Régionales 2004 :
un véritable test pour l'influence du FN



Le 10 mars 2004 - Où en est le FN depuis le 21 avril 2002 ? De quel poids peut-il peser sur la campagne des régionales ? Ces élections lui sont-elles favorables ? Quelle est la composition de son électorat ? Tels sont les principaux thèmes traités au cours de cet entretien avec Nonna Mayer, directrice de recherche au Cevipof.

Les préoccupations nationales ont eu tendance à prendre ces dernières semaines une importance considérable dans la campagne des élections régionales. Cette tendance peut-elle profiter au Front National ?

Oui, parce que le Front National n'est pas un parti gestionnaire. Il n'a pas des programmes régionaux très élaborés. En revanche, il est plus à l'aise dans son rôle de fédérateur des mécontents. Et les mécontentements à l'égard de la politique menée par le gouvernement Raffarin sont nombreux. Certains peuvent jouer en faveur de Jean-Marie Le Pen. Je pense à la protestation des buralistes, à la rogne des petits commerçants artisans qui ont le sentiment que le gouvernement Raffarin n'a pas tenu ses promesses d'allègements de charges ou de baisse de la TVA. Je pense aussi à la hausse du gasoil, aux inquiétudes des agriculteurs et des petits producteurs concernant la réforme de la PAC, plus largement aux inquiétudes que suscite la réforme des retraites dans l'ensemble de l'électorat, au mécontentement à l'égard de la mauvaise gestion de la canicule cet été. Bref tout cela permet au Front National de jouer sur la dimension protestataire.

La mauvaise image de la classe politique donnée par l'affaire Juppé peut-elle aussi contribuer à un succès du FN ?

Oui. Cette dimension du rejet du système, de la classe politique et des élites est un élément caractéristique du vote Le Pen depuis quelques années. A la veille du 21 avril, on avait un fort désenchantement des Français vis-à-vis de la classe politique. 83% des personnes interrogées avaient le sentiment que les hommes politiques ne se préoccupaient pas ou peu de leurs opinions tandis que 56% estimaient que ceux-ci étaient plutôt corrompus. Ces taux montaient respectivement à près de 91% et 73% chez les électeurs de Jean-Marie Le Pen.

Et les débats autour du voile ?

C'est vrai que le débat autour de l'islam et de la laïcité pourrait jouer un rôle non négligeable dans la dynamique électorale du Front National. Jean-Marie Le Pen aime à dire « un voile, un vote ». Ces jeunes filles voilées ont fait quotidiennement la une des journaux ces derniers mois, paraissant tellement plus nombreuses qu'elles ne le sont. Tout cela a pu faire peur à un certain nombre d'électeurs du Front National persuadés d'une « islamisation » de la France. Tout cela peut jouer en sa faveur.

Certains aspects de la politique gouvernementale comme la politique de Nicolas Sarkozy en matière d'insécurité ont eu tout de même un certain écho dans l'opinion. Cela ne peut pas jouer contre le parti de Jean-Marie Le Pen ?

Si le bilan de la politique de Nicolas Sarkozy en matière de sécurité est perçu comme relativement positif, il n'en reste pas moins que certaines inquiétudes demeurent, concernant les violences à l'école par exemple. Mais contrairement à 2002, la campagne des régionales ne se jouera sans doute pas sur les questions de criminalité et de délinquance. Elle se jouera plutôt, et ça le Front National l'a très bien compris, sur les thèmes de «l'insécurité sociale» et du chômage. Le parti de Jean-Marie Le Pen est avant tout un parti qui se développe dans des catégories en situation de forte insécurité économique. Donc malgré les lois Sarkozy, il reste ce sentiment d'insécurité et c'est là dessus que le Front National va prospérer.

On peut dresser un portrait robot de l'électeur FN aujourd'hui ?

Non. Le Front national a développé progressivement son emprise sur l'ensemble de l'électorat. Le 21 avril, il obtient le même score, autour de 22%, chez les agriculteurs, les patrons, les ouvriers et les employés. Les seules catégories qui résistent encore sont les cadres supérieurs et les professions intermédiaires où il recueille respectivement 13 et 11% des suffrages exprimés, avec un minimum chez les enseignants (moins de 3%).  Si on ne peut pas vraiment faire de portrait robot de l'électeur FN, on peut néanmoins distinguer des catégories qui votent plus que d'autres pour le parti de Jean-Marie Le Pen. C'est notamment le cas des hommes plus que des femmes. Si seulement les électeurs avaient voté le 21 avril, Le Pen serait arrivé en tête du premier tour. Si seulement les électrices avaient voté, il aurait été troisième. Le niveau d'instruction joue également. Il y a bien sûr des intellectuels et des universitaires qui votent Le Pen, mais quelle que soit l'élection, le vote Le Pen double quand on passe de ceux qui ont le bac à ceux qui ne l'ont pas. Troisièmement, si on entre dans le détail, il y a des catégories qui sont particulièrement tentées par ce vote. Le 21 avril, le score de l'extrême droite (Le Pen + Mégret) montait à 44% chez les policiers  et les militaires, 36% parmi les chefs d'entreprises, 31 % chez les employés de commerce, 26 % parmi les professions libérales et 28% chez les ouvriers non qualifiés.

