Le 9 mars 2004 - Les
scrutins des 21 et 28 mars représentent une étape importante pour l'UDF et son
leader, François Bayrou. En choisissant de présenter des listes autonomes dans
15 régions sur 21, l'UDF joue en effet une partie de son avenir dans une phase
de recomposition, encore inachevée, de la droite française. La réussite du pari
de l'autonomie pourra être évaluée, au soir du premier tour, par le score national
qu'aura recueilli l'UDF. Un score national représentant plus de la moitié de celui
de l'UMP marquerait à cet égard la viabilité politique de la formation centriste.
Rappelons que fin février, les listes autonomes de l'UDF se voyaient créditées
d'un peu plus de 8% des intentions de vote, contre 16% pour les listes UMP (sondage
TNS - Sofres, vague 4). Mais la lecture des résultats passera aussi par l'observation
des résultats de deux listes symboliques, celle menée par François Bayrou en Aquitaine
et celle d'André Santini en Ile-de-France, pour qui la victoire semble possible.
Quelle stratégie
centriste pour l'UDF ?
La position de l'UDF dans le système politique
français pose aujourd'hui la question de la viabilité d'une stratégie centriste
pour ce parti. Les élections régionales à venir en seront un test déterminant.
Le centrisme ne correspond pas ici à un programme politique. De ce point de vue,
l'UDF se caractérise d'ailleurs par une constance certaine, depuis sa fondation
en 1978, en raison de son attachement à la triple inspiration libérale, sociale
et européenne. Si ces notions étaient regroupées pour former le premier slogan
de l'UDF, elles apparaissent encore au cour de son programme régional en 2004.
Si la question du centrisme se pose, c'est que le centrisme renvoie également
à un enjeu de stratégie politique. Le centrisme, dans ce cadre, correspond à un
refus de la logique majoritaire. Et c'est bien en ce sens que le positionnement
de l'UDF est aujourd'hui innovant (bien qu'il reprenne une longue tradition politique
française), même s'il n'est pas dépourvu d'ambiguïté.
Le succès de la stratégie centriste de François
Bayrou dépend de trois facteurs : son acceptation à l'intérieur du parti,
l'adhésion d'une part significative de l'électorat et une attitude conciliante
des autres partis.
Le choix du
centrisme contre une logique d'union
La position de l'UDF, à la veille des élections
régionales de 2004, résulte d'une première séquence importante de recomposition
de la droite française, entre 1998 et 2002. Par deux fois (en 1998 avec la scission
de Démocratie Libérale et en 2002 avec la création de l'UMP), François Bayrou
va être amené à affirmer son choix du centrisme contre une logique d'union de
la droite. Cette prise de position conduit à une véritable explosion de l'UDF,
qui voit partir la plus grande partie de ses adhérents et de ses responsables,
locaux et nationaux. Ces pertes sont néanmoins en partie compensées par l'arrivée
de nouveaux adhérents, séduits par cette UDF renouvelée. L'UDF se présente donc
en 2004 comme un parti amoindri, par ses hémorragies militantes successives, mais
dans le même temps plus cohérent.
Ces transformations de l'organisation de l'UDF
ont provoqué plusieurs difficultés significatives pour le parti. La première a
été celle de la constitution des listes régionales. L'UDF a pu profondément renouveler
les candidats qu'elle présentait. Mais cela est en grande partie dû à la faiblesse
des effectifs de ses « sortants ». Si le recrutement de candidats n'a
finalement pas constitué un obstacle majeur, la difficulté a été de réunir suffisamment
de candidats crédibles aux yeux des électeurs, détenteurs d'une certaine notoriété.
6 des 15 têtes de liste en métropole ont été ainsi recrutées parmi les leaders
du parti alors que ceux-ci n'étaient pas élus conseillers régionaux. Trois autres
têtes de liste (en Franche-Comté, en Languedoc-Roussillon, en Limousin) ne détiennent
aucun mandat électif. Et la seule présidente de conseil régional sortante de l'UDF,
Anne-Marie Comparini en Rhône-Alpes, a choisi de se présenter à la tête d'une
liste d'union UMP-UDF. Une part importante des listes UDF est ainsi constituée
par des personnalités de la société civile, souvent sans engagement politique
antérieur clairement affirmé.
