Elections cantonales :
un enjeu de taille pour la gauche et la droite





Le 11 mars 2004 - Les conseillers généraux sont élus pour un mandat de 6 ans suivant un mode de scrutin uninominal à deux tours dans les cantons. Ne peuvent se maintenir au second tour que les candidats ayant rassemblé plus de 10% des inscrits. Au cas où aucun ou seulement un seul des candidats en compétition n'atteint le seuil de 10% des inscrits, peuvent participer au second tour respectivement les deux candidats ou le second candidat ayant rassemblé le plus de suffrages. La spécificité de l'élection des conseillers généraux est leur renouvellement par moitié tous les trois ans. Cela induit une plus grande inertie dans l'évolution des rapports de force politique ainsi probablement qu'une plus faible perception des enjeux politiques départementaux malgré la notoriété des conseillers généraux en milieu rural.

L'état des rapports de force politique

Avant les élections de mars 2004, 34 conseils généraux métropolitains sont dirigés par une majorité de gauche, et 61 par une majorité de droite. En 1998, le gain de près de 400 cantons par la gauche a permis la conquête de 12 départements. En 2001, malgré une stabilité du nombre de conseillers généraux de droite et de gauche, la gauche emporte la majorité dans 4 conseils généraux et en perd un seul (Allier). La droite et la gauche sont majoritaires respectivement en Corse du Sud et en Haute Corse. Les départements d'outre mer sont quant à eux tous dirigés par une majorité de droite depuis la perte de la Réunion par la gauche en 1998.

La gauche renouvellera-t-elle son succès de 1998 ?

Par conséquent, l'interrogation principale concerne la capacité de la gauche ex-plurielle à rééditer ou à améliorer les résultats de 1998, qui avaient été présentés comme sa meilleure performance de l'Après guerre avec 43,5% des suffrages exprimés au 1er tour (contre 40% pour les partis de droite) et près de 47% des suffrages exprimés au 2ème tour (contre 44,5% à la droite). Compte tenu de son niveau de départ, il est probable qu'elle peine à conserver l'ensemble de ses sièges et des conseils généraux qu'elle contrôle. Le risque est donc grand pour la gauche dans les cantons renouvelables qui constituent la clé du contrôle de bien des conseils généraux. Un tiers des conseils généraux contrôlés par la gauche sont sous la menace d'être renversés en cas de perte d'un nombre limité et localisé de sièges. Il faut se rappeler également que le gain d'élus de gauche en 1998 est pour partie le résultat du contexte politique de l'entre deux tours des cantonales marqués par des collusions droite-FN dans certains conseils régionaux et les divisions et polémiques qui en résultèrent. Cette situation se répètera-t-elle ? Peut-être est-ce le constat d'un risque élevé de reflux pour la gauche qui explique la perception d'un désintérêt et d'une faible mobilisation de celle-ci pour les élections cantonales. Ce qui contraste singulièrement avec l'attention accordée aux élections régionales. De nouveaux gains pour la gauche en sièges et en conseils généraux contrôlés seraient le signe d'une nette défaite de la droite.

Un scrutin qui avantage structurellement les partis de droite

Ce scrutin à forte dominante rurale et notabiliaire avantage structurellement les partis de droite, beaucoup mieux représentés chez les maires des petites communes et traditionnellement plus intéressés par l'enjeu départemental. Pour ces raisons, un renforcement de la gauche prendrait une valeur nationale et scellerait sans doute le destin du gouvernement Raffarin. Ce scénario est toutefois peu probable. Lorsque le premier ministre explique que les résultats des scrutins locaux sont difficiles à lire et parfois contradictoires, il se peut qu'il songe à la possible reconquête de sièges et de conseils généraux pour la droite qui rééquilibrerait un éventuel recul dans les élections régionales.

