiment en position stratégique de faire gagner ou perdre la gauche face
à une droite de gouvernement qui sera gênée dans son éventuel redéploiement par
les listes maintenues du FN. Cette question est discutée à partir d'une série
de simulations des résultats des élections régionales, effectuées sur la base
des résultats réels des élections régionales de 1998 et de celles du printemps
2002.
Les
résultats de l'extrême gauche et de l'extrême droite
dans les régions aux élections régionales de 1998,
présidentielle et législatives de 2002
|
|
Régionales
1998
|
Législative
2002 |
Prés.
2002
|
|
Régionales
1998
|
Légis.
2002
|
Prés.
2002
|
| EXG |
EXG |
EXG |
EXD |
EXD |
EXD |
|
ILE-DE-FRANCE
|
4,92 |
2,58 |
8,45 |
16,71 |
10,93 |
16,55 |
|
CHAMPAGNE ARDENNES
|
5,35 |
3,29 |
11,19 |
18,15 |
15,84 |
24,11 |
|
PICARDIE
|
6,83 |
3,38 |
12,58 |
18,47 |
16,18 |
22,97 |
|
HAUTE-NORMANDIE
|
6,41 |
3,59 |
13,09 |
16,4 |
13,36 |
20,02 |
|
BASSE-NORMANDIE
|
2,8 |
3,51 |
12,2 |
10,98 |
10,25 |
16,68 |
|
CENTRE
|
4,86 |
2,77 |
10,77 |
16,26 |
12,83 |
19,69 |
|
BOURGOGNE
|
4,42 |
2,99 |
10,94 |
14,79 |
13,45 |
21 |
|
NORD PAS-DE-CALAIS
|
5,6 |
3,18 |
12,56 |
15,3 |
15,16 |
21,46 |
|
BRETAGNE
|
4,8 |
2,82 |
12,42 |
8,22 |
6,24 |
12,88 |
|
PAYS DE LOIRE
|
3,37 |
3,01 |
11,82 |
9,09 |
7,22 |
13,88 |
|
POITOU-CHARENTES
|
2,64 |
3,01 |
12,25 |
10,11 |
7,87 |
13,69 |
|
LORRAINE
|
5,48 |
2,83 |
12,3 |
16,42 |
14,19 |
24,27 |
|
ALSACE
|
3,82 |
1,74 |
8,81 |
26,73 |
16,49 |
27,78 |
|
FRANCHE-COMTE
|
5,9 |
2,34 |
10,79 |
17,2 |
15,11 |
23,26 |
|
LIMOUSIN
|
4,33 |
3,1 |
12,02 |
7,3 |
6,15 |
11,91 |
|
AQUITAINE
|
2,29 |
2,53 |
10,5 |
10,73 |
10,18 |
14,72 |
|
MIDI-PYRENEES
|
5,43 |
3,67 |
10,66 |
10,6 |
10,59 |
17,13 |
|
AUVERGNE
|
2,6 |
3,04 |
12,44 |
9,57 |
8,4 |
16,28 |
|
RHONE-ALPES
|
4,24 |
2,58 |
9,65 |
19,32 |
14,42 |
22,57 |
|
LANGUEDOC-ROUSSILLON
|
1,5 |
2,82 |
9,63 |
17,93 |
18,09 |
24,93 |
|
PROVENCE COTE D'AZUR
|
1,8 |
1,85 |
8,17 |
26,52 |
21,58 |
27,14 |
|
CORSE
|
0 |
0,28 |
6,32 |
4,8 |
5,89 |
17,22 |
|
Moyenne Nationale
|
4,2 |
2,79 |
10,62 |
15,59 |
12,67 |
19,6 |
Un premier scénario pose l'hypothèse d'une égalité
de suffrages entre les deux blocs partis de gouvernement, crédités chacun de 38%
des suffrages exprimés en moyenne interrégionale. Les scores de l'extrême gauche
et de l'extrême droite sont évalués à des niveaux relativement élevés, conformément
aux caractéristiques « d'élections intermédiaires » attendues pour ces
scrutins régionaux : 8% des suffrages exprimés pour l'extrême gauche unie,
et 16% pour le FN. Au total, ce scénario conserve la caractéristique majeure du
champ électoral depuis le milieu des années 90, à savoir la nette domination des
droites (54%) sur les gauches (46%).
Avec ce scénario, le seuil
légal de 10% des suffrages exprimés n'évitera à la droite modérée la présence
du FN au second tour que dans un petit nombre seulement de régions : entre
3 et 5 dans le meilleur des cas. Le seul élément sérieux d'incertitude est le
nombre de régions dans lequel le gel des voix rassemblées sur les listes d'extrême
gauche pourra effectivement compromettre une réélection de la majorité de gauche
sortante ou une conquête de région de droite par la gauche. Nous entendons par
là les régions où le score de l'extrême gauche sera égal ou supérieur à l'écart
gauche droite établi en faveur de la droite. Car la capacité de nuisance réelle
de la politique de gel des voix de l'extrême gauche ne dépend pas du score réalisé
dans l'absolu par ces listes mais de la valeur de ce score rapporté à l'ampleur
de l'écart gauche droite établi au premier tour au bénéfice de la droite.
