La "résistance" de l'étatisme français


Le 11 mai 2005 - Chercheur au CEVIPOF, Etienne Schweisguth affirme que "l'humeur frondeuse et protestataire semble être une des caractéristiques de la culture française". Les Français restent également très attachés à la protection de l'Etat-providence.

Quelles différences observez-vous entre la campagne de ratification du traité de Maastricht en 1992 et celle d’aujourd’hui ?

Lors du référendum sur le traité de Maastricht, les enquêtes du Cevipof avaient montré que l’hostilité à la construction européenne se fondait essentiellement sur le rejet des valeurs humanistes et universalistes, le rejet des valeurs d’ouverture et de tolérance, et non sur la crainte du libéralisme économique. Cette fois-ci, tout semble montrer que l’hostilité au libéralisme sera l’un des grands facteurs du ‘non’.

Par une de ces imprévisibles alchimies du suffrage universel, de nombreux électeurs ont décidé de transformer le sens de la question à laquelle ils devront répondre le 29 mai. Alors que le référendum pose la question de savoir si l’on adopte le nouveau traité constitutionnel ou si l’on en reste au traité de Nice, ils s’apprêtent à se servir du référendum pour émettre un message de protestation à l’encontre du libéralisme économique, tout en sachant que les principes économiques qu’ils contestent sont déjà contenus dans le traité de Nice, et que ceux-ci ne seront absolument pas modifiés si la réforme des institutions proposée par le nouveau projet de constitution n’est pas adoptée.

Les électeurs se trompent-ils d’enjeu ?

On pourrait être tenté de le penser et dire qu’ils se comportent comme un automobiliste qui refuserait qu’on lui change sa boîte de vitesse au motif qu’il est mécontent de sa suspension. Mais, ce faisant, on s’interdirait de comprendre les raisons profondes qui les amènent à faire ce choix en apparence irrationnel. Si tant d’électeurs, avec une telle force de conviction, font le choix de renoncer à transformer les institutions pour exprimer le refus du libéralisme qu’incarne à leurs yeux l’Union européenne, il y a nécessairement à cela de fortes raisons, qui ne se réduisent pas à des difficultés de compréhension des textes. On peut penser que celles-ci tiennent à quelques éléments permanents et profonds de la culture politique française.

Et lesquels en particulier ?

La forte hostilité d’une partie de l’opinion au traité constitutionnel me paraît résulter de la conjonction d’un chômage structurel de niveau élevé et d’un trait spécifique de la culture politique française, que j’appellerai son étatisme. Ce dernier semble plonger ses racines dans les siècles passés sans que l’on sache où fixer son origine. Etudiant la place du pouvoir central dans L’ancien régime et la Révolution, Tocqueville remarquait avec étonnement comment, déjà du temps de la royauté, l’Etat apparaissait comme le seul ressort de la machine sociale. « Personne, observait-il, n’imagine pouvoir mener à bien une affaire importante si l’Etat ne s’en mêle ». Et, longtemps avant que l’on invente l’expression d’Etat-Providence, il notait que, aux yeux des Français, l’Etat avait « pris la place de la Providence »’ De nos jours, l’Etat demeure pour les Français une sorte de divinité et de souverain laïc. Il est censé être le garant du bien moral et social. Bien que, dans la pratique, son action soit souvent source d’insatisfactions et de récriminations, il continue néanmoins d’être considéré comme le protecteur attitré de la population, celui auquel on s’adresse à chaque fois qu’un tort doit être réparé, et dont on considère qu’il manque à sa mission s’il n’intervient pas.

Comment se manifeste cette attitude de « dévotion » à l’égard de l’Etat ?

Cette attitude se manifeste dans les résistances à la décentralisation : le pouvoir régional est supposé être arbitraire, faible et sous la domination des intérêts privés, alors que le pouvoir national, malgré tous ses dysfonctionnements, est jugé « bon » par essence.

Elle se manifeste aussi bien évidemment dans l’attitude à l’égard du traité constitutionnel européen. Depuis 30 ans, le chômage mine la société française. Ni la gauche ni la droite ne se sont montrées en mesure de proposer une explication à ce fléau persistant, ni d’y trouver de remèdes. Devant le danger, toute société a tendance à penser qu’elle doit revenir à ses fondamentaux et ne pas se lancer dans des innovations douteuses. Aussi bien les réactions des électeurs s’inscrivent-elles dans les schémas de pensée hérités de la culture politique qu’ils portent en eux, et qu’ils considèrent non pas comme culturels mais comme naturels. Il n’est ainsi pas question pour eux d’accorder de l’intérêt aux politiques dites ‘libérales’ de lutte contre le chômage adoptées par certains pays - politiques pourtant couronnées de succès, qui sont fondées non sur la protection de l’emploi mais sur celle de la personne. Dans une culture qui voit dans l’Etat la puissance tutélaire, les bonnes solutions résident à leurs yeux dans un accroissement de l’intervention de l’Etat. C’est pour eux une évidence immédiate : davantage de réglementations et de contrôles, et moins d’ouverture des frontières, sont les directions à suivre.

Pourtant, dans les motivations du Non, il y a une dominante frondeuse et contestataire à l’égard des autorités.

L’humeur frondeuse et protestataire semble être une des caractéristiques de la culture française. Le philosophe Alain la célébrait en valorisant la tradition du « citoyen contre le pouvoir ». Raymond Aron y décelait un goût pour ce qu’il appelait la « satisfaction querelleuse ». Alain Duhamel y a vu une sorte de « complexe d’Astérix ». Cette tendance à la contestation des autorités, qui va de pair avec une demande d’aide et de protection adressée à ces mêmes autorités, n’a pu qu’être renforcée par la remémoration de l’échec des grands partis de gouvernement dans la lutte contre le chômage. Alors que les élections obligent à choisir entre des partis, le référendum offre une occasion unique d’exprimer une protestation à l’encontre de l’ensemble de la classe politique.

Depuis quelques décennies, l’étatisme a considérablement reculé dans l’organisation économique et sociale de la France. Sans doute a-t-il reculé moins vite dans les consciences que dans les faits, ce qui serait conforme à ce que l’on sait de la capacité de résistance des cultures nationales. Passé le 29 mai, l’avenir dira si la France, quatrième exportateur mondial, s’enfoncera, seule, dans la voie sans avenir du protectionnisme, ou si, quel que soit le résultat et quel que soit le scénario ultérieur, le référendum aura constitué un épisode du lent déclin de la culture étatiste française.

Propos recueillis par Renaud PILA (tf1.fr)

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Etienne SCHWEISGUTH
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