La seconde difficulté, pour l'UDF, a été de faire
accepter à ses militants cette stratégie de listes autonomes. Si le principe a
été arrêté en conseil national, à une quasi-unanimité, plusieurs responsables
locaux du parti n'en ont pas moins été exclus pour avoir négocié avec l'UMP, sans
accord du parti. L'UDF, même renouvelée, se définit en effet toujours comme un
parti de gouvernement, dont la vocation première est la participation au pouvoir.
De ce point de vue, l'engagement de plusieurs personnalités de l'UDF jusqu'alors
plus impliquées au niveau des conseils généraux (comme Jean Arthuis par exemple,
président du conseil général de Mayenne) pourrait poser certains problèmes à François
Bayrou si les scores de l'UDF s'avéraient médiocres.
Une base électorale
réduite et fragile
Le deuxième enjeu de ces élections régionales,
pour l'UDF, est celui de la constitution d'un électorat significatif et stable.
L'UDF connaît en effet une érosion électorale sensible, depuis la fin des années
1980. De scores proches en moyenne de 20% aux élections législatives, l'UDF chute
à 14% en 1997 puis à moins de 5% en 2002. L'accession de François Bayrou à la
présidence de l'UDF en 1998 n'a en rien enrayé cette baisse. La liste UDF pour
l'élection européenne de 1999 recueille 9,25% des voix ; François Bayrou,
au premier tour de l'élection présidentielle de 2002, ne réalise plus qu'à peine
7%. De ce point de vue, le score d'environ 8% dont les listes UDF sont aujourd'hui
créditées marque plus une stabilisation qu'une réelle embellie pour ce parti.
Ces résultats sont d'autant plus préoccupants
pour l'UDF qu'ils se conjuguent également à la réduction drastique du nombre de
ceux qui s'en déclarent proches. Seuls 5% des électeurs affirmaient en 2002 que
l'UDF était le parti dont ils se sentaient le moins éloignés (Panel Electoral
Français, 2002). Ils étaient en moyenne 20% dans les années 1980.
Un électorat
classique de droite
Si l'on observe les caractéristiques de l'électorat
de l'UDF tel qu'il a pu se constituer au moment des échéances électorales de 2002
(source pour toutes les données suivantes : PEF 2002), il apparaît clairement
que l'électorat UDF correspond à un électorat classique de droite. Les catholiques
pratiquants sont sur-représentés (20% de l'électorat va à la messe au moins une
fois par semaine), à l'image des personnes les plus aisées (le tiers de l'électorat
de François Bayrou déclare gagner plus de 3000 euros par mois). On peut encore
ajouter la présence significative des femmes (59% de l'électorat), des retraités
(46% de l'électorat) ou des diplômés du supérieur (un tiers de ces électeurs ont
un diplôme universitaire de deuxième ou troisième cycle). Ces caractéristiques
sociologiques de l'électorat de François Bayrou sont largement confirmées par
l'examen des comportements de vote. François Bayrou ne parvient pas à attirer
à lui une part significative d'électeurs de la gauche traditionnelle (seuls 13%
des électeurs de François Bayrou avaient voté Jospin au deuxième tour en 1995).
Son électorat est fermement ancré à droite (seuls 6% des électeurs de François
Bayrou souhaitaient voir élu Lionel Jospin, par exemple), dans une situation où
le clivage gauche droite apparaît conserver toute sa prégnance. Bien sûr, l'électorat
UDF conserve néanmoins certaines spécificités. Il se place plus au centre de l'échiquier
politique que le reste de l'électorat de droite et s'articule autour de certaines
valeurs dont, notamment, l'attachement à la construction européenne.
