Le 10 juin 2004 - Pascal
Perrineau, directeur du CEVIPOF, analyse le maintien de forces d'extrême
droite dans une Union européenne désormais élargie aux pays
d'Europe centrale et orientale. Il évoque toutefois l'incapacité
des formations extrémistes jusqu'à former un pôle politique
influent au sein du Parlement Européen.
Les élections européennes de
1999 s'étaient caractérisées par un certain recul des partis
d'extrême droite dans l'Union. Comment se présente l'échéance
électorale de cette semaine pour l'ensemble de ces formations ?
Lors des élections générales
les plus récentes, nombre de pays européens ont connu des poussées
fortes de partis d'extrême droite : la Belgique où le Vlaams Blok
a rassemblé 11,6% des suffrages et le Front national pour la Belgique 2%
aux législatives de 2003, le Danemark où le Dansk Folkeparti a réuni
12% des voix aux législatives de 2001, la France où Jean-Marie Le
Pen et Bruno Mégret ont attiré, à eux deux, 19,2% des suffrages
au premier tour de l'élection présidentielle de 2002. En revanche,
dans certains pays, après une dynamique importante qui les amenées
au pouvoir (en coalition avec d'autres partis de droite) à la fin des années
90 et au début des années 2000, les formations d'extrême droite
connaissent une forte érosion. C'est le cas de l'Autriche où le
FPÖ de Jorg Haider qui avait gagné 26,9% des voix aux législatives
de 1999 a été ramené au niveau plus modeste de 10% aux dernières
législatives de 2002. Une situation similaire a été constatée
aux Pays-Bas où la Liste Pim Fortuyn, après l'explosion électorale
de 2002 (17%), a connu un rapide déclin aux législatives de 2003
(5,7%). En Italie, la Lega Nord après avoir atteint 10,1% aux législatives
de 1996, a régressé au niveau de 3,9% en 2001. Enfin, dans certains
pays l'extrême droite reste marginale (Allemagne, Espagne, Grande-Bretagne,
Irlande, Grèce, Portugal, Finlande, Suède).
Dans les pays où la dynamique de l'extrême
droite se confirme dans les années récentes mais aussi dans les
pays où celle-ci s'est atténuée mais où la droite
radicale reste une force significative, les formations appartenant à cette
famille seront présentes dans le débat électoral européen
et pourront même ici et là espérer décrocher quelques
élus (France, Autriche, Danemark). Cette extrême droite européenne
pourra également s'enrichir de l'éventuel succès électoral
de listes ultra-nationalistes dans les pays entrants (Pologne, Slovénie,
Lettonie
).
Il faut dire que de nombreux thèmes présents
dans cette campagne des européennes peuvent aider l'extrême droite
nationaliste à trouver un débouché électoral : les
inquiétudes nationales devant le processus d'élargissement important
de l'Union, les interrogations sur l'identité de l'Europe ravivées
par la question de l'entrée de la Turquie dans l'Union, les réticences
ou les hostilités à une démarche fédéraliste
présente dans le projet de Constitution européenne
Quels sont les facteurs qui favorisent aujourd'hui
le vote d'extrême droite en Europe ? L'élargissement de l'Europe
aux pays d'Europe centrale et orientale peut-elle favoriser le vote d'extrême
droite au sein de l'Europe des Quinze ?
Indépendamment des facteurs conjoncturels
que je viens de citer, trois facteurs structurels contribuent à éclairer
les succès électoraux d'une extrême droite nationaliste en
Europe. Le premier est le malaise lié à la transition économique
qui voit des pans entiers du capitalisme industriel disparaître pour laisser
la place à un capitalisme post-industriel. Sur les décombres d'un
vieux monde qui meurt, toutes sortes d'angoisses et de nostalgies ont fleuri.
Jean-Marie Le Pen, Jorg Haider, Filip Dewinter et d'autres ont su les repérer,
les porter et les traduire au plan électoral. La poussée des droites
extrêmes dans les milieux ouvriers au cours des dernières années
est là pour témoigner de l'ampleur de ce malaise de la vieille société
industrielle. Le deuxième facteur, ce sont les hésitations et souvent
les refus devant la " société ouverte ". L'ouverture qui
touche toutes les sociétés européennes est une ouverture
économique liée à la globalisation des échanges économiques
et financiers, une ouverture politique avec la construction et le développement
de l'Union européenne et aussi une ouverture sociale et culturelle avec
l'accentuation des flux migratoires, la mobilité croissante des populations
et le caractère de plus en plus pluriculturel de nos sociétés.
