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L'Europe
sans électeurs ?
Le 9 juin 2004 - Qu'est-ce
que le projet politique de l'Union Européenne sans la participation de ses ressortissants ?
Quel sens lui donner si les premiers concernés, les Européens eux-mêmes, se désintéressent
de la constitution du Parlement européen et ne saisissent pas les élections européennes
pour exprimer leurs choix ? A quelques jours du scrutin de 2004, tous les
signes d'un désengagement civique européen sont apparents : désintérêt massif
pour des campagnes électorales qui tant au niveau national qu'européen sont peu
visibles, prévision dans tous les pays d'une forte abstention, enfin menace d'un
vote-sanction à l'égard des gouvernements en place du côté de la minorité qui
se rend aux urnes.
Malgré des signes
de désengagement civique, des enjeux décisifs
Jamais pourtant dans l'histoire de la construction
européenne les enjeux n'ont été aussi décisifs. L'élargissement de l'Union, avec
le passage récent à une Europe constituée de 25 pays membres et la question de
l'intégration de la Turquie, le projet d'une Constitution européenne, le renforcement
des pouvoirs du Parlement européen ainsi que la nécessaire définition d'une politique
internationale commune à l'échelle européenne, devraient mobiliser les électeurs.
Quelques semaines seulement après l'élargissement aux dix nouveaux entrants, les
élections européennes des 10-13 juin prochains ont même une ampleur historique
inégalée. Elles concernent 350 millions d'électeurs répartis dans vingt-cinq pays
différents, qui doivent choisir 732 députés devant siéger au Parlement à Bruxelles
et à Strasbourg pour les cinq années à venir. Mais il ne faudra compter que sur
une petite moitié de ce corps électoral, et dans certains pays comme la Grande-Bretagne,
sur beaucoup moins encore, pour décider de la couleur du prochain Parlement.
Une démobilisation
électorale croissante depuis 1979
Ce défaut de participation électorale aux élections
européennes n'est pas nouveau. Celles-ci ont toujours moins mobilisé les électeurs
que les scrutins nationaux. Mais il n'a cessé de s'amplifier au fil des scrutins
et touche tous les pays. En 1999, pour la première fois, le taux d'abstention
a dépassé le cap symbolique de 50%. En 20 ans, l'abstention dans l'ensemble des
pays européens a progressé de 13,2 points. Pour ne prendre que l'exemple de la
France qui se situe dans la moyenne, l'abstention est passé de 39,3% lors du premier
scrutin européen en 1979 à 53,2% en 1999, soit une augmentation de 13,9 points.
La baisse de la participation électorale est particulièrement marquée en Allemagne
(-20,5 points), en Autriche (-18,3 points) , en Finlande (- 28,9 points),
aux Pays-Bas (- 27,8 points), au Portugal (-32,4 points).
Evolution du
taux de participation aux élections européennes (en %)
| Etats membres |
1979 |
1984 |
1987* |
1989 |
1994 |
1995* |
1996* |
1999 |
Ecart entre les premières élections européennes
et 1999 |
| Allemagne |
65,7 |
56,8 |
|
62,3 |
60 |
|
|
45,2 |
-20,5 |
| Autriche |
|
|
|
|
|
|
67,7 |
49,4 |
-18,3 |
| Belgique** |
91,4 |
92,2 |
|
90,7 |
90,7 |
|
|
91 |
-0,4 |
| Danemark |
47,8 |
52,4 |
|
46,2 |
52,9 |
|
|
50,5 |
2,7 |
| Espagne |
|
|
68,9 |
54,6 |
59,1 |
|
|
63 |
-5,9 |
| Finlande |
|
|
|
|
|
|
60,3 |
31,4 |
-28,9 |
| France |
60,7 |
56,7 |
|
48,7 |
52,7 |
|
|
46,8 |
-13,9 |
| Grande Bretagne |
32,2 |
32,6 |
|
36,2 |
36,4 |
|
|
24 |
-8,2 |
| Grèce ** |
|
77,2 |
|
79,9 |
71,2 |
|
|
75,3 |
-1,9 |
| Italie *** |
84,9 |
83,4 |
|
81,5 |
74,8 |
|
|
70,8 |
-14,1 |
| Irlande |
63,6 |
47,6 |
|
68,3 |
44 |
|
|
50,2 |
-13,4 |
| Luxembourg** |
88,9 |
88,8 |
|
87,4 |
88,5 |
|
|
87,3 |
-1,6 |
| Pays-Bas |
57,8 |
50,6 |
|
47,2 |
35,6 |
|
|
30 |
-27,8 |
| Portugal |
|
|
72,4 |
51,2 |
35,5 |
|
|
40 |
-32,4 |
| Suède |
|
|
|
|
|
41,6 |
|
38,8 |
-2,8 |
| Ensemble de l'Union |
63 |
31 |
|
58,5 |
56,8 |
|
|
49,8 |
-13,2 |
* Elections Européennes suivant l'accession à l'Union
; ** Vote obligatoire ;
*** Italie : le vote est une obligation civique, mais pas d'amendes
Ce retrait de la décision électorale
se retrouve dans la quasi totalité des pays quelle que soit leur ancienneté dans
l'Union. Il concerne les pays historiquement fondateurs de l'Union Européenne,
tels que l'Allemagne, la France ou la Grande-Bretagne, aussi bien que les entrants
plus récents, le Portugal ou encore l'Espagne. Quant aux pays ayant accédé à l'Union
le 1er mai dernier, les sondages préélectoraux annoncent une faible
participation : pas plus de 30% en Estonie ou en République Tchèque par exemple.