On a aussi longtemps évoqué le ralliement des catégories populaires à la formation de JM Le Pen. Le FN est-il toujours le parti des exclus ?

On a en effet beaucoup dit que c'était chez les ouvriers que le vote FN était le plus fréquent, et l'on fait souvent comme s'il n'y avait que les ouvriers qui votaient pour le Front National. C'est vrai que le vote ouvrier a beaucoup évolué de 1978 à 2002. La gauche a reculé de près de 27 points dans cet électorat entre ces deux dates. Seulement, si l'on y regarde de plus près, il faut aussi souligner qu'au premier tour de la dernière présidentielle, ce n'était pas l'électorat de Le Pen qui était le plus ouvrier. Il y avait d'abord l'électorat de Robert Hue, ceux d'Arlette Laguiller et Jean Saint Josse. Et Le Pen n'arrivait qu'en quatrième position (respectivement 61, 58 54 et 52 % d'électeurs comptant au moins une attache avec le monde ouvrier). De plus, en raison de niveaux de revenus et d'instructions bas, d'une précarité économique et d'une exposition au chômage forte, c'est aussi au sein du monde ouvrier que les taux de non inscrits sur les listes électorales sont les plus forts, le double de la moyenne nationale. Il est également significatif de recalculer les scores de l'extrême droite sur les électeurs inscrits et non plus sur les seuls suffrages exprimés. Là, les scores sont un tout petit peu différents. On s'aperçoit que le 21 avril 2002, 31% des ouvriers se sont abstenus, 29% ont voté pour des candidats de gauche, 22% pour des candidats de droite et seulement 18% pour le Front National. Il faut donc beaucoup relativiser l'idée selon laquelle le vote Le Pen serait essentiellement un vote d'ouvriers et d'exclus.

La progression de l'extrême gauche comme autre type de contestation peut-elle enrayer ce type d'évolution ?

Enrayer non, mais diminuer un peu. C'est vrai qu'il y a des similitudes entre les soutiens de l'extrême droite et de l'extrême gauche. Le 21avril, leurs scores respectifs augmentent à mesure que l'on descend dans l'échelle des revenus et des diplômes. Dans ces deux électorats, comparés à ceux de la gauche et de la droite modérée, on note un rejet plus marqué des élites, une perte de confiance plus forte dans les grandes institutions du pays, une dimension protestataire. Mais c'est au nom de valeurs radicalement opposées. Au sein même de l'extrême gauche, il y a des différences notables. L'électorat d'Olivier Besancenot est moins ouvrier, et plus instruit que celui d'Arlette Laguiller. Et pour l'instant, si on se fie aux dernières intentions de vote, la dynamique électorale semble beaucoup plus jouer en faveur du Front National que de LO-LCR. Et ça dépend bien sûr des régions.

On a aussi évoqué en 2002 une nationalisation de l'influence du Front National.

Oui. Il progresse même dans ses terres de mission, notamment dans une France rurale et agricole qui semblait cumuler les obstacles au vote d'extrême droite. Fortement encadrée sur le plan syndical, étroitement liée à des notables locaux issus du gaullisme ou de la droite modérée, elle se caractérisait aussi par un taux de pratique religieuse particulièrement élevé. L'un des changements les plus importants de l'élection présidentielle du 21 avril 2002 a sans doute été la percée de Jean-Marie Le Pen dans le monde rural. Entre l'élection présidentielle de 1995 et celle de 2002, son score a en effet plus que doublé au sein de l'électorat agricole. On a là un phénomène qui risque de se reproduire au cours de cette élection dans un électorat traumatisé par la réforme de la PAC et qui a le sentiment que des secteurs entiers de l'agriculture sont menacés de disparition.

Les élections régionales font pourtant la part belle aux appareils des partis et aux notables locaux. Le FN est-il le mieux placé pour aborder ce genre d'élections ?

Cela dépend évidemment des régions. Il y en a où le Front National fait partie du paysage politique depuis 1986. Je pense à des régions comme PACA, où il a passé des alliances avec la droite modérée dès 1986. Mais ce n'est pas vrai partout. Globalement, il est handicapé chaque fois qu'il s'agit d'élections où il y a une prime aux notables et à l'implantation militante locale. Simplement si les élections de 2004 se jouent sur la dimension nationale et protestataire, alors cela permettra au Front National de surmonter ce handicap.

Le deuxième tour de la présidentielle a aussi montré la difficulté du leader du FN à élargir son audience traditionnelle pour gagner.

