Le 10 février 2005 - Notre étude réalisée pour La Voix du Nord permet de mieux cerner les perceptions des habitants de la région Nord-Pas de Calais à l'égard de l'Europe, ainsi que leurs attentes envers la construction européenne et son approfondissement. Dans un climat dominé par un certain pessimisme, l'Europe et son élargissement sont bien acceptés, mais certains aspects de la construction européenne et de son futur (intégration éventuelle de la Turquie, approfondissement du rôle de l'Union dans les domaines de la lutte contre le chômage ou de la protection sociale) inspirent des craintes, voire des réticences. Au demeurant, la région Nord-Pas de Calais dispose d'atouts pour s'affirmer dans l'Union aux yeux de ses habitants.
Un climat régional où
les préoccupations sont stables,
mais où le pessimisme progresse
Les habitants du Nord-Pas-de-Calais expriment des préoccupations assez similaires à celles de décembre 2003. Les questions les concernant eux directement ou leur entourage, arrivent en tête des préoccupations majeures dans leur vie quotidienne : la santé est citée dans 56% des réponses et la famille dans 47%. Les questions économiques et sociétales arrivent ensuite : le coût de la vie, le chômage et la scolarité sont cités respectivement dans 41%, 29% et 26% des réponses. Le thème de la sécurité n'occupe pas la même place qu'en décembre 2003 dans l'esprit des Nordistes (25% de citations en 2003, 20% en 2005), alors que celui du coût de la vie prend parallèlement plus d'importance (+4 points entre 2003 et 2005). Ces deux évolutions reflètent dans une certaine mesure les variations des thèmes du débat public à l'échelle nationale.
Des appartenances nationale
et locales fortes qui n'empêchent pas
un sentiment d'appartenance à l'Europe de se dessiner
Comme pour l'ensemble des Français, l'Europe n'apparaît pas comme un référent identitaire primordial pour les habitants du Nord-Pas de Calais, par rapport à leur sentiment d'appartenance à la France et à leur commune ou leur département. Au total, 65% ont déclaré se sentir avant tout Français, 56% habitants de leur commune et 52% habitants de leur département, hiérarchie identique à celle de l'étude de décembre 2003. Ce double sentiment d'appartenance, à la fois national et local, ne laisse qu'une place relative à l'appartenance à l'Europe, qui a été citée par 34% des Nordistes. Les faibles proportions de personnes qui ont déclaré parler une autre langue, ou voyager en Europe en dehors de la Belgique, toute proche, confirme la prédominance du sentiment de proximité par rapport à son pays ou son environnement immédiat (commune, département) sur le sentiment de proximité avec l'Europe, une entité dont la nature exacte est encore débattue, et qui est peut-être encore trop jeune, trop abstraite et/ou trop distante pour créer un sentiment d'appartenance. D'ailleurs, interrogés sur ce qui rapproche le plus les habitants des pays de l'Union européenne, les Nordistes citent en premier lieu la paix (56% des réponses), l'euro (59%) et les valeurs de la démocratie (36%). L'idée de la culture commune n'arrive qu'en quatrième position (24%), et l'histoire commune (17%) et la religion commune (9%) en dernier. Ils se sentent proches des autres Européens autour de valeurs relativement abstraites, plutôt qu'autour d'un vécu qui pourrait fonder une identité européenne.
Malgré tout, les 18-25 ans valorisent remarquablement l'appartenance à l'Europe, puisqu'en première réponse citée, l'appartenance à l'Europe arrive en deuxième position derrière l'appartenance à la France. Au total des réponses citées, l'appartenance à l'Europe arrive en troisième position chez les 18-25 ans (45% de citations), derrière l'appartenance à la France (70%) et très près de l'appartenance à leur commune (48%). On distingue ici un effet générationnel qui témoigne de la plus grande proximité à l'Europe de générations qui sont nées avec elle, et qui aménagent cette identité européenne avec leurs appartenances nationale et locale.
