L'héritage du mitterrandisme


Le 10 octobre 2000 - Réalisée à l'occasion de la diffusion par France 3 d'un documentaire de Patrick Rotman en 4 volets, "François Mitterrand, le roman du pouvoir", cette enquête réalisée pour Le Monde et "CQFD" permet de faire le point sur les années Mitterrand.

Retiré de la vie politique française à l'issue de son second septennat et de la victoire de Jacques Chirac en 1995, et de la vie terrestre le 10 janvier 1996 à la suite d'une longue maladie, François Mitterrand laisse un bilan mitigé. Surtout, personnalité complexe au passé parfois sinueux qui aura dirigé le pays durant 14 ans, suscité espoir et déceptions, critiques et admiration, il ne laisse pas insensible.

Un bilan en demi-teinte particulièrement clivant

Le bilan global des deux septennats de François Mitterrand est loin de faire consensus. Si 50% des personnes interrogées le jugent " plutôt positif " et 38% " plutôt négatif ", les Français se rangent en deux camps. D'un côté, les sympathisants de gauche qui soulignent largement les aspects positifs de son action : 72% émettent ainsi un jugement favorable (contre 21%) ; d'un autre côté les sympathisants de droite parmi lesquels, à l'opposé, 62% jugent négativement son action (contre 31%).

Dans les autres catégories de la population, on constate un soutien appuyé des plus jeunes (56%) et des catégories populaires (58% des employés et des ouvriers jugent son bilan positif), alors que les plus âgés et les cadres supérieurs se montrent plus critiques.

Le bilan positif d'" un Français sur deux " appréciant l'action du Président de la République entre 1981 et 1995 est à mi chemin entre le bilan du premier septennat (56% de jugements positifs en mars 1988) et du second (47%). Il est en revanche en deçà de celui enregistré lors du premier anniversaire de la mort de François Mitterrand, mais ceci est essentiellement dû à la progression du nombre de personnes interrogées se déclarant sans opinion : 12% aujourd'hui pour 4% en décembre 1996, les réponses positives et négatives reculant simultanément.

Car au delà des jugements globaux et des souvenirs mitigés laissés par l'action de François Mitterrand, le principal enseignement de cette étude réside dans la perte de mémoire de l'opinion à l'égard de l'ancien Président de la République. Cette perte de mémoire n'interdit toutefois pas une relecture de son action.

Les deux seuls domaines d'action dans lesquels les jugements sont largement positifs sont la construction de l'Europe (60% contre 22%) et " la place de la France dans le monde " : 59% contre 25%. Si les jugements, dans ce dernier domaine, sont moins positifs qu'au mois de décembre 1996 (73%), près d'un an après la mort de François Mitterrand, c'est avant tout en raison de la progression des " sans opinion " (16%, +11 points). Dans les 7 autres domaines soumis à l'appréciation des Français les réponses négatives l'emportent, à l'exception de la politique sociale où les jugements sont plus mitigés (44% positif contre 42%), mais en baisse sensible par rapport à 1996 (-13 points). Les jugements les plus négatifs concernent la lutte contre le chômage (68%), la moralisation de la vie politique (62%) et la sécurité des citoyens (56%). Surtout, les jugements positifs s'amenuisent, à l'exception de la lutte contre le chômage et la bonne marche de l'économie. On retrouve le schéma baisse concomitante des jugements positifs et augmentation des " sans opinion " dans 6 cas sur 8 et une progression simultanée des jugements positifs et des " sans opinion " dans seulement 2 cas.

Une mémoire qui s'efface peu à peu

Cela signifie, en résumé, que la mémoire des années Mitterrand tend à être plus diffuse dans l'esprit de l'opinion publique mais que lorsque les Français sont à même de la mobiliser, il en ont une vision plus négative que par le passé. Les deux exceptions - bonne marche de l'économie et lutte contre le chômage - peuvent s'expliquer par la situation économique actuelle. Celle-ci étant aujourd'hui bien meilleure qu'à la fin des deux septennats de François Mitterrand, une relecture de son action amènerait les Français à une plus grande indulgence. La passé relu, en quelque sorte à l'aune du présent. La perte de mémoire quant à elle, semble logique au regard du renouvellement des générations. La génération qui a porté Mitterrand au pouvoir au début des années 80 à aujourd'hui 20 ans de plus, et les jeunes qui accèdent à la majorité en l'an 2000 n'étaient pas encore nés au moment de l'alternance de 1981.

