L'Europe, les retraites et la santé




Le 10 juin 2004 - Même si formellement, l'Union européenne n'a pas compétence en matière de systèmes de retraite ou de santé, l'intégration européenne a une influence certaine sur l'évolution des systèmes nationaux de retraite et de santé. Tout d'abord, la mise en place du marché puis de la monnaie unique ont contraint de nombreux gouvernements aux réformes. Puis les gouvernements se sont engagés à coordonner leurs réformes des retraites et prochainement leurs réformes des systèmes de santé afin de rendre leur système plus favorable à la croissance économique et à l'emploi.

La pression du marché et de la monnaie unique

Au début des années 1990, la mise en place du marché unique s'achève et les pays européens s'engagent dans la préparation d'une monnaie unique européenne organisée par le traité de Maastricht (adopté en 1993). Ce nouveau contexte semble avoir particulièrement pesé sur les pays d'Europe continentale dont les systèmes de protection sociale sont financés par des cotisations sociales.

La mise en place du marché unique a eu pour effet de renforcer la compétition économique entre les entreprises européennes. Le coût du travail est devenu un élément déterminant de cette compétition. Toute nouvelle hausse des cotisations sociales payées par les employeurs apparaît (à salaire brut donné) comme une aggravation du coût de la main-d'œuvre. Tandis que, au cours des années 1970 et 1980, la plupart des pays d'Europe continentale avaient fait face à l'augmentation de leurs dépenses de retraite par une augmentation des cotisations sociales destinées à les financer, cette solution devient de plus en plus difficile à utiliser.

La préparation puis la mise en place de la monnaie unique ont aussi pesé sur les réformes. L'adhésion à la monnaie unique était conditionnée par le respect d'un certain nombre de critères de convergence économique inscrits dans le traité de Maastricht. Celui-ci prévoit notamment la réduction de l'inflation et le maintien des déficits publics sous la barre des 3 % du PIB. Le pacte de stabilité et de croissance, adopté lors de la mise en place de l'euro en 1997, demande lui aussi que soient contrôlés les déficits et la dette publique des États, comme les évolutions des dépenses publiques.

La mise en place du Marché unique et la monnaie unique imposent donc de limiter les déficits publics, et de réduire l'ensemble des dépenses publiques. Parmi celles-ci, celles qui augmentent le plus vite sont les dépenses sociales et notamment de santé et de retraite. C'est dans ce contexte que les réformes visant à limiter l'augmentation des dépenses de santé et de retraite vont se multiplier.

Le tournant des années 90

De nombreux pays européens (principalement continentaux) ont ainsi réformé leur systèmes de protection sociale au tournant des années 1990 : " Réforme 1992 " (adoptée en 1989) en Allemagne, Réforme Seehofer de la santé en 1992, Réforme Amato (1992) et Dini (1995) des retraites en Italie, Réforme Balladur des retraites du régime général de la Sécurité sociale (secteur privé) en 1993 et Plan Juppé sur la santé en 1995 en France. Au cours de cette période, certains pays européens (Pays-Bas, Irlande, Danemark, Espagne, Italie notamment) ont conclu des pactes sociaux nationaux visant à garantir une modération de l'augmentation des salaires et l'acceptation des réformes des systèmes de retraite dans le cadre du respect des critères de Maastricht.

Les engagements européens associés à l'achèvement du marché intérieur et à la préparation de la monnaie unique ont donc joué un rôle important dans le cadrage des réformes des systèmes de retraite. Ils en ont imposé le calendrier et l'orientation générale : contenir, voire réduire l'augmentation des dépenses de retraite (et non plus augmenter les cotisations sociales). Mais depuis 2000, L'Europe contribue aussi à définir les grandes orientations des réformes des systèmes de retraite et de santé.

Les orientations européennes en matière de retraite

Depuis 2000, les institutions européennes se préoccupent d'accompagner les réformes nationales des retraites en y appliquant ce qu'il est convenu d'appeler la " méthode ouverte de coordination ". Chaque État (dont la France) s'est ainsi engagé à augmenter ses taux d'emploi, à réduire la dette et contenir les déficits publics afin de dégager des marges de manœuvre pour les retraites, à mettre en œuvre des réformes de leur système de retraite.