Simulations
des résultats de l'extrême gauche et des écarts gauche-droite
sur la base des résultats des élections régionales de
1998,
législatives et présidentielle de 2002 dans les 22 régions
métropolitaines
(L'hypothèse faite au niveau
national est de 38% à chaque coalition de gouvernement,
8% à l'EXG, 16% au FN )
|
|
1998
Régionales |
1998
Régionales |
2002
Législatives |
2002
Législatives |
2002
Président |
2002
Président |
|
REGION
|
% EXG |
Écart
GM-DM [1] |
% EXG |
Ecart
GM-DM |
% EXG |
Ecart
GM-DM |
|
ILE-DE-FRANCE
|
8,52 |
-2,95 |
7,79 |
-2,52 |
5,83 |
1,32 |
|
CHAMPAGNE-ARDENNES
|
9,15 |
-6,95 |
8,5 |
-11,16 |
8,57 |
-4,6 |
|
PICARDIE
|
10,63 |
3,29 |
8,59 |
0,69 |
9,96 |
-0,32 |
|
HAUTE-NORMANDIE
|
10,21 |
8,27 |
8,8 |
8,69 |
10,47 |
1,15 |
|
BASSE-NORMANDIE
|
6,6 |
-10,41 |
8,72 |
-12,97 |
9,58 |
-7,4 |
|
CENTRE
|
8,66 |
-0,54 |
7,98 |
-2,89 |
8,15 |
-2,49 |
|
BOURGOGNE
|
8,22 |
-0,62 |
8,2 |
3,01 |
8,32 |
0,1 |
|
NORD-PAS-DE-CALAIS
|
9,4 |
12,55 |
8,39 |
15,45 |
9,94 |
5,18 |
|
BRETAGNE
|
8,6 |
-1,43 |
8,03 |
0,58 |
9,8 |
-1,2 |
|
PAYS-DE-LOIRE
|
7,17 |
-15,71 |
8,22 |
-8,38 |
9,2 |
-6,03 |
|
POITOU-CHARENTES
|
6,44 |
1,11 |
8,22 |
1,32 |
9,63 |
-0,69 |
|
LORRAINE
|
9,28 |
-6,89 |
8,04 |
-2,38 |
9,68 |
-1,27 |
|
ALSACE
|
7,62 |
-21,87 |
6,95 |
-22,8 |
6,19 |
-11,03 |
|
FRANCHE-COMTE
|
9,7 |
-2,23 |
7,55 |
1,87 |
8,17 |
2,64 |
|
LIMOUSIN
|
8,13 |
10,81 |
8,31 |
12,13 |
9,4 |
-0,01 |
|
AQUITAINE
|
6,09 |
10,5 |
7,74 |
9,13 |
7,88 |
2,64 |
|
MIDI-PYRENEES
|
9,23 |
0,93 |
8,88 |
10,91 |
8,04 |
8,12 |
|
AUVERGNE
|
6,4 |
-1,17 |
8,25 |
-0,03 |
9,82 |
-1,21 |
|
RHONE-ALPES
|
8,04 |
-2,61 |
7,79 |
-4,89 |
7,03 |
-1,02 |
|
LANGUEDOC-ROUSSILLON
|
5,3 |
10,79 |
8,03 |
9,04 |
7,01 |
6,87 |
|
PROVENCE COTE D'AZUR
|
5,6 |
6,89 |
7,06 |
-5,82 |
5,55 |
-1,85 |
|
CORSE
|
3,8 |
-12,17 |
5,49 |
6,32 |
3,7 |
1,14 |
|
Moyennes nationales
|
8 |
38 |
8 |
38 |
8 |
38 |
GM : Gauche modérée - DM :
Droite modérée
En mesurant l'influence des listes d'extrême gauche
à partir des trois dernières élections, on observe que ces listes sont fortement
en mesure de peser sur l'issue du second tour au détriment de la gauche dans la
moitié des régions métropolitaines (influence observée lors des 3 élections) et
que leur influence est encore probable (observée dans 2 élections sur 3) dans
10 autres régions. Dans une seule région, de toute façon hors de portée d'une
majorité de gauche - la Corse - l'extrême gauche n'a jamais été en mesure de jouer
les arbitres au second tour.
