L'opinion et la réforme du collège

 

Le 9 avril 2001 - Ni déchirée, ni consensuelle, l'opinion des Français et des parents d'élèves sur la réforme du collège unique décevra à la fois les gourmands de polémique et les amateurs de majorités. Trois enquêtes récentes de la SOFRES permettent d'en restituer le contexte  et d'en explorer le détail : " Les Français et la situation de l'enseignement dans les collèges " (Ministère de l'Education nationale) ; " Le bilan de l'action de Jack Lang à l'Education nationale " (La Montagne) ; " Les Français et les évolutions du collège " (Le Nouvel observateur). On y découvre, dans le cadre d'un débat sans crise, une ambivalence fondamentale face à la mixité sociale et scolaire des collèges, à mi-chemin entre inquiétudes familiales et préoccupations citoyennes.

Un débat sans crise

Si le débat sur le collège unique peine à produire des opinions tranchées, c'est d'abord qu'il se déroule sur fond de satisfaction générale à l'égard du fonctionnement de l'École et de l'action du gouvernement. Loin des diagnostics de crise et des éclats habituels de la querelle scolaire, 58% des personnes interrogées considèrent que l'enseignement en France " fonctionne bien " (soit 22 points de plus qu'en novembre 1984, au plus fort de la fronde de " l'Ecole libre " et 27 points de mieux qu'en novembre 1998) et 75% des parents d'élèves se déclarent " satisfaits de l'enseignement reçu par leurs enfants au collège " (soit 7 points de plus qu'en novembre 1998, lorsqu'on fustigeait " l'absentéisme " des enseignants). Un apaisement auquel le changement de ministre a pu contribuer : 54% des enquêtés jugent que le secteur de l'Education nationale va plutôt mieux qu'avant l'arrivée de Jack Lang (contre 27%).

Dans ces conditions, la radicalité n'est pas de mise : ce dont le collège a besoin, c'est d'une " amélioration dans quelques domaines précis " (59%), et non pas d'" une grande réforme qui remette beaucoup de choses à plat " (32%). La satisfaction et la modération dominent dans toutes les catégories d'enquêtés, à une exception, significative : les sympathisants de la droite libérale (UDF et DL) sont les seuls à considérer que l'enseignement " fonctionne mal " (respectivement 52% et 53%) et souhaitent majoritairement une " grande réforme " du collège (respectivement 48% et 53%).

Autre ombre à cette sérénité d'ensemble, deux domaines se distinguent, où des " changements " seraient nécessaires : la discipline (66%) et la gestion des élèves en difficultés (54%). Ces attentes se précisent lorsqu'on interroge les parents d'élèves : la première renvoie à une inquiétude face à " l'insécurité, la violence ", seul point, avec " le remplacement des enseignants absents ", sur lequel l'insatisfaction l'emporte (59%, soit 18 points de plus qu'en novembre 1998) ; la seconde renvoie aux " différences de niveau scolaire entre les élèves ", préoccupation plus vive encore que l'insécurité lorsqu'elles sont mises en concurrence (respectivement 6e et 3e rang d'une liste de domaines).

Une contradiction insoluble ?

Or la question du collège unique se pose exactement à cet endroit. Prise entre une satisfaction générale sur le collège et un malaise centré sur sa mixité sociale et scolaire (son unicité, donc), elle prend l'allure d'une aporie, quelle que soit sa formulation. L'affaire semble indécidable lorsqu'on met en concurrence le principe du collège unique et son bilan : 49% des personnes interrogées jugent qu'il s'agit d'un " principe fondamental qui permet de démocratiser l'accès au savoir " mais 48% qu'il produit de l'échec, soit qu'il ne soit " plus adapté au public scolaire " (38%), soit qu'il n'ait " jamais fonctionné " (10%). Indétermination, également, lorsqu'il s'agit d'arbitrer entre les intérêts respectifs des bons et des mauvais élèves : faut-il " mélanger des élèves de différents niveaux scolaires afin de ne pas laisser entre eux les enfants qui ont des difficultés " (48%) ou au contraire " regrouper les élèves par niveaux afin que les meilleurs ne soient pas freinés par les moins bons " (44%) ? L'indécision persiste lorsqu'on fait jouer les vertus de la spécialisation (" il y a des enfants qui perdent leur temps au collège et qui s'épanouiraient davantage dans des filières spécialisées " - 52%) contre celles de " généralisme " (vertus d'une " bonne culture générale avant de s'orienter vers des filières spécialisées " - 47%).

