L'Europe sociale : quel rôle pour la CES ?




Le 8 juin 2004 - Créée en 1973, la Confédération européenne des syndicats (CES) est, depuis longtemps, face à un paradoxe. Lors de son dernier congrès organisé à Prague en mai 2003, elle se disait forte de plus de 60 millions d'adhérents. Dirigée par un syndicaliste anglais - John Monks, présente dans plus de 25 pays, elle regroupe la quasi-totalité des grandes organisations syndicales de l'Union européenne : pour la France, la CGT, la CFDT, FO, l'UNSA et la CFTC y adhèrent.

Une institution méconnue

Pourtant, malgré sa puissance, la CES reste souvent méconnue de l'opinion publique. Ses initiatives comme les enjeux revendicatifs et contractuels qu'elle définit ne se situent que rarement aux premiers plans de l'actualité. En fait, la méconnaissance qui affecte la CES est due aux faiblesses de l'Europe sociale face à l'Europe économique ou monétaire. Le thème est bien connu et le déficit social de l'Europe est depuis longtemps dénoncé, notamment à l'occasion des campagnes concernant l'élection du Parlement européen.

La situation évolue, néanmoins. Depuis bientôt une quinzaine d'années, les actions et les prérogatives de la CES gagnent en intensité sur des registres aussi distincts que la négociation collective, la mobilisation des adhérents ou encore la représentation au sein des groupes européens.

Un rôle qui gagne en intensité

Jusqu'en 1991, le rôle de la CES se cantonnait souvent à celui d'un lobby qui agissait auprès des institutions européennes en vue d'infléchir le contenu des directives élaborées dans le domaine social. Le 31 octobre de la même année, un accord est signé par la CES et le patronat européen. Il prévoit de nouvelles modalités contractuelles et conventionnelles. L'accord -dit encore " protocole de Maastricht "- s'appuie sur la définition de procédures qui renforcent la concertation des partenaires sociaux par la Commission dans le domaine de la législation sociale européenne mais qui renforcent aussi leur pouvoir de négociation, les accords conclus dans ce cadre pouvant prendre la forme de directives transposables dans les États de l'Union. Divers accords sur le congé parental, le temps partiel ou le CDD ont ainsi été signés au niveau interprofessionnel, tandis que d'autres accords étaient aussi conclus dans certains secteurs d'activités plus spécifiques. Plus récemment, une nouvelle procédure a été définie par la CES et le patronat européen. Elle donne encore plus d'autonomie à la négociation même si les capacités d'initiatives de la Commission dans le domaine de la législation sont préservées. Ainsi, les futurs accords pourront engager la responsabilité directe des signataires en vue de leur application dans chaque pays et ne seront plus forcément validés par une directive. Dans ce contexte, la CES a défini un programme de travail qui s'étend sur trois ans et concerne les questions liées au stress au travail, les restructurations et l'égalité hommes-femmes.

Une mobilisation collective plus massive et moins institutionnelle

Parce qu'agissant surtout comme un lobby, la CES exerçait dans le passé un rapport très particulier à l'action collective. Elle constituait, pour l'essentiel, un pur appareil institutionnel de représentation d'intérêt. Dans ce contexte, ses apparitions dans l'espace public et ses démonstrations militantes se limitaient à montrer la cohésion de l'appareil et la force symbolique de ses dirigeants. À l'occasion d'évènements politiques communautaires importants - les sommets européens, par exemple-, des manifestations étaient parfois organisées mais elles ne réunissaient généralement que quelques milliers de permanents des organisations nationales adhérentes. À compter du milieu des années 1990, avec les nouveaux rythmes qui scandent la construction européenne - du marché unique à l'euro - mais aussi l'acuité de certains problèmes économiques ou sociaux (chômage, délocalisations, restructurations, etc.), le rapport de la CES à la mobilisation collective évolue sensiblement. Les manifestations qu'elle organise sur l'emploi, lors de la fermeture de Vilvorde, etc., deviennent plus spectaculaires, nombreuses et volontaires. Les cortèges toujours plus importants (30.000, 50.000 voire 70.000). En outre, des " Eurogrèves " se déclenchent touchant, dès la fin des années 1990, des secteurs divers notamment les transports (cheminots, routiers, …). La mobilisation collective européenne devient ainsi plus massive et moins institutionnelle.

Les Comités d'entreprise européens : une nouvelle donne

La création des Comités d'entreprise européens implique une nouvelle donne depuis la publication de la directive de 1996 qui a permis leur mise en oeuvre. Présents dans plus de 650 entreprises, concernant près de 11 millions de salariés et 10.000 représentants syndicaux, les Comités d'entreprise européens n'ont pas seulement permis aux syndicats de trouver de nouvelles ressources d'action, de nouvelles formes d'institutionnalisation et de nouveaux registres de concertation. À leur manière, ils incarnent une forme inédite de régulation sociale qui répond aux débats qui ont, durant longtemps, concerné l'espace européen au sein duquel l'action collective restait confrontée à un double écueil. D'un côté, une harmonisation toujours plus poussée de la législation européenne - une harmonisation par "le haut" - se heurte souvent à des pratiques nationales, des traditions culturelles, des régimes sociaux et institutionnels qui la contredisent parfois avec force au niveau local et rendent son application difficile, voire impossible. De l'autre, il est évident que la régulation sociale européenne ne peut se cantonner aux seuls accords locaux d'entreprises, aux seuls "contrats à la base", et pour cause. Ceux-ci induisent un émiettement sans fin des règles définies au sein de l'Union et surtout un risque : celui de traduire et de "légitimer" les inégalités qui existent de pays à pays et les diverses discriminations qui traversent l'Europe. Dans ce contexte, l'institutionnalisation des Comités d'entreprise européens a pour effet d'impliquer une "régulation sociale intermédiaire" par laquelle la firme se définit non plus seulement selon des critères locaux ou économiques (étroits) mais aussi selon son appartenance à une communauté territoriale, étendue, internationale et européenne.

Ainsi au niveau des accords collectifs, de la mobilisation, de la représentation dans les firmes ou de la définition de nouvelles régulations, la situation connaît de réels changements même si, pour certains, ceux-ci se font à un rythme encore bien trop lent. Mais précisément, le rôle du syndicalisme européen n'est-il pas de contribuer à leur accélération et, ce faisant, de participer à la mise en œuvre d'un authentique espace social européen ? On est là en présence de l'un des défis majeurs voire historiques qui se pose à la CES.


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