Seul le Danemark ainsi que les pays où le vote est obligatoire échappent à cette
apathie électorale. Le Danemark parce que la question européenne y a fait l'objet
de fortes controverses, et l'organisation de referendums successifs a, semble-t-il,
réussi à mobiliser l'électorat de façon plus constante. Quant aux pays où le vote
est une obligation, la Belgique, le Luxembourg, la Grèce et l'Italie, si le taux
de participation reste important, le nombre de bulletins blancs et nuls y est
aussi plus élevé ; si l'on calcule le taux de participation à partir des
bulletins valables et non plus à partir des suffrages exprimés, les scores de
participation sont plus faibles de 2% en moyenne. Par ailleurs en Italie où l'abstention
n'est pas sanctionnée, la participation aux élections européennes a chuté de 14,1
points.
Un phénomène qui touche la
quasi-totalité des pays
Ce mouvement d'augmentation de l'abstention
au fil du temps est donc général. Certes, on observe des nuances d'un pays à l'autre,
mais aucune raison probante, ni géographique, ni culturelle, ni même politique,
ne se dégage avec pertinence de cette revue d'ensemble de la participation électorale
en Europe. Celle-ci connaît les effets de la crise de la représentation politique
qui touche de façon persistante tous les modes de scrutins et tous les pays depuis
un certain nombre d'années. Mais la moindre lisibilité des enjeux, des programmes
comme des forces politiques, ainsi que la complexité des rouages institutionnels
de la politique au niveau européen, viennent creuser encore davantage le déficit
démocratique associé au vote européen.
Ce déficit ne sera probablement pas
comblé par les dix nouveaux entrants, à l'exception peut être de Malte et de Chypre,
pays dont la taille ne leur permet pas de peser vraiment sur la décision électorale.
En effet, après une mobilisation importante des électeurs dans les premiers temps
de leur expérience démocratique, les anciens pays communistes sont eux aussi touchés
par une désaffectation électorale massive lors des élections nationales depuis
dix ans. Les élections législatives en Pologne ont connu une baisse de participation
de 14 points, celles de la République Tchèque de 38,3 points, celles de Slovaquie
et de Slovénie respectivement de 26,2 et de 20 points. Seule la Hongrie semble
avoir connu dans la période récente un sursaut de participation électorale lors
des dernières législatives de 2003. Enfin les Pays baltes, et au premier chef
l'Estonie, accusent tous un net recul de la participation aux élections nationales.
Evolution du
taux de participation aux élections législatives
dans les 10 nouveaux Etats membres (en%)
| Chypre |
1981 |
1985 |
1991 |
1996 |
2001 |
|
| 95,8 |
94,6 |
94,3 |
90,1 |
91,8 |
-4 |
| Estonie |
1990 |
1992 |
1995 |
1999 |
2003 |
|
| 78,2 |
67,8 |
68,9 |
57,4 |
58,2 |
-20 |
| Hongrie |
1990 |
1994 |
1998 |
2002 |
|
|
| 75,5 |
68,9 |
56,7 |
73,5 |
|
-2 |
| Lettonie |
1990 |
1993 |
1995 |
1998 |
2002 |
|
| 81,2 |
89,9 |
71,9 |
71,9 |
71,2 |
-10 |
| Lituanie |
1992 |
1996 |
2000 |
|
|
|
| 75,2 |
52,9 |
58,2 |
|
|
-17 |
| Malte |
1987 |
1992 |
1996 |
1998 |
2003 |
|
| 96,1 |
96 |
97,2 |
95,4 |
95,7 |
-0,4 |
| Pologne |
1989 |
1991 |
1993 |
1997 |
2001 |
|
| 62,1 |
43,2 |
52,1 |
47,9 |
46,2 |
-15,9 |
| République Tchèque |
1990 |
1992 |
1996 |
1998 |
2002 |
|
| 96,3 |
84,7 |
76,3 |
74 |
58 |
-38,3 |
| Slovaquie |
1990 |
1992 |
1994 |
1998 |
2002 |
|
| 96,3 |
84,7 |
75,4 |
84,3 |
70,1 |
-26,2 |
| Slovénie |
1992 |
1996 |
2000 |
|
|
|
| 96,3 |
84,7 |
76,3 |
|
|
-20 |
NB : La dernière colonne indique
l'écart de participation entre les premières et les dernières élections législatives
Dans ce contexte de crise de la représentation
politique, les élections européennes apparaissent donc particulièrement touchées.
