Le 10 juin 2004 - Au
soir du premier tour des élections régionales, les résultats
de l'extrême gauche ont pu paraître surprenants. En effet, pour la
première fois depuis 1995, l'extrême gauche n'a pas amélioré
son score à une élection, mettant fin ainsi à un cycle ascendant
qui constituait une des évolutions politiques les plus notables de l'histoire
politique récente dans l'Hexagone : passer entre 1988 et 2002 de la confidentialité
au premier plan. Les partis trotskistes étaient pourtant devenus après
le 21 avril une préoccupation majeure des partis de l'ex-gauche plurielle,
ceux-ci leur reprochant d'ailleurs leur contribution à l'élimination
de Lionel Jospin à la présidentielle. Doit-on alors y voir la fin
de l'attractivité de Lutte ouvrière et de la Ligue Communiste Révolutionnaire,
un retournement de conjoncture avec le "retour au bercai" des électeurs
qui avaient fait défaut aux partis de la gauche de gouvernement deux ans
auparavant?
Le bilan des
élections régionales et cantonales pour l'extrême gauche
Il est vrai que le Parti communiste a réalisé
des scores inattendus dans les régions où il se présentait
seul, alors que certains envisageaient déjà sa vampirisation totale
par l'extrême gauche, et les listes dirigées par le PS ont atteint
un niveau jamais égalé depuis plus d'une décennie, sans compter
la confirmation voire l'accentuation du succès de la gauche plurielle au
second tour avec la victoire dans 20 régions en France métropolitaine.
Simultanément, les partis trotskistes avec un score moyen de 4,58% et des
variations comprises entre 2,7% et 6,6% ont perdu près de la moitié
de leur score de 2002 en suffrages exprimés, même s'ils ont fait
un peu mieux qu'en 1998 (4,41%). De plus, le changement de mode de scrutin aux
régionales aidant, les listes d'union LO-LCR n'ont pu se maintenir dans
aucune région, et, par conséquent n'ont pu conserver aucun des 27
conseillers régionaux qu'ils avaient obtenus en 1998. Enfin, contrairement
à la théorie défendue par certains leaders trotskistes dite
"des deux gauches" qui voudrait que désormais celles-ci soient
irrémédiablement opposées, pour expliquer le score du PS
et de ses alliés au soir du 28 avril 2004, il est nécessaire d'envisager
un report quasiment parfait des votants LO-LCR sur les listes PS et alliés,
montrant ainsi que ces électeurs se sentent appartenir à la gauche
avant tout.
Le bilan semble donc bien globalement défavorable
à l'extrême gauche. Pourtant, doit-on en conclure au début
du reflux trotskiste ? D'abord, cette baisse en pourcentage en deux ans de l'alliance
LO-LCR s'explique avant tout par les raisons qui ont amené les électeurs
à choisir Laguiller, Besancenot ou Glückstein en 2002. Pour nombre
de commentateurs politiques, ces choix s'assimilaient à de l'adhésion
aux programmes et idées défendues par ces candidats. On peut estimer
en fait à moins d'un sur cinq la proportion des électeurs dans cette
situation à la présidentielle. Pour l'essentiel, ce choix s'expliquait
par la volonté des proches des partis de la gauche plurielle d'influer
dans le sens d'un programme "plus à gauche" de la coalition formée
entre le PS et ses alliés, mais non par une rupture définitive avec
ceux-ci. Dès lors, les électeurs d'extrême gauche en 2004
ne sont pas la transposition de leurs homologues de 2002, en ce que la proportion
de votants d'adhésion est vraisemblablement beaucoup plus forte. A certains
égards, le vote LO-LCR aux régionales et aux cantonales est un vote
plus "pur", qui épouse mieux les zones de forces et de faiblesses
de cette famille politique. De plus, l'extrême gauche a démontré
une meilleure implantation locale présentant en 2004 des candidats dans
1161 cantons sur 1928 et réalisant 3,04% des votes exprimés en 2004
alors qu'en 1998 sur les mêmes cantons elle n'était présente
que dans 169 d'entre eux et totalisait 0,62% des suffrages exprimés. Le
succès électoral n'a pas eu lieu, mais ce mouvement dénote
le renforcement des structures partisanes trotskistes dans les dernières
années. Une structure partisane plus présente, une géographie
électorale qui s'affine, autant d'éléments qui incitent à
penser que, bien que minoritaire, cette famille politique a de grandes chances
de perdurer dans les prochaines années et donc de prolonger sa fonction
d'aiguillon social pour la gauche de gouvernement.
