Les Britanniques et l'Europe


Le 10 juin 2004 - A quelques semaines d'un référendum de ratification de la Constitution européenne, Florence Faucher-King, chercheuse au CEVIPOF et spécialiste des partis britanniques, analyse la situation politique au Royaume-Uni. Elle évoque la montée des courants eurosceptiques et le risque d'un vote sanction pour le gouvernement de Tony Blair.

Les Britanniques vont être amenés à se prononcer dans les prochains mois sur le projet de nouvelle constitution par référendum. Ce référendum peut-il se transformer en plébiscite pour ou contre l'Europe ?

Je pense que se sera incontestablement l'un des plus grands dangers de la campagne. Tony Blair a sans doute mesuré ce risque dans la mesure où il sait que les conservateurs ont déjà tenté de transformer les élections générales de 2001 en référendum pour ou contre l'euro. Les Britanniques vont aussi être amenés à se prononcer bientôt sur la question de la nouvelle Constitution européenne. Il faut souligner que l'opposition des Britanniques est certainement plus tournée vers la monnaie unique que véritablement vers l'Europe. Mais ces questions sont toujours étroitement imbriquées.

Les Britanniques ont-ils déjà été consultés sur la question européenne ? Quelle a été leur attitude ?

Oui, les Britanniques ont en effet déjà été consultés par leurs dirigeants en 1975 pour savoir si le pays devait rester ou non dans la Communauté Economique Européenne. Le oui l'avait alors largement emporté (76,63 % de oui). Les grandes formations politiques de l'époque étaient divisées sur cette question mais la situation était globalement inversée : les Conservateurs étaient pro-européens et les travaillistes beaucoup plus eurosceptiques. L'un des changements les plus sensibles avec la situation actuelle est sans doute la perception de la construction européenne par les grandes régions du Royaume-Uni. Si en 1975 l'Angleterre était nettement plus europhile que les marges celtiques du Royaume, les sentiments de la population britannique ont depuis beaucoup évolué. Le sentiment eurosceptique est aujourd'hui beaucoup plus répandu dans le sud de l'île, tandis que les Ecossais et les Gallois, certainement conscients des subventions européennes dont ils ont bénéficié, sont nettement plus europhiles.

Quand on lit la presse britannique, on a pourtant le sentiment d'une population majoritairement acquise à l'euroscepticisme !

Il est vrai que la population britannique quand elle est interrogée, manifeste régulièrement des sentiments eurosceptiques ainsi qu'un certain attachement à la souveraineté nationale. Mais les Anglais restent globalement peu informés sur ces questions. Et il ne faut pas oublier que la presse populaire britannique (et notamment des journaux comme le Sun) qui véhicule ces images, est très farouchement anti-européenne. Si on s'appuie sur ce type de média, on a nécessairement une image très déformée des sentiments des Britanniques.

On fait souvent une opposition entre l'Europhile Tony Blair et une opposition conservatrice plus eurosceptique. Les choses sont-elles aussi simples que cela ?

Les choses sont beaucoup plus compliquées que cela. Quand on analyse le spectre politique anglais, on s'aperçoit que la seule formation qui ait véritablement fait le choix de l'Europe est le Parti libéral-démocrate de Charles Kennedy. Même si, sous l'égide du Premier Ministre Tony Blair, le Parti travailliste a une position officielle europhile, il continue de rassembler des courants politiques opposés à l'euro. Les conservateurs sont aussi particulièrement divisés sur cette question. Celle-ci a considérablement fragilisé la position de John Major au début des années 1990, et a contribué à l'ascension et la chute de leaders tels que Ian Duncan Smith. Même s'il est aussi lié à des milieux d'affaires qui peuvent être partisans de plus d'Europe, le Parti conservateur dans son ensemble reste farouchement eurosceptique et opposé à toute forme d'accélération de l'intégration européenne. Il ne faut pas oublier que les conservateurs n'ont pas hésité à transformer les élections générales de 2001 en un référendum pour sauver la Livre Sterling. Ils avaient alors popularisé le slogan " Etre en Europe, mais pas gouverné par l'Europe ". Tony Blair lui-même est surtout un pro-Européen de circonstance. Lors d'un récent discours au Congrès américain, il est en effet allé jusqu'à dire que si l'Angleterre se trouvait en Europe, elle ne le devait qu'aux hasards de la géographie.

