Les Français et l'Europe


Le 11 juin 2004 - Directeur du CIDSP (Centre d'Informations et de Données Sociopolitiques) et chercheur au CNRS, Bruno Cautrès* analyse l'opinion des Français sur l'Union européenne. S'il met en avant un sentiment globalement positif à l'égard de la construction européenne, il évoque aussi les craintes que celle-ci peut susciter notamment dans le domaine social.

L'opinion française est très favorable à l'Europe mais s'intéresse peu aux élections européennes. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

En France, les opinions positives sur l'Europe sont majoritaires : selon les enquêtes, un peu moins des 2/3 des Français estiment que la France a tiré bénéfice de son appartenance à l'Union et que cette appartenance est une bonne chose. La proportion des opinions positives varie beaucoup d'une question à l'autre, selon une logique souvent soulignée : les questions plus précises sur l'Europe, qui impliquent le répondant en faisant référence à des enjeux ou à des intérêts qui le concernent directement, suscitent des réponses plus nuancées que les questions plus générales ou abstraites. Si les Français se montrent majoritairement favorables à l'Union européenne et au processus d'intégration, une majorité d'entre eux déclarent cependant éprouver des craintes dans certains domaines spécifiques. Ainsi, dans l'enquête du Panel électoral français de 2002, entre 53% et 55% des Français disent par exemple avoir peur qu'avec la construction européenne "la France ne paie pour les autres pays", "il y ait une perte de l'identité nationale et de la culture", "il y ait une augmentation du nombre des immigrés". Il sont en outre encore plus nombreux (69%) à déclarer avoir peur "qu'avec la construction européenne il y ait moins de protection sociale en France" . L'appréciation sur l'état de l'opinion française vis-à-vis de l'Europe ne peut être portée que par comparaison avec les autres pays : l'opinion publique française se situe dans une position moyenne, ni franchement "euro-optimiste" (comme en Irlande, aux Pays-Bas ou en Italie), ni franchement "euro-pessimiste" ou "eurosceptique" (comme au Royaume-Uni ou en Scandinavie). Il n'est donc pas si étonnant que les élections européennes intéressent moins de la moitié des Français. Ceux-ci, comme la plupart des citoyens européens, vivent ces élections comme des élections sur enjeux plutôt nationaux. Ces élections sont difficiles à s'approprier pour les électeurs : les enjeux sont lointains et diffus, le rôle du Parlement européen n'est pas simple à comprendre et il n'existe pas encore de "vie politique européenne" ni de "système de partis" européen.

Comment les Français jugent-ils l'action du Parlement européen ?

Les Français, comme les Européens en général, connaissent le Parlement européen en tant qu'institution. C'est même l'institution européenne qui, avec la Commission, dispose de la meilleure notoriété dans l'opinion publique. Mais ils ignorent tout, ou presque, de son action et de son fonctionnement. C'est d'ailleurs plutôt l'action des parlementaires dont ils ignorent tout : le scrutin de listes nationales jusqu'ici en vigueur n'incitait, il est vrai, pas les députés français siégeant au Parlement européen, à rendre compte de leurs mandats. Peut-on espérer quelque chose du nouveau mode de scrutin régionalisé ? Rien n'est moins sûr, car la taille des circonscriptions régionales est importante, le nombre d'élus pour chacune n'est pas très important. On manque cruellement en France de " pédagogues " de l'Europe parmi les parlementaires français même si certains ont incontestablement œuvré en ce sens. Globalement, les Français jugent donc que c'est l'Assemblée nationale qui a plus de pouvoir que le Parlement européen.

Comment les Français voient-ils l'Union européenne ?

Deux grandes dimensions semblent aujourd'hui s'affirmer dans l'opinion publique française au sujet de l'Europe. D'une part, une dimension d'adhésion ou de rejet du processus européen lui-même : cette dimension oppose les catégories et les segments de l'électorat les plus en phase avec une représentation "ouverte " et tolérante de la société française et de son avenir à ceux qui ont une vision plus nostalgique, à tonalité de repli national identitaire. Cette dimension donne à voir certaines " constellations " politiques : les électeurs des grands partis de gouvernement, de gauche ou de droite, se rejoignent ici sur leur soutien à l'Europe et s'opposent aux électorats en particulier de l'extrême droite. Mais une seconde dimension commence à s'affirmer, non pas sur le soutien à l'Europe mais sur le type d'Europe : à gauche en particulier, les craintes sur la remise en cause de la protection sociale et sur l'Europe " libérale " activent une vision à la fois positive mais soucieuse sur le type d'Europe vers lequel nous allons.

De manière schématique, on dit que les partisans de la construction européenne se recrutent surtout chez les jeunes et les catégories éduquées de la population. Ce schéma est-il toujours valable aujourd'hui ?

Les opinions vis-à-vis de l'Europe suivent une sociologie relativement bien connue aujourd'hui : les plus favorables à l'Europe sont les plus urbains, les plus diplômés et ceux qui occupent les positions professionnelles les plus à même de leur faire rencontrer les avantages liés aux progrès de l'Europe (la mobilité, l'ouverture économique et culturelle). On constate également que les hommes sont, presque partout, toujours plus favorables à l'Europe que les femmes et ces différences résistent souvent aux différences de composition sociologique de ces deux groupes. On présente parfois " les jeunes " comme plus " ouverts " et donc favorables à l'Europe. S'il est vrai que certains, parmi " les jeunes " ont, à travers les programmes de mobilité étudiante en particulier, bénéficié des progrès de l'Europe, cette affirmation ne tient pas vraiment : " les jeunes " ne sont plus favorables à l'Europe que parce qu'ils sont en moyenne plus diplômés que leurs aînés. Ces grands clivages sociologiques se retrouvent presque à l'identique partout en Europe. Ces clivages sociologiques se complètent de clivages politiques : plus on est intégré politiquement et intéressé par la politique, plus on est favorable à l'Europe. Les liens entre opinions sur l'Europe et clivage gauche-droite sont de nature plus complexe comme on l'a dit plus haut.