Face à cette triple ouverture, beaucoup de citoyens des pays européens
sont inquiets et pensent qu'ils ont plus à perdre qu'à gagner. Ils
se rassemblent alors derrière les chantres de la " société
fermée " que sont les leaders de l'extrême droite moderne. Jean-Marie
Le Pen, Jorg Haider, Pia Kjaeresgaard, Umberto Bossi et d'autres ne cessent de
dénoncer l'euromondialisme, le cosmopolitisme, le capitalisme apatride
et les " envahisseurs " étrangers. Enfin, troisième et
dernier élément explicatif : le malaise démocratique. La
plupart des démocraties européennes sont touchées par une
profonde crise de la représentation politique. L'abstention, la faiblesse
de l'engagement partisan et syndical, la très mauvaise image du personnel
politique sont autant de signes de ce malaise. L'extrême droite avec sa
fibre " anti-parlementaire " a plus de capacités que d'autres
courants à exploiter ce rejet de la politique et à politiser celui-ci.
La dénonciation de " l'Etablissement ", des élites, du
" système " est une antienne de l'extrême droite européenne.
La progression des partis d'extrême droite
en Europe n'a jamais débouché au Parlement sur la formation d'un
courant politique structuré. Pour quelles raisons ?
Depuis 1979, l'extrême droite n'a réussi
à constituer un groupe parlementaire à Strasbourg qu'à deux
reprises, en 1984 et en 1989. En 1984, Jean-Marie Le Pen présidait un petit
groupe organisé autour du FN et du MSI italien. En 1989, il avait renouvelé
l'expérience mais en se séparant du MSI qui s'opposait aux Republikaner
allemands sur la question du Haut Adige. Depuis 1994, l'extrême droite n'a
pas réussi à constituer un groupe et est éclaté entre
plusieurs groupes au Parlement : l'Union pour l'Europe des Nations qui réunit
des " souverainistes " parmi lesquels on retrouve un député
du Dansk Folkeparti et le groupe des non-inscrits où siègent, entre
autres, les cinq députés du FN, les cinq députés du
FPÖ, les deux députés du Vlaams Blok et les trois députés
de la Lega Nord. Créer une " internationale " des nationalistes
est une tâche très difficile et même quasi-impossible.
Parti du Peuple danois, Vlaams Block flamand
ou FPÖ autrichien : les formations d'extrême droite se sont largement
développées ces dernières années dans des régions
de relative prospérité économique. Existe-t-il " un
extrémisme des riches " en Europe ?
Tous ces partis (et on pourrait y ajouter l'UDC-SVP
de Cristoph Blocher en Suisse) appartiennent en effet à une " Europe
riche ". Cependant, le critère de la richesse ne me semble pas décisif
pour comprendre le succès de ces partis. En revanche, tous ces pays (Autriche,
Suisse, Belgique, Danemark, Pays-Bas) ont des systèmes politiques où
le conflit a souvent perdu beaucoup de son sens dans la mesure où gauche
et droite donnent parfois l'impression de s'accorder sur l'essentiel et se répartissent
en un quasi-consensus institutionnel les dépouilles du pouvoir. Ces systèmes
de " démocratie consociative " (très bien étudiés
par le politologue néerlandais Arend Lijphart) ont généré
un vote contre un jeu politique considéré comme complètement
clos et donné un espace politique très important à des partis
protestataires, hors système, incarnant des espoirs de relève d'un
personnel politique usé et incapable d'organiser une véritable alternance.
Dans certains pays comme l'Autriche ou l'Italie,
des partis d'extrême droite ont aussi participé à des gouvernements
d'orientation conservatrice. Quelles ont été les conséquences
d'une telle stratégie pour ces formations ?
Quand un parti " hors système "
intègre le système en participant à des coalitions gouvernementales,
il perd rapidement aux yeux de ses électeurs toute une partie de son intérêt.
La " culture de la protestation " s'évanouit dans la " culture
de gouvernement ". C'est alors que nombre d'électeurs protestataires
quittent ces formations. Tel a été le cas en Italie pour la Lega
Nord (qui passe de 10,1% en 1996 à 3,9% en 2001), en Autriche pour le FPÖ
(de 26,9% en 1999 il chute à 10% en 2002), aux Pays-Bas pour la Liste Pim
Fortuyn (de 17% en 2002 la LPF tombe à 5,7% en 2003). D'une certaine manière,
en France, Jean-Marie Le Pen, par son opposition radicale à la droite de
gouvernement, a compris que la fortune électorale du FN n'avait rien à
gagner à une participation gouvernementale.