Les raisons qui ont amené les institutions de l'Union européenne à s'occuper de retraite sont d'abord liées aux politiques macro-économiques. Dans le pacte de stabilité et de croissance qui est venu succéder aux critères de Maastricht pour accompagner l'euro, l'objectif de contrôle, voire de réduction des dépenses publiques, est affiché très explicitement.

Dans ce contexte, les acteurs économiques des institutions européennes (Direction générale économique et financière ; Comité de politique économique) ont pris prétexte du fait qu'ils devaient contrôler que les États membres respectaient les termes du pacte de stabilité pour critiquer les gouvernements qui laissaient filer leurs dépenses de santé et de retraite. Alors même qu'aucun traité n'accordait de compétence aux institutions européennes pour définir les orientations en matière de politique sociale, ces acteurs économiques multiplient les rapports soulignant les difficultés démographiques à venir, les risques d'explosion des dépenses de santé et de retraite. Pour y faire face, ils suggèrent de plus en plus explicitement des solutions, des " réformes structurelles ", qui sous-entendent une bonne part de privatisation des systèmes de retraite et de santé.

Devant les assauts de ces acteurs économiques (soutenus par les groupes d'intérêts patronaux, les assureurs et les institutions financières qui aimeraient voir s'étendre et s'intégrer au niveau européen le marché de la protection sociale privée), les acteurs sociaux des institutions européennes (Direction générale emploi et affaires sociales notamment) ont commencé à tirer la sonnette d'alarme : l'idée que les politiques sociales ne sont que du ressort national apparaît de plus en plus comme une fiction, et si on laisse les choses en l'état, ce sont les acteurs économiques européens qui vont s'occuper de politiques sociales, ce qui n'est un gage ni de générosité ni de justice sociale.

Inversion des rapports Europe-protection sociale

Au même moment, entre 1996 et 1997, des dirigeants sociaux-démocrates ou socialistes arrivent au pouvoir dans de nombreux pays européens (Tony Blair, Lionel Jospin, Gerhard Schröder notamment). C'est dans cette conjoncture que le rapport entre l'Europe et la protection sociale commence à s'inverser. Jusque-là, ceux (pays scandinaves, Allemagne, France...) qui voulaient préserver leur propre modèle social pensaient préférable de le garder sous leur autorité sans rien confier du social à l'Union européenne. Les mêmes réalisent alors qu'il vaut mieux confier certaines prérogatives positives aux institutions européennes, avec l'objectif de préserver (mais aussi de réformer) le modèle social européen, plutôt que de voir celui-ci remis en cause par les processus et acteurs de l'intégration économique européenne.

Aussi un titre "emploi" est-il intégré dans le traité d'Amsterdam (adopté en 1997), signifiant que l'objectif de plein-emploi fait partie des politiques européennes. De même, Lionel Jospin accepte-t-il en juin de signer ce traité d'Amsterdam à la condition qu'un sommet exceptionnel consacré aux politiques d'emploi soit organisé. Cela sera fait fin 1997, quand sera lancé "le processus de Luxembourg", qui vise à coordonner les politiques d'emploi des pays de l'Union européenne. L'objectif n'est pas d'imposer des politiques particulières mais de définir en commun des orientations partagées, des lignes directrices. Chaque pays cherche à les mettre en œuvre à sa façon, mais doit rapporter tous les ans le contenu des mesures prises et les soumettre à l'évaluation de ses partenaires.

À l'initiative du gouvernement portugais, au printemps 2000, cette démarche, intitulée alors " méthode ouverte de coordination ", a été étendue à d'autres domaines sociaux, dont celui des retraites. Désormais, les nouvelles normes qui guident les réformes des systèmes nationaux de retraite tendent donc à être définies en partie au niveau européen.

La stratégie européenne pour les retraites

Depuis le sommet de Lisbonne de 2000, les instances européennes, avec l'accord des États membres, ont progressivement élaboré une stratégie européenne pour les retraites. Cette stratégie comprend trois volets : le relèvement des taux d'emploi, la réduction de la dette publique, l'adaptation des régimes de pension eux-mêmes.

