Le 13 avril 2005 - Pascal Perrineau, directeur du CEVIPOF, analyse les enjeux du scrutin du référendum du 29 mai prochain. Il explique notamment pourquoi un " non " français n'aurait pas le même impact qu'un " non " danois ou irlandais.
Quels sont les enjeux du prochain référendum pour la France ?
La France est un des pays fondateurs de lEurope, elle a été de tous les rendez-vous importants de la construction européenne et la ratification du traité pour la Constitution européenne est, à lévidence, un de ces rendez-vous. Les hésitations qui semblent traverser lopinion montrent, plus de 12 années après Maastricht, que la France est saisie par le doute et quelle ne fait plus partie du club des pays qui ont un degré élevé de confiance dans les institutions européennes (comme cela est encore le cas pour la Belgique, lEspagne, lItalie ou encore le Portugal).
Or lenjeu est de taille. Au travers de la ratification du traité établissant une Constitution pour lEurope, cest bien le sort de lEurope qui se joue. Un « non » français naura pas le même impact quun « non » danois ou irlandais. Le « non » dun pays fondateur du Marché commun aurait un écho majeur et signifierait le retour en force des logiques nationales et un coup darrêt au mouvement dintégration européenne. Dans le passé, lEurope a apporté aux pays du continent la paix, la croissance et lancrage dans la démocratie. Aujourdhui ces missions restent essentielles même si tout cela paraît relever davantage de lacquis que de lavenir immédiat. Néanmoins, le maintien de la paix reste une question essentielle à lheure où, il y a tout juste quelques années, la guerre a fait son retour sur le continent européen dans les pays de lex-Yougoslavie. La croissance et la prospérité sont des préoccupations quotidiennes dans des pays touchés par la crise et la fracture sociale. Lancrage dans la démocratie est un acquis à consolider, particulièrement dans les nouvelles démocraties issues de la désintégration de lEurope communiste. Et aucune démocratie, même vieille, nest durablement protégée contre les menaces des populismes et des nationalismes xénophobes.
Et pour l'Europe ?
Mais, au-delà de ces acquis à défendre et à renforcer, il y a la nécessité pour lEurope de peser pour quelle exerce dans le monde les missions quappelle son poids géostratégique. La France isolée ne pèse pas lourd. La Constitution marque la première étape dune capacité daction à la mesure de linfluence économique, morale et culturelle de lEurope et de ses composantes. Enfin, la Constitution inscrit dans le marbre la double logique intergouvernementale et communautaire de lUnion européenne. Cette double logique permet le dépassement difficile mais réel des égoïsmes nationaux et des crispations catégorielles. En cela, lUnion européenne est un véritable « ministère de lavenir ». Un succès du « non » marquerait un retour en force du « national » et des blocages qui lui sont liés.
Et pour lexécutif français ?
Cest le Président de la République qui a choisi la procédure de la ratification par la voie référendaire. Sa responsabilité est donc engagée même si ce choix est un choix risqué dans un contexte dassez profonde impopularité des deux branches de lexécutif. Au-delà de la question posée, on sait quun référendum est toujours un thermomètre de la popularité des gouvernements et est vécu, particulièrement dans la tradition française, aussi comme une « question de confiance ».
Et quen est-il des principales formations politiques à droite ?
A lextrême de la droite, le Front national attend de la dynamique du « non » quelle le remette en selle et le ramène sous les feux de lactualité. Pour cela, le FN reste discret afin déviter toute diabolisation du non. Les souverainistes divisés en plusieurs chapelles et menacés de marginalisation, à la suite de leurs piètres résultats des élections européennes de juin 2004, espèrent un retour en grâce qui leur permettrait de contester le leadership européen de lUMP et de lUDF. Quant à ces derniers, lUMP, parti du Président et de Nicolas Sarkozy, est souvent présenté comme nayant pas les mêmes intérêts selon quon insiste sur la tutelle du premier ou du second ; lUDF, qui se veut à lavant-garde de la construction européenne, attend que lopinion renforce le pôle européen de la droite.
Et pour la gauche ?
La gauche de la gauche, sévèrement rejetée lors des dernières élections européennes, espère que la coalition des mécontentements du « peuple de gauche » va lui redonner un espace dans un combat contre le « social-libéralisme » quil partage avec le PC, le mouvement altermondialiste, mais aussi une forte minorité des Verts et les courants minoritaires du PS. Autour du thème de « lEurope sociale » réapparaissent les vieilles pulsions de la « rupture avec le capitalisme » qui travaillent une gauche française dont le réformisme a toujours été un peu honteux. Le PS est au cur de la tourmente, une tourmente autour de son identité politique et autour de stratégies antagonistes de présidentiables qui cherchent à affaiblir le leadership du Premier Secrétaire sur ses troupes.