Une formation très hostile à l'Europe, le UK Independant Party, pourrait rassembler selon les dernières enquêtes d'opinion près de 14% des voix. Que doit-on penser de ce phénomène ?

Les élections européennes en Angleterre comme dans beaucoup de pays européens sont des élections défouloirs de mi-mandat qui laissent une grande place au vote protestataire. Comme en 1999, on s'attend d'ailleurs en Grande-Bretagne à un fort vote sanction à l'égard du gouvernement. Les conservateurs sont toujours affaiblis, malgré l'élection d'un nouveau leader à l'automne dernier. Leur position pourtant fermement sceptique sur l'Europe est jugée insuffisante par nombre de leurs électeurs, ce qui pourrait très bien profiter à une formation comme l'UKIP. Cette formation va jusqu'à préconiser une sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne. Elle est particulièrement bien placée pour capter un électorat conservateur très motivé par ses positions anti-européennes.

Les bases électorales de l'UKIP sont chez les conservateurs. Pourtant, l'un de ses principaux responsables, Robert Kilroy, a été député travailliste durant les années 1970 !

L'UKIP est sans doute emblématique de la manière dont se sont restructurés les milieux anti-européens britanniques. Robert Kilroy, qui est l'un des porte-parole du parti, est aussi l'une des figures de proue de ce mouvement de par sa visibilité dans les médias. L'UKIP est une formation de type " single issue " qui ne se mobilise qu'à l'occasion des élections européennes et qui peut donc séduire au-delà des conservateurs. En France aussi le souverainisme dépasse les clivages gauche-droite et souligne le caractère complexe de ces questions. On se souvient des efforts de Jean-Pierre Chevènement pour créer un parti de ce type. Mais d'autres formations politiques pourraient très bien créer la surprise lors de cette échéance électorale. C'est particulièrement le cas des écologistes du " Green Party " qui, avec 15% des voix en 1989, avaient obtenu le meilleur score jamais réalisé par des écologistes eu Europe. Même s'il est sans doute exclu qu'ils rééditent une telle performance jeudi, ils pourraient bien, de par leur euroscepticisme modéré et leur opposition à la guerre en Irak, mordre à la fois dans les électorats conservateurs et travaillistes. Il y a également jeudi des élections locales en Angleterre qui pourraient être favorables à d'autres petits partis, comme les verts ou l'extrême droite.

Le leadership de Tony Blair peut-il vaciller sur cette question de l'opposition à la guerre en Irak ?

Le problème de l'intervention en Irak est sans doute l'une des questions autour de laquelle le leadership de Tony Blair a sérieusement été remis en question. Des appels ont été lancés dans la communauté musulmane pour un vote-sanction. Les musulmans votent traditionnellement plutôt à gauche, cela pourrait coûter cher aux travaillistes. Des formations politiques comme les libéraux démocrates ou le Green Party ces derniers mois ont été très en avance pour ce qui est de l'opposition à la guerre. Elles peuvent lors de ces élections capitaliser des voix au sein de l'électorat travailliste déçu par Tony Blair. Il est probable que le Parti travailliste du Premier ministre perdra ces élections comme il avait d'ailleurs perdu celles de 1999. Mais il ne faut pas perdre de vue que ces élections sont des élections intermédiaires, qui ne remettront pas vraiment en cause la domination du Parti travailliste sur la politique britannique. La formation de Tony Blair a encore de très fortes bases et dispose de près de 100 sièges d'avance à Westminster.

Propos recueillis par Mathieu Guilsou

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