L'extrême
gauche et l'Europe
La première question à poser est
celle de la comparaison : existe-t-il dans les différents pays membres
de l'Union européenne des situations semblables à celle de l'extrême
gauche française ? A priori, au vu du succès des forums et manifestations
altermondialistes européens (comme le récent Forum Social Européen
de Paris à l'automne 2003), on pourrait croire à l'émergence
de l'un de ces mouvements transnationaux similaires aux manifestations pacifistes
de l'hiver 2003 allant dans le sens de la constitution d'un pôle de radicalité
européen à gauche de la gauche. Mais cette hypothèse est
trompeuse. D'abord, l'altermondialisme dépasse les strictes frontières
des mouvements trotskistes, englobant notamment une partie des mouvements écologistes
et des partis de la gauche traditionnelle (le faible succès prévisible
des listes altermondialistes en France - moins de 1% dans les enquêtes-
montre d'ailleurs bien la difficulté de transposer une audience sociale
en vote). Ensuite, l'extrême gauche constitue une galaxie hétérogène,
fruit des particularités nationales et des traditions idéologiques
qui se disputent cet espace politique.
Ainsi, si on remonte aux élections européennes
de 1999, tout au plus peut-on identifier trois partis ou organisations proches
en termes de localisation sur les échiquiers politiques nationaux de l'alliance
LO-LCR : le Parti Socialiste aux Pays-Bas qui a recueilli environ 5% des voix
en 1999 d'inspiration maoïste, le Parti Socialiste Révolutionnaire
portugais (3% des voix en 1999) qui se réclame du trotskisme et enfin la
liste Debout en Belgique francophone (0,74% des voix), liste qui ne se rattache
pas explicitement à une doctrine d'extrême gauche particulière.
Autre exemple de cette hétérogénéité : la LCR
a signé à l'occasion des élections européennes de
2004 un " manifeste anticapitaliste pour une autre Europe " (Lutte ouvrière
ne faisant d'ailleurs pas partie des organisations qui le soutiennent), avec 10
autres organisations (dont 2 en Espagne et 3 au Royaume-Uni), dont les scores
aux dernières élections législatives nationales s'échelonnent
entre 0,2% pour le Socialist Working Party gallois et 3,8% pour la DL/LG luxembourgeoise.
On est donc loin, à l'échelle européenne, de l'implantation
durable qu'on aurait pu attendre. L'extrême gauche française est
bien un cas isolé dans l'UE en ce qui concerne sa situation électorale.
Cette situation atypique s'est d'ailleurs bien
fait sentir au Parlement européen, où pour la première fois,
grâce à leur union, 5 députés européens LO-LCR
ont été élus en 1998. Ces députés ont rejoint
le groupe Gauche Unitaire Européenne, qui compte majoritairement dans ses
rangs les Verts nordiques et les élus communistes. L'extrême gauche
n'est donc pas une force européenne comparable à la social-démocratie
ou aux chrétiens-démocrates. Signe d'ailleurs de leur faible poids,
y compris au sein de leur groupe : aucun des députés trotskistes
ne s'est vu confier de rapports parlementaires (alors que ceux-ci sont pourtant
répartis proportionnellement entre chacun des groupes). Au final, leur
bilan parlementaire n'est guère marquant, tout au plus peut-on parler de
l'abstention des députés LCR et du vote des députés
LO en défaveur de la proposition parlementaire de taxe Tobin.
Que peut attendre
l'extrême gauche des élections européennes ?
Au vu des résultats électoraux nationaux
des composantes de la galaxie d'extrême gauche européenne, l'enjeu
principal est de savoir si leur représentation au Parlement européen
subsistera ou non. Celle-ci étant essentiellement composée d'eurodéputés
français, on peut penser que la réforme du mode de scrutin hexagonal
avec la création des huit grandes régions électorales ne
sonne le glas de la représentation trotskiste à Bruxelles et Strasbourg.
En effet, même si le niveau des listes LO-LCR
reste similaire à celui des régionales, elles ne pourront à
elles seules garantir l'élection d'eurodéputés, tout dépendant
de la dispersion des voix (avec notamment la concurrence des listes du PT), et
du score des autres grandes composantes de l'offre politique française.
Elles pourraient dépasser la barre des 5% dans les régions Nord-Ouest,
Ouest et Loire/ Massif central, et ainsi participer à la distribution des
sièges. Mais seule la première dispose de suffisamment de postes
à pourvoir (12) pour que la probabilité de l'élection d'un
eurodéputé trotskiste ne soit pas négligeable.
Dans ces conditions, pour l'extrême gauche
française, comme pour les organisations qui lui sont proches, les élections
européennes seront plus un moyen de mesurer leur implantation géographique
et la solidité de leur électorat. A cette occasion, LO et la LCR
pourront vérifier si, comme nous le postulons plus haut, on peut parler
désormais d'ancrage stabilisé sur la scène politique particulièrement
hexagonale, ou bien si 2004 équivaut au reflux du mouvement trotskiste.
Pour l'heure les sondages pré-électoraux en France laissent augurer
une structure et une ampleur des votes pour ces deux partis conformes à
leur niveau et composition de mars 2004, ce qui plaide pour la persistance et
l'ancrage de la mouvance trotskiste dans le paysage politique français.