Il y a effectivement aujourd'hui des freins assez solides à une expansion importante des scores électoraux du Front National. D'abord il continue à faire peur. Le sondage sur l'image du FN réalisé avant Noël pour le journal Le Monde montre que 70% des Français en âge de voter considèrent ce parti comme un danger pour la démocratie. Dans notre Panel électoral français 2002, 72% des personnes interrogées citent le FN comme un parti pour lequel elles ne voteraient « en aucun cas ». Sur un thermomètre de sympathie c'est Jean Marie Le Pen qui de tous les leaders politiques a la note la plus basse. 84% des électeurs classent le FN à l'extrême droite, associé aux heures sombres de la deuxième guerre mondiale, au régime de Vichy et à la collaboration. Le Front National est la seule formation qui soit aussi massivement rejetée par l'opinion. Ensuite le manque de crédibilité de cette formation, malgré ses succès électoraux continue à jouer un rôle important. Il est frappant de constater que seulement 41% des électeurs qui avaient l'intention de vote pour Jean-Marie Le Pen le 21 avril 2002 souhaitaient voir celui-ci élu. Ca ne veut pas dire qu'ils soient en désaccord avec ses idées. Près de 90% d'entre eux se disent d'accord avec les idées défendues par le FN. Seulement, ils n'ont pas nécessairement envie que ce soit Jean-Marie Le Pen qui les mette en pratique. Le Front National n'a pas encore l'image d'un parti gestionnaire. La majorité des électeurs de Jean-Marie Le Pen ne lui reconnaissent pas « l'étoffe d'un président de la République ».

D'où peut être une certaine stagnation dans des régions de forte implantation du FN comme PACA ?

Les intentions de vote FN y restent nettement supérieures à sa moyenne nationale. Mais ce manque de crédibilité limite sans aucun doute les ambitions de Jean-Marie Le Pen qui claironnait partout, avant l'épisode de son invalidation, sa capacité à prendre la région PACA. Cela montre en tout cas qu'il n'avait pas des chances très réalistes d'y arriver en tête au second tour. Il ne faut pas oublier la gestion assez catastrophique de villes comme Toulon ou Vitrolles et signaler le fait que le parti de Jean-Marie Le Pen n'a sans doute pas fini de payer pour la scission de 1998/99. Elle a démoralisé les militants. Bruno Mégret est quand même parti avec plus de la moitié des cadres du FN, parmi les plus qualifiés. Jusqu'à aujourd'hui, Jean-Marie Le Pen a du mal à redonner à l'appareil militant la dynamique qu'il avait à cette époque. C'est une des raisons qui explique peut être cette maladresse qui l'a conduit à ne pas pouvoir se présenter aux régionales en PACA.

La mise en avant depuis deux ans de jeunes leaders autour de Marine Le Pen correspond-elle à une nouvelle stratégie du FN ?

Depuis plusieurs années le problème se pose de la succession de Jean-Marie Le Pen. C'est vrai qu'en 2002 Marine Le Pen a fait de bonnes prestations dans les médias. Son père en a profité pour la mettre en avant. Cette stratégie a beaucoup d'avantages. Marine a d'abord une légitimité historique. Elle est « la fille du chef », et c'est le nom de Le Pen qui fait l'unité entre les différentes familles de l'extrême droite. Elle est aussi une militante qui a fait un vrai travail de terrain dans le bassin minier du Pas de Calais. Elle y a obtenu près d'1/3 des suffrages au deuxième tour des législatives. Troisièmement elle passe bien à la télévision, elle s'impose. Et surtout c'est une femme. Compte tenu de la difficulté du FN à percer dans l'électorat féminin à cause de l'image de violence qui lui est associée, Marine Le Pen peut incarner une image plus douce et « politiquement correcte » des idées de l'extrême droite. Sur un thème sensible comme l'avortement, elle affiche par exemple une vision plus nuancée que les dirigeants du parti. Elle n'hésite pas à dire qu'elle « comprend » les femmes qui avortent. Pour toutes ces raisons, elle représente un atout pour le FN. Seulement, elle peut aussi, si elle est lancée trop tôt, froisser les prétendants à la succession de Jean Marie Le Pen et faire à nouveau éclater le parti.

Que peut attendre Jean-Marie Le Pen de ces élections ?

Il sera important pour lui de voir s'il peut rééditer la « divine surprise » du 21 avril. Ce sera sans doute également un test pour savoir si son parti peut relancer la dynamique qui avait été la sienne avant l'éclatement de 1999. On est à bien des égards dans une situation proche de celle du 21 avril. Il y a à la fois un contexte international qui fait peur, «l'insécurité sociale», les affaires qui discréditent la classe politique associées à une forte division de ses adversaires à cause de la montée des extrêmes et de la concurrence UMP/UDF. Là où la gauche et la droite arriveront unies, elles feront barrage au Front National. Mais là où elles arriveront dispersées, le Front national jouera une fois de plus les éléments perturbateurs.

Propos recueillis par Mathieu Guilsou

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