Dans de grands pays européens comme
la Grande Bretagne ou l'Allemagne, l'extrémisme de droite reste marginal.
Quelles sont les raisons d'une telle faiblesse ?
Dans certains pays, le mode de scrutin majoritaire
à un tour (cas de la Grande Bretagne) a beaucoup contribué à
empêcher l'émergence d'un courant d'ultra-droite nationaliste. D'autre
part, dans le cas britannique, le positionnement clairement à droite du
parti conservateur n'a pas laissé beaucoup d'espace aux épigones
britanniques de l'extrême droite. En Allemagne, " l'interdit historique
" lié à l'expérience national-socialiste et à
ses résultats, obère le développement d'une extrême
droite forte et durable.
Hormis le cas d' " Alleanza nazionale
" en Italie, ce courant politique est aussi globalement absent de l'Europe
méditerranéenne. Pourquoi ?
Le cas d'Alleanza nazionale est spécifique.
Il s'agit d'un ancien parti fasciste qui, depuis 1995, a fait son aggiornamento
et est devenu un grand parti conservateur de droite. Les héritiers du néo-fascisme
italien (MSI-Fiamma Tricolore, la scission de l'Alleanza nazionale emmenée
par Alessandra Mussolini) ne rassemblent que très peu d'électeurs.
Le désir du retour d'une droite fasciste en Italie est tout à fait
marginal. Dans les autres démocraties du sud (Portugal, Espagne, Grèce)
le souvenir d'expériences autoritaires relativement récentes ne
nourrit aucune nostalgie de ceux-ci et l'extrême droite qui entretient la
mémoire du salazarisme, du franquisme ou encore du " régime
des colonels " n'enregistre que des scores tout à fait confidentiels.
L'extrême droite ne réussit en Europe que lorsqu'elle sait épouser
son temps.
Quelles sont les particularités du Front
National dans le paysage de l'extrême droite européenne ? Le Front
national de manière générale ne réalise pas ses meilleurs
scores à l'occasion de ce type d'élection. Pour quelles raisons
?
Globalement, même si le FN a connu sa première
percée électorale aux européennes de 1984, les élections
européennes ne sont pas un rendez-vous très favorable pour lui.
En effet, il y connaît des problèmes de mobilisation particulièrement
dans l'électorat populaire. L'élection présidentielle, de
par sa dimension hexagonale, de par la présence de Jean-Marie Le Pen, de
par sa dimension plébiscitaire, reste l'élection la plus favorable
pour le FN. Indépendamment de cette variable du type d'élections,
le FN reste aujourd'hui la force d'extrême droite la plus importante dans
l'Union européenne. Pourquoi cette spécificité française
? Cette " exceptionnalité " s'enracine dans de vieilles traditions
politiques (legs contre-révolutionnaire, pulsion césariste), dans
une histoire politique marquée par le souvenir douloureux de la guerre
d'Algérie, dans un système politique qui a connu de longues périodes
de cohabitation et enfin dans une culture républicaine et étatique
qui n'admet qu'à contre-coeur l'accentuation des différences ethniques
et culturelles ainsi que la crise de l'Etat-providence national.
Le 1er mai dernier, 8 pays d'Europe centrale
et orientale ont intégré l'Union européenne. Quelle est l'importance
des formations d'extrême droite dans ces pays ?
Dans nombre de ces pays, l'extrême droite
avec sa longue tradition de " nationalisme de fermeture " est présente.
Un clivage y oppose ceux pour qui l'Europe incarne un grand rêve et l'arrimage
définitif à une communauté démocratique et les nostalgiques
du national-communisme prêts à tomber dans les filets d'ultra-nationalistes
comme le Tchèque Miroslav Sladek (RMS), le Hongrois Istvan Czurka (MIEP),
le Polonais Andrzej Lepper (Samoobrona). Dans plusieurs de ces pays (Pologne,
Lettonie, Slovaquie, Slovénie
) la droite extrême ultra-nationaliste
et souvent xénophobe sera présente. Reste à savoir si toutes
ces formations, au cas où elles parviennent à avoir des élus,
seront capables de se réunir dans un même groupe. La réponse
est d'ores et déjà négative et on les retrouvera dispersées
dans différents groupes allant des non-inscrits aux groupes souverainistes
en passant par un éventuel groupe d'extrême droite sous la houlette
de Jean-Marie Le Pen.