Pour se construire un succès durable, qui puisse
aller au-delà de l'expression d'un mécontentement à l'égard du gouvernement en
place, l'UDF doit se mettre en mesure d'attirer à elle une part significative
de l'électorat traditionnel de la gauche. Une stratégie centriste n'a sans cela
pas de sens. Les scrutins de 2004 présentent un contexte relativement favorable
pour montrer une telle capacité d'attraction, le parti socialiste ne s'étant pas
encore entièrement rétabli après son échec de 2002. Les régionales constituent
en ce sens un moment de vérité pour l'UDF.
S'émanciper
de la logique majoritaire ?
En présentant quinze listes autonomes dans les
régions métropolitaines, François Bayrou a cherché une situation de compromis.
Compromis avec ses propres troupes, en acceptant qu'il y ait union autour d'Anne-Marie
Comparini en Rhône-Alpes et de Gilles de Robien en Picardie ; compromis partiel
avec l'UMP en acceptant l'union dans la région Poitou-Charentes, terre d'élection
de Jean-Pierre Raffarin, et en Auvergne, chez Valéry Giscard d'Estaing. L'attitude
de l'UDF vis-à-vis de l'UMP n'est cependant pas encore totalement fixée pour l'ensemble
du processus électoral. Se pose en effet la question de l'entre deux tours et
celle de l'attitude des élus UDF s'ils se retrouvent en situation de pivot dans
un certain nombre de régions.
La fusion des listes UDF et UMP entre les deux
tours de scrutin paraissait un fait acquis. Depuis le discours de François Bayrou
lors du débat sur la motion de censure déposée par le Parti socialiste contre
le gouvernement, plusieurs voix s'élèvent à l'UMP pour dénoncer toute fusion systématique
des listes. En Haute Normandie, la tête de liste UMP déclarait même refuser d'envisager
toute possibilité de fusion, préférant à cette solution celle du retrait de la
liste obtenant un score inférieur à celui de la seconde liste de droite. Dans
ce cadre, l'UDF devrait se trouver en position de devoir choisir d'abord entre
l'adoption d'une stratégie de négociation locale ou nationale ; ensuite,
reste l'alternative, pour l'UDF, quand elle arrive en seconde position, d'opter
soit pour le maintien soit pour le retrait si la fusion des listes est refusée.
Dans un cas, l'UDF compromet fortement les chances de victoire de la droite ;
dans l'autre, elle renonce à un nombre important de places éligibles, si la situation
devait se produire dans plusieurs régions. UDF et UMP se trouvent donc dans des
situations de dépendance réciproque, l'une, pour gagner des régions, l'autre pour
se voir assurée d'une représentation. Cela laisse supposer que l'union devrait
finalement être préférée dans la plupart des cas.
Les régionales
2004 : un moment décisif pour l'UDF
La seconde question concerne l'attitude des élus
UDF dans les assemblées régionales s'ils se retrouvent en situation de pivot (c'est-à-dire
qu'ils se trouvent en position centrale pour la constitution de toute majorité).
On peut en effet faire l'hypothèse que des situations similaires à celles de la
région Rhône-Alpes, en 1999 (Anne-Marie Comparini, UDF, étant élue avec les voix
de la gauche), pourraient se reproduire, notamment en cas de fusion entre listes
UDF et UMP. Dans quelle mesure, dans un tel type de configuration, l'UDF serait-elle
prête à faire jouer son rôle de pivot entre PS et UMP ? La faible probabilité
d'une telle option, dans la mesure où elle provoquerait une crise majeure à droite,
montre toutes les limites d'une stratégie centriste pour l'UDF puisqu'elle ne
peut véritablement jouer de sa position pivotale éventuelle. Pour autant, il n'est
pas exclu que dans le fonctionnement quotidien des conseils régionaux l'UDF puisse
l'assumer afin de maximiser son influence.
Les élections régionales de 2004 apparaissent
donc bien constituer un moment décisif pour l'UDF. Un échec au niveau national,
ou dans la région Aquitaine, compromettrait la stratégie présidentielle de François
Bayrou. Plus largement, ces élections sont l'occasion d'observer le succès éventuel
de la stratégie centriste de François Bayrou. Et peut-être également la clarification
de sa position stratégique, dans ses relations complexes, et parfois peu lisibles,
avec l'UMP.