Les droites en Europe


Le 9 juin 2004 - Auteurs du livre "Anatomie des droites européennes" (Editions Armand Colin), Xavier Jardin et Agnès Alexandre-Collier analysent à quelques jours du scrutin des élections européennes l'essoufflement des partis conservateurs et démocrates chrétiens en Europe. Ils évoquent aussi la grande hétérogénéité idéologique des courants formant le Parti Populaire Européen, ainsi que la montée dans l'ensemble de l'Union des courants souverainistes opposés à l'accélération de l'intégration européenne.

Le précédent scrutin de 1999 avait été marqué par une forte poussée des courants conservateurs en Europe. Ces élections présentent-elles un contexte aussi favorable pour la droite européenne ?

L'année 1999 semble en effet correspondre au début d'un cycle très nettement favorable aux forces de la droite modérée. Le PPE devient alors, pour la première fois, le groupe parlementaire européen le plus important devant le PSE (232 contre 175 sièges). Ensuite, une série de victoires nationales vient confirmer l'idée d'une nette vague à droite en Europe. Elle arrive ou se maintient au pouvoir, selon les cas, en Autriche en 1999, en Espagne en 2000, puis en Italie et au Danemark l'année suivante. 2002 constitue le point culminant de cette tendance avec le Portugal, les Pays-Bas, la France et l'Irlande où les conservateurs remportent les élections nationales. Le dernier pays à basculer à droite est la Grèce au début mars 2004, mais déjà les conditions semblaient avoir changé. L'élection surprise espagnole dans le sillage des attentats madrilènes, la sévère défaite de la droite française aux élections régionales ou encore la victoire du candidat socialiste à la présidentielle autrichienne, sont autant de signes de l'essoufflement des droites. C'est que celles-ci subissent une certaine usure du pouvoir. Si elles ont su répondre aux attentes sécuritaires qu'un nombre croissant de citoyens européens formulaient dans cette période, elles n'ont pas traité avec la même efficacité les problèmes économiques et sociaux, au premier rang desquels la croissance et le chômage. Celui-ci est redevenu d'ailleurs, dans la plupart des pays de l'UE des 15, l'enjeu principal énoncé par les citoyens bien devant l'immigration et l'insécurité. Cette configuration des enjeux et des préoccupations aide traditionnellement davantage la gauche que la droite. Ajoutons, enfin, à cela les divisions très fortes des droites sur la guerre en Irak, la Constitution européenne, l'élargissement et l'avenir de l'Europe, et nous pouvons conclure que le contexte de 2004 est bien moins propice à ces formations que celui de 1999.

Dominé au départ par le courant démocrate-chrétien, le PPE s'était aussi largement ouvert à des formations nettement conservatrices et plutôt eurosceptiques. La droite au Parlement européen n'a-t-elle pas perdu de sa cohérence ?

A l'évidence, le PPE est depuis son origine en 1976 tiraillé entre deux projets antagonistes. D'un côté, être le rassemblement européen de toutes les formations d'origine démocrate-chrétienne. De l'autre, et sous l'influence d'une CDU allemande qui perd peu à peu ses référents chrétiens, devenir le pôle central de la droite modérée qu'elle soit chrétienne ou conservatrice. Jusque dans les années 1980, la première tendance l'emporte : le PPE sera une formation exclusivement démocrate-chrétienne. Pourtant peu à peu, le projet allemand va s'imposer et le PPE va s'ouvrir successivement aux conservateurs grecs, portugais, espagnols puis britanniques et scandinaves. Le résultat de cette stratégie d'ouverture sera de faire du PPE le principal groupe au Parlement européen. Mais elle a eu pour effet d'introduire une nette division entre forces pro-européennes (les démocrates-chrétiens) et forces nettement plus eurosceptiques (les conservateurs britanniques). Il ne faut toutefois pas sous-estimer l'effet de convergence sur la question de l'Europe que cette ouverture a produit sur de nombreuses formations (par exemple les néo-gaullistes français, les conservateurs de la ND grècque ou le PP espagnol). Toutefois, le PPE semble aujourd'hui difficilement capable de formuler une position unique sur des questions aussi essentielles que l'avenir de l'Europe, le fédéralisme, la politique étrangère commune…

François Bayrou a annoncé il y a quelques semaines la création d'une formation européenne libérale, démocrate et résolument fédéraliste. Assiste-t-on à un début de désagrégation de la droite européenne ? Un espace politique existe-t-il vraiment pour un courant autonome libéral et fédéraliste en Europe ?