Le premier volet de la stratégie vise à relever les taux d'emploi. Cette approche est étroitement liée à la stratégie européenne pour l'emploi. Lors du Conseil de Lisbonne, des objectifs quantifiés ont été définis : parvenir à un taux moyen d'emploi total de 70 % en 2010 et un taux de 60 % pour les femmes. Lors du Conseil de Stockholm de mars 2001, il a été décidé de fixer un objectif de taux d'emploi pour les salariés âgés de 60 à 64 ans de 50 % en 2010 (contre 32 % aujourd'hui). Même si on le dit peu en France, notre pays a souscrit comme les autres à l'ensemble de ces engagements.

Le deuxième volet concerne la gestion des finances publiques. Dans tous les pays, les retraites représentent un poste important dans le budget des États membres. Au sommet de Barcelone du printemps 2002, les quinze États de l'Union européenne se sont engagés à réduire leur dette publique et à contenir les déficits publics afin de dégager des marges de manœuvre budgétaires pour garantir à terme la viabilité financière des retraites. Ces marges de manœuvre doivent être utilisées pour développer et alimenter des fonds de réserve visant à accumuler aujourd'hui des masses financières qui seront utilisées plus tard pour financer les retraites quand la situation démographique sera la plus tendue (vers 2020 ou 2030 suivant les cas).

Le troisième volet correspond à la réforme des systèmes de retraite au sens propre. L'Union européenne a proposé de progressivement déplacer la frontière entre répartition et capitalisation (au profit de cette dernière), de passer de programmes de retraites à prestations définies à des dispositifs à cotisations définies, et, en accord avec le premier volet, de reculer l'âge de la retraite.

Au conseil de Laeken de décembre 2001, un rapport rédigé conjointement par les acteurs économiques et les acteurs sociaux des instances européennes (comité de protection sociale et comité de politique économique) a fixé onze objectifs communs pour les réformes des retraites (cf. encadré). Les pays membres de l'Union européenne se sont engagés à orienter leur réforme des systèmes de retraite en référence à ces onze objectifs.

Alors même que les débats publics nationaux sur les retraites (notamment en France) font très peu mention des politiques européennes en la matière, les orientations, les objectifs et les échéances de ces réformes sont de plus en plus définies en commun au niveau européen et sont de plus en plus influencées par le modèle global des retraites à plusieurs piliers.

Les orientations européennes en matière de santé

La Commission européenne, qui va prochainement lancer une action de coordination des réformes des systèmes de santé en Europe. Il est en effet prévu de développer une coordination ouverte des politiques en matière de santé en 2004.

Le Conseil des ministres européens des affaires sociales et la Commission européenne se sont déjà mis d'accord sur les trois objectifs principaux qui doivent structurer les réformes des systèmes de santé. Il s'agit tout d'abord de garantir l'égalité d'accès de tous aux systèmes de santé, indépendamment des revenus et de la richesse. Il s'agit ensuite de garantir la qualité des soins. Par qualité, il faut ici entendre le meilleur rapport entre le coût des soins et son efficacité. Il s'agit enfin de garantir la viabilité financière des systèmes de soins. En matière de retraite, ce dernier point a justifié le recours croissant aux retraites privées afin de relâcher la pression sur les finances publiques. Les acteurs économiques européens souhaitent favoriser le développement des assurances privées de santé à la fois pour alléger la charge de la dépense publique, et pour créer un nouveau marché pour les entreprises de services. Dès lors, le troisième objectif peut paraître en tension avec le premier.

Ces orientations sont guidées par la volonté de moderniser et améliorer la protection sociale. Il s'agit notamment de les adapter à des politiques économiques qui ne sont plus keynésiennes, mais désormais orientées vers l'offre et non plus la demande, focalisées sur la compétitivité des entreprises, la flexibilité du marché du travail et la baisse des charges sociales. Ces politiques prennent les mécanismes de marché comme outil privilégié de régulation. Dans le domaine de la santé, ces orientations favorisent le développement de la concurrence comme manière de réguler la demande et l'offre de santé. Ce recours aux mécanismes de marché, paradoxal dans le domaine de la santé où nous savons que la compétition est source de dépenses excessives et d'inégalités, est pourtant devenu une tendance générale des différentes réformes nationales des systèmes de santé.


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Brice Teinturier
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Bruno PALIER
Chercheur au Cevipof



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