Le niveau du FN, principal péril pour la droite

Le péril pour la droite réside tout particulièrement dans le niveau du FN aux élections cantonales et dans sa capacité à être présent massivement au 2ème tour des cantonales à un niveau significatif. Pour mémoire, en 1998, les triangulaires, gauche - droite modérée - FN, au nombre de 316, ont amplifié la défaite des partis de droite. A cette occasion, le FN rassembla en moyenne 22% des suffrages exprimés, la droite modérée 36%, la gauche modérée 41,6% (écart de 5,6). Dans les duels classiques, le rapport de force était de 51,2% pour les candidats de gauche contre 48,8% pour les candidats de droite (écart de 2,4). C'est une illustration du pouvoir de nuisance pour la droite modérée de l'extrême droite. Un éventuel renforcement du FN va de pair avec une plus forte abstention des électeurs de la droite traditionnelle et risque d'aggraver les dommages causés à la droite modérée par les triangulaires lors des élections cantonales. A titre indicatif, les résultats du premier tour de la présidentielle 2002 dans les cantons renouvelables en 2004 indiquent, avec 27,15% d'abstention, 1303 cantons où Le Pen a dépassé les 10% des inscrits et 1525 où l'extrême droite dépasse les 10% des inscrits. Les résultats du premier tour des législatives 2002 dans les cantons renouvelables en 2004 indiquent, avec 34,87% d'abstentions, 308 cantons où le FN a dépassé les 10% des inscrits et 466 où l'extrême droite dépasse les 10% des inscrits. En 1998, le taux d'abstention aux cantonales était de 39,6%. Tout porte à croire que l'abstention sera plutôt supérieure, ce qui rend plus difficile d'atteindre le taux de 10% des inscrits et diminue, avec le même pourcentage des suffrages exprimés, le nombre de cantons où le FN est susceptible d'être présent au second tour, exception faite de l'éventualité de sa capacité d'être en seconde position dans un plus grand nombre de cantons.

Un scrutin qui s'annonce difficile pour le maintien
de l'extrême gauche et de CPNT au second tour

En ce qui concerne l'extrême gauche, à titre indicatif, les résultats du premier tour de la présidentielle 2002 dans les cantons renouvelables en 2004 indiquent, avec 27,15% d'abstention, 174 cantons où l'extrême gauche a dépassé les 10% des inscrits. Les résultats du premier tour des législatives 2002 dans les cantons renouvelables en 2004 indiquent, avec 34,87% d'abstentions, 1 seul canton (Aubervilliers) où l'extrême gauche a dépassé les 10% des inscrits. En 1998, le taux d'abstention aux cantonales étaient de 39,6%. Tout porte à croire que l'abstention sera plutôt supérieure. Ce qui rend plus difficile d'atteindre le taux de 10% des inscrits et diminue, avec le même pourcentage des suffrages exprimés, le nombre de cantons où l'extrême gauche est susceptible d'être présente au second tour. A noter que l'extrême gauche ne sera pas présente dans tous les cantons où elle a rassemblé plus de 10% des inscrits à la présidentielle, ce qui entrave sa capacité à être éventuellement présente massivement au 2ème tour des cantonales de 2004. De plus, dans nombre de cantons, il semble qu'il n'y ait pas unicité de candidatures de l'extrême gauche, avec la présence simultanée de candidats LO/LCR et PT, ce qui rend plus difficile encore la présence de candidats de l'extrême gauche au second tour des cantonales.

En ce qui concerne CPNT, à titre indicatif, les résultats du premier tour de la présidentielle 2002 dans les cantons renouvelables en 2004 indiquent, avec 27,15% d'abstentions, 100 cantons où CPNT a dépassé les 10% des inscrits. Les résultats du premier tour des législatives 2002 dans les cantons renouvelables en 2004 indiquent, avec 34,87% d'abstentions, 13 cantons où CPNT a dépassé les 10% des inscrits. En 1998, le taux d'abstention aux cantonales était de 39,6%. Tout porte à croire que l'abstention sera plutôt supérieure ce qui rend plus difficile d'atteindre le taux de 10% des inscrits et diminue, avec le même pourcentage des suffrages exprimés, le nombre de cantons où CPNT est susceptible d'être présent au second tour.

Un enjeu de taille pour les deux grandes coalitions de partis

En somme, bien que peu médiatique, l'enjeu des élections cantonales est non négligeable pour les deux grandes coalitions de partis. Pour l'une, la gauche, c'est le risque élevé, au regard des résultats de 1998 et de l'histoire électorale, d'un recul en sièges qui se traduirait par une brusque hémorragie du nombre de conseils généraux contrôlés. Pour l'autre, la droite, et en son sein, le gouvernement, c'est l'absence d'un reflux de la gauche voire, pire, une nouvelle érosion de ses positions cantonales et départementales qui constituerait un élément hautement significatif d'un divorce prononcé entre la droite et son électorat et d'un affaiblissement électoral profond, probablement comparable au désavou massif subi par la gauche lors des élections cantonales de 1985. La logique des élections intermédiaires prendrait une signification particulièrement grave et inquiétante pour la droite si elle prenait la forme d'un vote sanction discernable au niveau cantonal et départemental.


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Brice Teinturier
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Sylvain BROUARD
Chercheur au Cevipof



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