Il ne s'agit sûrement pas d'un début de désagrégation dans la mesure où les droites au plan européen ont toujours été particulièrement divisées. Entre les familles libérales, démocrates-chrétiennes et conservatrices les désaccords ont souvent été profonds au point qu'il est impossible de parler d'une identité unique de la droite européenne. L'idée d'un " parti démocrate qui ne soit ni conservateur ni socialiste " n'est par ailleurs pas vraiment neuve. Il s'agissait de l'ambition initiale du PPE. Mais celui-ci s'est largement ouvert à toutes les droites, des plus européennes au plus eurosceptiques. Son projet s'est dilué dans une stratégie de domination et d'opposition à la gauche, ce que lui reproche aujourd'hui François Bayrou. Celui-ci cherche donc avant tout à revenir aux sources du projet européen mais dans une alliance de toutes les forces démocrates-chrétiennes, libérales voire radicales, à droite comme à gauche, donc précisément au centre. La question qui se posera à ce futur mouvement est de savoir s'il sera capable de transcender au nom de l'Europe des clivages plus anciens et qui ne cessent de structurer le jeu politique (gauche contre droite, libéraux contre chrétiens, partisans de l'Etat-providence contre défenseurs du marché). Son espace politique semble à première vue assez réduit, c'est celui qui est dévolu aux forces " pivotales ", appoint souvent nécessaire mais secondaire des grands partis de gouvernement. Surtout, son identité propre, au-delà de l'engagement européen, sera vraisemblablement problématique.

Essentiellement implanté dans des pays comme l'Allemagne ou le Royaume-Uni durant les années 1980, le courant conservateur a surtout triomphé depuis le milieu des années 1990 dans le sud de l'Europe. A-t-on assisté là à un déplacement du centre de gravité du conservatisme européen ?

Le courant conservateur ne s'est pas contenté de se déplacer au sud de l'Europe dans les années 1990. Dix ans plus tard, il s'est également étendu au nord de l'Europe si l'on se fie à la victoire des forces conservatrices, démocrates-chrétiennes et libérales dans les pays scandinaves comme la Norvège et le Danemark en 2001. Il s'agirait donc plutôt d'une extension du courant conservateur qui a fini par gagner l'essentiel de l'Europe en triomphant au pouvoir ou en convertissant certains partis libéraux et démocrates-chrétiens aux bienfaits du conservatisme. Certains d'entre eux, comme l'ÖVP autrichien, se réclament aujourd'hui bien plus de l'héritage thatchérien que de l'idéologie démocrate-chrétienne qui les définit à l'origine. Ce phénomène généralisé est sans doute lié au triomphe des thèses néo-libérales en Europe autour desquelles se retrouvent aujourd'hui - et c'est sans doute là leur dénominateur commun - l'ensemble des formations de la droite modérée.

Les années 1990 ont été marquées en France par la montée de courants souverainistes et résolument opposés à la construction européenne. Cette évolution est-elle générale dans l'ensemble de l'Union ? Quels sont les facteurs qui contribuent à la montée du souverainisme dans les pays européens ? Quelles sont les bases sociales du souverainisme en Europe ?

Après la ratification du traité de Maastricht, l'impact des courants souverainistes au sein du parti conservateur britannique et du mouvement gaulliste a en effet eu des répercussions notables dans d'autres partis européens comme la CSU en Allemagne ou la ND grecque. Or, si l'on retrouve parfois dans la plupart des États-membres des formations souverainistes plus ou moins importantes ou des partis qui militent contre l'évolution actuelle de l'Union européenne, on ne peut pas dire pour autant que l'émergence des courants souverainistes soit un phénomène général. En revanche, on assiste, dans les pays scandinaves, à une montée de l'euroscepticisme au sein de formations de droite, comme la Venstre norvégienne, le SKL finlandais ou le Mouvement de Juin danois, dont le fondateur n'est autre que Jens-Peter Bonde, président du Groupe Europe des Démocraties et Différences (EDD). A tel point que si l'on observe la " carte eurosceptique " de l'Europe, on pourrait presque définir le souverainisme comme un phénomène septentrional et insulaire. Toutefois, il existe autant de variétés de souverainisme que de facteurs permettant d'expliquer sa progression. En premier lieu, on évoque le manque patent de légitimité des institutions européennes et la menace d'une fédéralisation de l'Europe qui explique surtout l'opposition à la monnaie unique ou à une constitution européenne, considérées par ces " euro-détracteurs " comme les symboles les plus évidents d'une Europe fédérale. Quant aux bases sociales du souverainisme, elles sont extrêmement variées. Tout comme l'Europe, selon la formule de la sociologue Annick Percheron au début des années 1990, n'est plus l'apanage des "démocrates, des clercs et des nantis", le souverainisme ne se retrouve plus seulement, aujourd'hui, aux extrêmes de l'échiquier politique ou chez les électeurs défavorisés et peu éduqués.

La montée du souverainisme et de l'euroscepticisme en France a aussi entraîné un certain nombre de scissions au sein des formations de droite (RPR, UDF). Ce phénomène s'est-il produit dans les autres pays de l'Union ?