Il est cependant possible de démêler les logiques de ce dilemme, et d'y voir autre chose qu'une contradiction insoluble pour l'opinion. Quelle que soit la formulation du problème, les sympathisants de gauche penchent du côté du collège unique, les sympathisants de droite (en particulier de la droite libérale) marquent leur distance - égalité de tous, réussite de chacun, deux idéologies de l'Ecole. A mi-chemin entre attitudes idéologiques et effet d'expérience, l'âge joue également : soutien traditionnel des partis de gauche, les classes d'âge les plus jeunes sont aussi celles qui ont bénéficié de la démocratisation de l'enseignement - elles défendent le collège unique, contrairement à leurs aînées. Enfin, troisième variable décisive : parmi les parents d'élèves, l'adhésion au collège unique décroît à mesure que leur enfant se rapproche du moment de son orientation - 53% lorsqu'il est à l'école maternelle, 48% à l'école élémentaire, 47% au collège, 40% au lycée (cf. graphique).

Adhésion au collège unique selon la préférence partisane,
l'âge et la scolarisation des enfants

Le collège, premier pas vers l'emploi !

Voilà d'ailleurs la clef des variations qui affectent les réponses selon la manière dont sont formulées les questions : des trois problématiques soumises aux enquêtés, la seule qui dégage une majorité, courte toutefois, est celle qui emprunte les termes de l'avenir professionnel (" orientation ", " spécialisation "), et la majorité, alors, est défavorable à l'unicité (52% contre 47%). Tout se passe comme si la réforme du collège restait indécidable tant qu'on ne la ramène pas à une problématique plus large et à une préoccupation plus forte : l'articulation Ecole/emploi.

On peut lire à cette lumière l'adhésion des enquêtés aux différentes mesures qui leur ont été soumises. Toujours massive, mais néanmoins variable, elle est d'autant plus forte que la mesure testée a un rapport direct avec l'orientation, voire avec l'emploi : 75% des personnes interrogées souscrivent à une revalorisation du Brevet des collèges pour en faire un " vrai examen " conditionnant l'entrée en seconde ; 78% se déclarent favorables à l'introduction de " dominantes " au collège ; 79% souhaitent " qu'à l'avenir on puisse orienter plus tôt (par exemple en fin de 4e) " ; 81% souhaitent que le choix des dominantes, dans l'hypothèse où elles sont mises en place, aient une influence sur " l'orientation en fin de 3e " ; et 90% adhèrent à la mise en place d'un " enseignement en alternance au collège pour les élèves en difficulté ".

Nulle aporie, donc, mais un critère d'opinion tout à fait net : en dernière instance, comme l'enseignement ultérieur, le collège doit être indexé à l'emploi. En vérité, s'il y a tension, ou contradiction, c'est peut-être moins entre deux conceptions de l'enseignement (l'une, de gauche, soucieuse d'égalité devant le savoir, l'autre de droite, soucieuse de réussite par la formation) qu'entre deux manières d'organiser la réussite scolaire : par le haut, c'est-à-dire par l'Etat et pour tous ; ou par le bas, au fil de stratégies familiales relativement autonomes, pour ses propres enfants. Tension qui n'est jamais aussi perceptible qu'en ce qui concerne les filières professionnelles et technologiques : si leur enfant devait être orienté vers ce type de scolarité, 50% des parents d'élève (primaire et collège confondus) " accepteraient cette orientation sans aucune réticence " ; mais 30% n'accepteraient qu'" avec regret " (14%) ou tenteraient le maintien dans la filière générale " malgré tout " (16%) ; et 20% refusent de répondre...

Stany GRELET


Voir l'ensemble des résultats des trois enquêtes...

Les français et la situation de l'enseignement dans les collèges

Les français et les évolutions du collège

Le bilan de l'action de Jack Lang à l'Education nationale


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