Le second scénario pose un rapport de force gauche
droite au bénéfice de la droite. Dans ces conditions, la capacité d'influence
de l'extrême gauche sur le second tour se renforce : chaque demi point de
suffrage exprimé perdu par la gauche au bénéfice de la droite ajoute une région
dans la classe de celles qui sont les plus vulnérables à la politique du gel de
l'extrême gauche. Cette vulnérabilité doit peu au jeu des seuils légaux. Dans
deux régions et deux seulement - la Picardie et la Haute Normandie - les scores
de l'extrême gauche peuvent atteindre (ou frôler à quelques voix près selon les
simulations) le seuil de 10% des exprimés permettant à ces listes de se maintenir
au second tour. Mais dans ces deux régions le maintien ou non des listes d'extrême
gauche au second tour importe peu pour la gauche car l'écart gauche-droite de
premier tour est en sa faveur et rend superflu tout renfort de voix au second
tour. Dans d'autres régions où l'extrême gauche réalise des scores non négligeables
comme le Nord-Pas de Calais, Midi Pyrénées ou encore l'Alsace, son pouvoir d'influence
sur le second tour est a priori inexistant. Dans les deux premières régions, la
gauche de gouvernement est en mesure de gagner le second tour sur ses propres
ressources de premier tour. Dans la troisième région, l'Alsace, la majorité de
droite est hors d'atteinte de toute offensive de la gauche sur laquelle elle a
entre 10 et 20 points d'avance selon les différentes simulations.
Sur la base de ces simulations, trois conclusions
peuvent être retenues.
1. Tout d'abord, les seuils légaux se révèlent
impuissants à protéger la bipolarisation des offensives perturbatrices des
mouvements installés à la périphérie de chaque camp.
2. La victoire en sièges de l'un ou de l'autre
des blocs centraux dépend principalement de son étiage de voix au premier tour,
étiage qui déclenche, grâce aux mécanismes démultiplicateurs du mode de scrutin
majoritaire, le passage d'une majorité relative de voix à une majorité absolue
de sièges. Cependant, l'actuelle donne de quadripolarisation du champ électoral
ne contraint pas de la même manière le bloc central de gauche et celui de droite.
Tout d'abord parce que d'un point de vue arithmétique, l'extrême gauche est loin
d'avoir le même poids que l'extrême droite. Surtout, l'extrême gauche se présente
sous la forme d'une construction politique précaire et donc fragile de mouvements
tenant chacun à son identité et ne se liant que ponctuellement le temps d'une
élection. Rien de comparable avec l'organisation structurée et disciplinée que
représente depuis le début le parti de J.M. Le Pen. Ces deux remarques se cumulent
pour étayer l'idée de l'asymétrie du système de contrainte que la quadripolaristion
fait peser sur les blocs de droite et de gauche.
3. S'ils ne maîtrisent pas la fragmentation
interne de leur camp dès le premier tour, ni le PS ni l'UMP ne peuvent prétendre
remplir les conditions légales et politiques nécessaires pour conduire leur coalition
au second tour dans une position favorable à la victoire. Mais ce problème
ne se pose pas exactement dans les mêmes termes pour la gauche et pour la droite.
Pour la gauche, la fragmentation de la coalition entre plusieurs formations politiques
de sensibilités complémentaires - PC, PS et écologistes - n'est pas en soi un
handicap tant qu'elle ne compromet pas le poids dominant du parti pivot de la
coalition, le PS, et que celui-ci ne risque pas d'être éliminé de la compétition
au tour décisif par des effets de seuils légaux comme cela s'est produit au premier
tour de l'élection présidentielle de 2002 avec l'élimination de Lionel Jospin.
Pour la coalition de droite aujourd'hui au pouvoir, maîtriser la fragmentation
interne du bloc doit se comprendre de manière totalement inverse. Ici, la question
est de laisser un espace politique suffisamment viable et visible au sein de la
coalition pour attirer des électeurs de sensibilités diverses ou pour retenir
grâce à des offres électorales alliées les « déçus » du parti dominant
qui sont d'autant plus nombreux que celui-ci est au pouvoir jusqu'au moment de
l'élection. On peut en effet douter que la présence de listes UDF dans 18 régions
métropolitaines soit un réel handicap pour les partis soutenant la majorité gouvernementale.
A contrario de ce qui est le plus souvent annoncé, on soutiendra que l'union à
marche forcée de toutes les formations de la droite républicaine dans toutes les
régions, comme le souhaitaient une partie des personnalités fondatrices de l'UMP,
aurait joué au moins autant en faveur du parti de l'abstention qu'en faveur de
leurs propres intérêts.
En définitive, la clef du succès lorsqu'il s'agit
de préparer au premier tour les bonnes conditions de la victoire au second est
de rechercher l'équilibre le plus convaincant possible pour les électeurs entre
le respect du pluralisme des sensibilités et le besoin d'unité.
In Les systèmes électoraux : permanences
et innovations, Pascale Delfose, André Paul Frognier, Annie Laurent (dir), 2004,
L'Harmattan.
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Jean CHICHE
Directeur de recherche
CNRS-Cevipof
Elisabeth DUPOIRIER
Directrice
de recherche
FNSP-Cevipof

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