Quelles sont les attentes des Français à l'égard de l'Union européenne ?

Les attentes sont diverses selon les domaines de l'action publique. Elles sont importantes en France, comme dans de nombreux pays européens, dans les domaines tels que la protection de l'espace européen face aux menaces écologiques, de la criminalité organisée, du terrorisme. L'Europe comme espace de sécurité intérieure et extérieure fait l'objet de fortes attentes et l'on constate une augmentation très significative en matière d'Europe de la défense. Dans le même temps, les domaines de l'action publique qui relèvent de l'Etat protecteur sont l'objet d'attentes qui concernent toujours davantage le niveau national qu'européen : les Français souhaitent que les problèmes qui les préoccupent le plus (chômage, insécurité, inégalités sociales, avenir de la protection sociale) restent majoritairement du ressort de leur gouvernement national.

Les attentes ont-elles évolué depuis 20 ans ?

Des évolutions se sont manifestées au fur et à mesure que les progrès de l'intégration européenne se sont accomplis. Il faut noter que depuis une grosse décennie, les Européens, dans leur ensemble, se sont montrés moins favorables à la construction européenne. Alors qu'au printemps 1991, 72% des Européens disaient que l'appartenance de leur pays à l'Union européenne était une bonne chose, seulement un peu plus de la moitié déclarent aujourd'hui la même chose. L'opinion publique française est à l'image de cette tendance générale : un important changement s'est produit au début de la décennie 90, lié aux crispations et inquiétudes nées de " l'Europe de Maastricht ". La baisse du soutien à l'Europe, qui s'étale entre le printemps 1991 et le printemps 1997 a ramené le niveau de soutien à l'Europe légèrement en dessous des niveaux de soutien du début des années 80. Ce sont bien sûr les débats sur le traité de Maastricht, sur l'élargissement et sur la réforme des institutions qui ont contribué à faire monter les inquiétudes à l'égard du processus en cours. D'autres explications peuvent être avancées : on a pu observer des relations entre la courbe des attitudes vis-à-vis de l'Europe et le taux de chômage ou le taux de croissance du PIB. Plus les Français prenaient conscience au début des années 90 de l'existence d'une crise économique durable, moins ils acceptaient de faire confiance à l'Europe. Enfin, les évolutions ont eu des raisons plus conjoncturelles : lorsque l'Europe s'est montrée impuissante au Kosovo en 1998/1999 ou lorsque la Commission européenne a été " éclaboussée " par certains scandales au printemps 1999. Depuis cette période, les niveaux de soutien à l'Europe que l'on constate dans l'opinion française évoluent légèrement en " dents de scie " selon la conjoncture économique en particulier.

Comment les Français jugent-ils la Constitution européenne ?

Toutes les enquêtes d'opinion réalisées sur le sujet montrent une assez grande méconnaissance des travaux et des propositions issues de la Convention sur l'avenir de l'Union européenne présidée par Valéry Giscard d'Estaing. Les questions institutionnelles apparaissent lointaines et complexes aux Français comme à l'ensemble des Européens. Selon l'enquête commanditée par la Commission européenne à l'été 2003, 56% des personnes interrogées dans l'Europe des 15 n'avaient jamais entendu parler des travaux de la Convention qui a " accouché " du texte constitutionnel (65% en France !) et 40% déclaraient n'avoir pas l'intention de le lire. Cette méconnaissance n'empêche pas les Français d'avoir une opinion générale sur l'idée d'une Constitution européenne. Ils approuvent très largement cette idée avec des niveaux de soutien qui se situent, selon les moments depuis un an, dans une fourchette entre 65 et 70% d'opinions favorables. Par ailleurs, les Français répondent très clairement qu'ils souhaitent un référendum sur l'adoption de cette Constitution. Il ne sera sans doute pas possible aux gouvernants de faire comme si ce souhait n'existait pas. Enfin, les Français attendent de cette Constitution qu'elle permette à l'Europe de parler davantage " d'une seule voix ", d'être plus forte économiquement et de renforcer l'efficacité de sa défense.

Le 1er mai dernier, 8 nouveaux pays d'Europe centrale et orientale ont intégré l'Union. Comment les Français perçoivent-ils cet élargissement ?

L'opinion publique française s'est montrée l'une des moins favorable à l'élargissement de l'Europe qui vient de se réaliser. Le caractère " asymétrique " de cet élargissement a été amplifié par certaines catégories de la population qui craignent des remises en cause dans le domaine des aides (agriculture). Ici encore, il faut être attentif aux indicateurs que l'on considère : le principe général d'un continent européen " réunifié " est soutenu, il inspire des sentiments de paix et d'échanges culturels. Mais dès que l'on demande aux Français s'ils sont prêts à soutenir les mesures économiques de soutien aux nouveaux membres de l'Union, les niveaux de soutien chutent fortement. En toile de fond, c'est la question des frontières géographiques de l'Europe qui inquiète (plus de la moitié des Français se déclarent opposés à l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne) et la crainte que l'Europe élargie ne représente en fait qu'un vaste marché favorisant les " délocalisations " économiques.

* Dernière publication : Cautrès (Bruno), Mayer (Nonna). Le nouveau désordre électoral. Les leçons du 21 avril 2002. Paris, Presses de Science Po, 2004.

Propos recueillis par Mathieu Guilsou

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Bruno CAUTRÈS
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