Le désengagement civique des Européens signe un relatif échec du processus de
légitimation du Parlement européen par le suffrage universel direct. Après 25
ans d'exercice de celui-ci, la question de la représentation politique au niveau
européen n'arrive pas à s'imposer et à motiver les électeurs. La question nationale
prévaut toujours, et la participation aux élections législatives, même en baisse
dans la plupart des pays, enregistre des scores partout supérieurs. Les écarts
enregistrés entre les taux de participation aux élections européennes de 1999
et aux dernières élections législatives dans chaque pays révèlent des variations
significatives quant à l'intérêt de leurs populations respectives pour la formation
et la composition du Parlement européen. La France, l'Espagne, l'Italie et l'Irlande,
connaissent des écarts significatifs mais relativement modérés, une dizaine de
points en moyenne. La distorsion se fait plus forte au Portugal (-22,3 points).
Mais elle apparaît particulièrement accusée aux Pays-Bas qui bat tous les records
(- 50,3 points), dans les pays germaniques, l'Allemagne et l'Autriche (respectivement
-34,9 points et -33,4 points), ainsi qu'en Grande Bretagne (- 35,4 points).
Comparaison
entre la participation aux dernières élections européennes
et la participation aux dernières élections législatives (en %)
| Etats membres |
Elections
européennes
1999 |
Elections
législatives |
Ecart de participation
entre les élections législatives
et les élection européennes |
| Allemagne |
45,2 |
79,1 (2002) |
-33,4 |
| Autriche |
49,4 |
84,3 (2002) |
-34,9 |
| Belgique** |
91 |
88 (2003) |
3 |
| Danemark |
50,5 |
87,1 (2001 |
-36,6 |
| Espagne |
63 |
75,7 (2004) |
-12,7 |
| Finlande |
31,4 |
69,7 (2003) |
-38,3 |
| France |
46,8 |
60,3 (2002) |
-13,5 |
| Grande-Bretagne |
24 |
59,4 (2001) |
-35,4 |
| Grèce ** |
75,3 |
76,5 (2004) |
-1,2 |
| Italie *** |
70,8 |
81,5 (2001) |
-10,7 |
| Irlande |
50,2 |
62,6 (2002 |
-12,4 |
| Luxembourg** |
87,3 |
85,8 (1999) |
1,5 |
| Pays-Bas |
30 |
80,3 (2003) |
-50,3 |
| Portugal |
40 |
62,34 (2002) |
-22,3 |
| Suède |
38,8 |
80,1 (2002) |
-41,3 |
** Vote obligatoire ; ***
Italie : le vote est une obligation civique, mais pas d'amendes
A quelques jours du scrutin la situation
paraît pour le moins paradoxale. Plus les élections européennes sont enracinées
dans la vie politique nationale et dans la réalité concrète des gouvernements
des différents pays membres de l'Union, plus le Parlement Européen a des pouvoirs
qui ont une incidence directe sur les orientations sociales, politiques,
économiques et culturelles de chacun des pays, moins les Européens se sentent
concernés par la politique européenne et par la nécessité d'élire une représentation
politique conforme à leurs attentes et à ce qu'ils entendent être leurs intérêt.
Dans la plupart des pays-membres, l'état d'esprit est le même. Doit-on décrypter
dans ce retrait de la scène électorale européenne l'expression d'un défaut de
compétence ressenti par les Européens face à la nécessité de trouver de nouveaux
modes d'articulation et de représentation entre les systèmes politiques nationaux
et supranationaux ? Ou bien au contraire y voir les signes d'un réel malaise
lié à un euroscepticisme grandissant, et donc l'esquisse d'une réponse politique ?
Quelle que soit l'interprétation à privilégier, l'Europe peut-elle se contenter
longtemps d'une scène politique dont sont absents ses citoyens ?
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Anne MUXEL
Directrice de recherche
au CNRS

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