Ces tensions ont été en effet particulièrement vives au sein du RPR et de l'UDF au point de donner naissance en 1994 au MPF de Philippe de Villiers puis au RPF de Charles Pasqua en 1999. Toutefois, si ce phénomène de scission partisane est sans doute propre à la France, il existe au sein d'autres partis des dissensions très importantes. Le cas du parti conservateur britannique en est un exemple flagrant. Si l'existence d'une faction eurosceptique au sein du parti n'a pas abouti à une scission, du fait du système partisan britannique qui n'accorde qu'une place dérisoire aux partis minoritaires, il n'en reste pas moins que ces divisions internes se sont avérées suffisamment sérieuses pour faire littéralement imploser le parti conservateur et engendrer sa défaite aux élections de 1997. Depuis, sous l'influence de ses nouveaux leaders, il a tenté de se recentrer autour de ce courant eurosceptique mais reste encore victime de ses divisions, du fait de la présence dans ses rangs de ténors pro-européens encore très populaires chez les électeurs. Outre ces scissions et factions souverainistes, un autre phénomène a vu le jour : l'émergence de petites formations politiques exclusivement eurosceptiques qui sont parvenues à conquérir des sièges au Parlement européen. C'est le cas du fameux Mouvement de Juin danois, ou encore du Parti pour l'indépendance pour le Royaume-Uni (UKIP), créé en 1994, dans le contexte des élections européennes. Ce sont surtout ces petits partis qui ont milité pour la reconnaissance du courant eurosceptique à travers, notamment, la formation du groupe Europe des Nations au Parlement européen.

La montée de courants souverainistes et opposés à l'intégration européenne ne semble pas avoir fait émerger un véritable courant politique structuré au niveau européen. Quelles sont les raisons de ce phénomène ?

Le souverainisme n'a en effet pas donné lieu à un courant politique structuré, a l'instar, par exemple, du Mouvement Européen qui cherche à fédérer les attitudes pro-européennes. D'une part, il existe, chez les souverainistes, une grande diversité de motifs d'opposition qui ne font pas forcément consensus. En Grande-Bretagne, lorsque Tony Blair envisageait d'organiser un référendum sur la monnaie unique, le camp du oui apparaissait comme relativement homogène et uni au sein de Britain in Europe, vaste forum qui fédérait toutes les associations pro-européennes. A l'inverse, le camp du non était totalement dispersé dans une trentaine d'associations eurosceptiques tantôt apolitiques, tantôt travaillistes ou conservatrices, centrées sur l'euro, militant contre l'Union européenne en général ou encore faisant campagne pour un retour aux traditions nationales, comme cette association pour les poids et mesures britanniques (British Weights and Measures Association) ou encore la Société de la Grande Charte. Lorsqu'on observe la situation britannique, on imagine donc aisément la difficulté à fédérer ces organisations eurosceptiques à l'échelle européenne. S'ajoutent en effet à cette hétérogénéité des divergences nationales particulièrement nettes. Le souverainisme étant inextricablement lié au nationalisme, les revendications nationalistes de tel ou tel pays rendent le phénomène encore plus complexe. C'est la raison pour laquelle les quelques tentatives de créer un courant souverainiste structuré ont pu échouer. Au moment de la ratification du traité de Maastricht, de nombreuses associations eurosceptiques européennes se sont rassemblées ponctuellement au sein d'un groupement baptisé TEAM (The European Anti-Maastricht Alliance) réunissant essentiellement des Britanniques, des Français, des Danois, des Suédois et une petite poignée d'Espagnols. Mais cette coalition ad hoc a disparu aussi vite qu'elle a vu le jour.

Le 1er mai dernier, 10 nouveaux pays ont intégré l'Union européenne. Quelle est l'importance des courants conservateurs et souverainistes dans ces pays ?

Il convient d'être particulièrement prudent quand on cherche à analyser les courants politiques des nouveaux pays membres de l'UE, en particulier ceux d'Europe centrale et orientale. Les systèmes de partis ne se structurent pas selon les mêmes lignes de clivage qu'en Europe occidentale et il serait assez vain de vouloir ranger à toute force dans nos propres catégories politiques des partis qui y sont, de par leur histoire récente, parfaitement étrangers. Ceci étant dit, on peut constater qu'il y a dans chacun des nouveaux Etats membres (Chypre et Malte compris) au moins un parti politique rallié au PPE (faisant ainsi progresser son groupe parlementaire de 63 sièges dans la période transitoire actuelle). Au plan national, ces partis de la droite ne sont au pouvoir que dans quatre cas sur dix : en Lettonie, en Estonie, en Slovaquie et à Malte. Dans les autres, ils se trouvent placés dans l'opposition à des gouvernements de gauche ou de centre-gauche. Une étude récente menée par des chercheurs britanniques a montré que le souverainisme était aussi significatif chez les nouveaux membres que chez les anciens. Mais il est sans doute encore trop tôt pour en observer toutes ses manifestations. Au mieux peut-on constater que quatre formations se sont regroupées au sein du groupe " Union des Etats Nations " : l'Union du peuple estonien, l'Alliance Patrie et Liberté lettone, le mouvement Loi et Justice polonais et l'Union du peuple slovaque.

Propos recueillis par Mathieu Guilsou

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