Des perceptions positives de
la construction européenne, malgré des craintes
sur sa compatibilité avec l'identité et les valeurs de la France
Ce faible sentiment d'appartenance à l'Europe n'empêche pas les habitants du Nord-Pas de Calais d'avoir une perception très positive de l'Europe et de la construction européenne. Plus de la moitié des personnes interrogées (56%) se déclarent en effet attachées à la construction européenne, contre 43% qui n'y sont pas attachées. Les jeunes âgés de 18 à 25 ans font preuve encore une fois d'une forte europhilie : 62% se disent attachés à la construction européenne, dont 24% qui s'affirment « très attachés ». Les ouvriers, en revanche, font preuve de moins d'enthousiasme : 44% seulement expriment leur attachement à la construction européenne.
Cependant, cet attachement à la construction européenne va de pair avec des craintes, minoritaires, sur la préservation de l'identité de la France : 45% des Nordistes déclarent que l'identité et les valeurs de la France sont menacées par la construction européenne, alors que 51% déclarent le contraire. Et si encore une fois les 18-25 ans sont beaucoup moins craintifs sur la construction européenne que les autres (66% pensent qu'il n'y a pas de menaces sur notre identité et nos valeurs), en revanche, les ouvriers et les employés émettent plus de craintes que la moyenne sur les menaces que représente la construction européenne sur notre identité et nos valeurs (53% des employés et 56% des ouvriers). A l'inverse, les cadres et professions intellectuelles sont très confiants sur la compatibilité entre construction européenne et identité et valeurs de la France.
Une bonne acceptation de l'élargissement,
mais un moindre enthousiasme
quant à ses conséquences pour le Nord-Pas de Calais
L'un des résultats les plus marquants de l'étude est le renversement de la perception de l'élargissement par les Nordistes entre décembre 2003 et janvier 2005. Si en 2003 les habitants de la région affirmaient que l'élargissement, qui devait alors avoir lieu six mois tard, n'était pas une bonne chose (50%, contre 45% qui exprimaient une opinion contraire), en janvier 2005 la majorité des personnes interrogées pensent que c'est une bonne chose que l'Europe se soit élargie à dix nouveaux pays (55%, contre 41% qui pensent que ce n'est pas une bonne chose). Soit une progression de 10 points des avis favorables à l'élargissement, exprimés de manière encore plus conséquente chez les 18-25 ans que dans les autres catégories (72% en ont une bonne opinion).
Inversement, l'impact de l'élargissement sur la région Nord-Pas de Calais est perçu de façon moins positive huit mois après l'élargissement à ces dix nouveaux pays : 25% des interviewés (contre 34% en 2003) considèrent que l'élargissement aura des conséquences positives pour la région, 37% (contre 34%) des conséquences négatives et 33% (contre 25%) aucune conséquence.
La vocation européenne du Nord-Pas de Calais
Les habitants de la région affirment la vocation européenne du Nord-Pas de Calais. Les trois premiers atouts européens cités sont les moyens de transports reliant la région au reste de l'Europe (62%), la situation géographique au sein de l'Europe (51%) et la proximité avec Bruxelles (34%). Si les personnes interrogées évoquent aussi la qualité de la main-d'ouvre (28%), les infrastructures de formation et d'éducation (28%) et la jeunesse de sa population (24%), c'est quand même bien la situation géographique au carrefour de l'Europe que privilégient les Nordistes.
Interrogés sur les territoires avec lesquels la région devrait approfondir ses liens pour renforcer son poids dans l'Europe de demain, les habitants du Nord-Pas de Calais citent majoritairement les pays européens contigus (Belgique, 56% et Angleterre, 51%) ou proches (Allemagne, 35%), avant même des territoires plus proches comme la Région parisienne (26%) ou la Picardie (26%).
Cette vocation européenne de la région est bien perçue au travers des conséquences de l'opération « Lille capitale européenne de la culture en 2004 ». Les suites principales de cette opération aux yeux des Nordistes sont l'affirmation de Lille comme une grande métropole européenne (45% des réponses citées), et un changement d'image de la région Nord-Pas de Calais (38% des réponses citées).