La lecture politique de ce bilan par domaine d'action ne révèle aucune surprise dans les jugements des sympathisants de droite. Seules trouvent grâce à leurs yeux la construction européenne et " la place de la France dans le monde " (respectivement 54% et 49% de jugements positifs). Dans l'ensemble des domaines considérés, leurs jugements sont inférieurs de 20 à 30 points à ceux des sympathisants de gauche. Chez ces derniers, même si le jugement global est très largement positif, les jugements par domaine sont plus mitigés. Certes, une majorité d'entre eux loue l'action conduite en matière de politique européenne et internationale, mais aussi la politique sociale, la bonne marche de l'économie et la réduction des inégalités. En revanche, les jugement sont nettement critiques en matière de lutte contre le chômage (61% de réponses négatives), de moralisation de la vie politique (58%) et mitigés dans les domaines de la sécurité des citoyens (47%) et du pouvoir d'achat (46%).

Les événements marquants des années Mitterrand

Parmi les événements " que l'histoire retiendra ", ceux qui sont jugés les plus marquants au cours des deux septennats, et dans une liste limitative de 8 événements, les Français citent d'abord l'abolition de la peine de mort (65%) et les réformes sociales (semaine de 39 heures, retraite à 60 ans, RMI) (53%). Si la signature du Traité de Maastricht, sans que l'on sache si cela reste positif ou négatif dans l'esprit des Français, est citée par 38%, les 5 autres événements ne sont cités que par moins d'une personne interrogée sur cinq, qu'il s'agisse des révélations sur l'action de François Mitterrand pendant l'occupation (cités par 11%), de la libéralisation de l'audiovisuel (11%) ou encore des lois sur la décentralisation (13%). Ce qui frappe dans ces résultats si on les compare à l'enquête réalisée au mois de décembre 1996, c'est une nouvelle fois la perte de mémoire et la trace de moins en moins forte que laisse l'action de François Mitterrand dans l'esprit des Français. Si 53% citent encore les réformes sociales, c'est près de 20 points de moins qu'il y a quatre ans. Ceci vaut pour la quasi totalité des événements cités, à l'exception de l'abolition de la peine de mort qui entrera certainement au Panthéon des grandes décisions politiques. Mais que restera-t-il de la semaine de 39 heures après celle, ramenée à 35 du gouvernement Jospin ? De la retraite à 60 ans lorsque l'on parle d'allonger la durée des cotisations ?

Sans compter que ces événements subissent eux aussi une lecture politique. Si l'abolition de la peine de mort et la signature du traité de Maastricht sont cités aussi bien par les sympathisants de gauche que de droite, les réformes sociales sont largement plus soutenues par les gens de gauche (66% pour 44% à droite). A droite ce sont les affaires politico-financières que l'on retiendra (25% pour 14% à gauche), avant les lois sur la décentralisation ou l'audiovisuel.

Un stratège féru de pouvoir

S'agissant de l'homme, c'est certainement "  l'animal politique ", le stratège, qui restera avant tout dans les mémoires. " La soif de pouvoir " est en effet le trait d'image qui caractérise le mieux le mitterrandisme (44%), et ce qualificatif est tout autant cité qu'en décembre 1996. Car concernant l'homme la mémoire des Français commence elle aussi à faire défaut. Ils ne sont plus que 29% à citer " la folie des grandeurs " (pour 36% 1996) ce qui est certainement mieux, mais 28% à retenir la fidélité à ses idées pour 43% il y a 4 ans. L'image de François Mitterrand ne fait pas, elle non plus, consensus. Si chez les sympathisants de gauche c'est l'image de la fidélité aux idéaux qui domine (42%), 38% citent également " la soif de pouvoir " et 35% le progrès social. Point de salut chez les sympathisants de droite. François Mitterrand reste d'abord associé à la quête du pouvoir (58%) et à la folie des grandeurs (45%).

Un monarque sans dauphin

Lorsqu'on interroge les Français sur les éventuels héritiers que pourrait compter François Mitterrand parmi les actuels leaders socialistes, aucun ne se détache. Lionel Jospin, Jack Lang et Laurent Fabius, s'ils sont plus fréquemment cités que Michel Rocard ou Martine Aubry, peinent à être perçus comme tel par plus d'une personne interrogée sur cinq. Un Président sans héritier donc et des résultats qui peuvent satisfaire Lionel Jospin qui, en exerçant son " droit d'inventaire ", a réussi à se défaire de l'image mitterrandiste qui lui collait à la peau. Car il est aujourd'hui un peu moins perçu par les Français mais aussi par les sympathisants socialistes comme le dépositaire de l'action de François Mitterrand.

Stéphane Marcel




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Brice Teinturier
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