L'approfondissement et l'avenir
de la construction européenne :
des abandons de souveraineté acceptés, malgré des hésitations
sur les politiques sociales et l'intégration de la Turquie
Quant à l'avenir de l'Europe et l'approfondissement de la construction européenne, les Nordistes se montrent prêts à aller plus loin dans les transferts de souveraineté à l'Union européenne, même dans des domaines régaliens qui habituellement relèvent de la stricte autorité des Etats. Si l'idée de l'élection au suffrage universel d'un Président européen disposant de réels pouvoirs partage les habitants du Nord-Pas de Calais (47% le souhaitent, 49% ne le souhaitent pas), ils sont favorables à l'institution de programmes scolaires européens (75% des réponses), ainsi que d'une police et d'une armée européennes (respectivement 73% et 72% des réponses citées). Même les catégories qui émettent habituellement des opinions contre l'Europe et la construction européenne expriment ce désir d'Europe dans ces domaines : les ouvriers sont favorables à toutes ces mesures, tout comme les sympathisants du Parti Communiste.
Le débat sur le traité constitutionnel ne suscite pas réellement l'intérêt des Nordistes, dans la mesure où ils sont 73% à déclarer ne pas être intéressés par le débat, alors que 27% se déclarent intéressés. Cette désaffection pour le débat se traduit par une abstention et des votes blancs ou nuls importants dans le cadre de l'intention de vote au référendum d'approbation du traité constitutionnel.
Sur le plan des résultats, cette intention de vote exprime une majorité de oui pour le traité (63% sur les suffrages exprimés), partagée par les sympathisants de toutes les tendances politiques, hormis le Parti Communiste et l'extrême droite. Ce résultat reflète bien la tendance esquissée par les sondages les plus récents au niveau national, qui placent le oui entre 60 et 70% des suffrages exprimés, et le non entre 30 et 40%.
Pour tous les domaines où les politiques à mettre en ouvre sont des politiques de puissance, ou sont intrinsèquement transnationales, les habitants du Nord-Pas de Calais sontfavorables à ce que des mesures soient prises à l'échelle européenne : la politique étrangère et les questions de défense (62% sont plus favorables à des mesures à l'échelle européenne), les questions d'environnement (58%), d'immigration (56%) ou encore la recherche scientifique (71%). En revanche, pour les domaines relevant des politiques sociales et de la redistribution des richesses, il leur semble préférable de prendre des mesures à l'échelle nationale, peut-être par crainte de perdre le contrôle sur des domaines aux conséquences économiques et les plus directes et les plus quotidiennes : l'emploi et la lutte contre le chômage (56% sont favorables à l'adoption de mesures à l'échelles nationale), l'éducation et la formation (58%) et la protection sociale (66%).
Le deuxième domaine où les Nordistes affichent des réticences est celui de l'intégration de la Turquie. Il apparaît sans ambiguïté que les habitants de la région s'opposent à l'adhésion de ce pays à l'Union européenne. 31% des personnes interrogées se déclarent favorable à l'adhésion turque, contre 66% qui s'y opposent, dont 42% qui n'y sont pas favorables du tout. Même les jeunes âgés de 18 à 25 ans sont majoritairement contre, même si cela est dans une moindre mesure que la moyenne (51% contre, 49% pour), et les sympathisants de toute les tendances politiques se retrouvent dans cette opposition à l'entrée de la Turquie. Le camp des opposants considère en premier lieu que la Turquie doit faire beaucoup d'efforts en matière de démocratie et de respect des droits de l'homme (65% des réponses totales). En second lieu, les opposants à l'adhésion ne considèrent pas que la Turquie fait géographiquement partie de l'Europe (36% des réponses). Enfin, ils refusent l'adhésion aux motifs qu'elle entraînerait une immigration forte (35% des réponses), que la grande majorité des Turcs sont musulmans (34%), et que la Turquie représenterait un handicap économique pour l'Europe (27% des réponses).
Carine Marcé / Clément Nicola