Quelle politique économique pour l'Europe ?


Le 11 juin 2004 - Pour Emiliano Grossman, chercheur au CEVIPOF, la politique économique européenne reste largement liée au principe de stabilité monétaire, surveillé par la Banque Centrale Européenne, et budgétaire, soumis au Pacte de stabilité et de croissance. Cependant, les pouvoirs du Parlement européen sont très importants en matière de gestion du marché intérieur.

Depuis l'adoption du traité de Maastricht, la mise en place de la monnaie unique et du Pacte de stabilité, on a souvent l'impression que la politique économique européenne est étroitement subordonnée au principe de la stabilité monétaire. Cette impression est-elle justifiée ?

Il faut d'abord dire clairement qu'il n'existe pas une seule politique économique européenne, mais différents niveaux d'action où les organes de l'Union interviennent de manière diverse. La politique économique de l'Union reste écartelée entre une politique monétaire fédérale complètement centralisée, dont le seul responsable est la Banque Centrale Européenne, et des politiques économique et budgétaires des Quinze qui ont parfois du mal à se coordonner. Le Pacte de stabilité et de croissance fixe des normes de stabilité budgétaire, qui représentent le principal dispositif de coordination des politiques économiques. A ce titre, la gouvernance économique reflète l'évolution des ambitions et des objectifs de politique économique dans les Etats membres depuis 20 ans. Les Etats ont accepté de leur plein gré que la BCE joue un rôle central dans le domaine économique et monétaire parce qu'ils voulaient arrêter des politiques monétaires expansionnistes. Le Pacte de stabilité et de croissance est censé limiter les dérapages budgétaires. Les 12 membres de la zone euro étaient tous d'accord pour limiter leur capacité de politique économique.

Qui détermine les grandes orientations de la politique économique de l'Union ?

Les grandes orientations de la Politique économique commune ou GOPE restent, en terme de décision, du ressort exclusif du Conseil des ministres, et plus particulièrement du Conseil ECOFIN, qui réunit l'ensemble des ministres de l'Economie et des finances des 25. La Commission, à travers de sa Direction générale en charge des affaires économiques et financières, rédige un premier document qui est ensuite débattu au Conseil des ministres. Ces grandes orientations se limitent néanmoins à une série de recommandations et d'objectifs affichés qui ne sont pas obligatoires, même si on peut constater une certaine convergence de fait des politiques économiques des Etats membres.

Les élections européennes représentent-elles véritablement un enjeu pour la gouvernance économique de l'Union ? Quelle est la place du Parlement ?

Sur tout ce qui touche à la gestion du marché intérieur de l'Union européenne, le rôle du Parlement est aujourd'hui fondamental. Sur des sujets assez techniques mais très importants, on peut aussi trouver au sein du Parlement européen des oppositions très tranchées et très significatives. L'un des exemples typiques de ce genre de divergences est, par exemple, la question de la brevetabilité des logiciels libres. On a sur cette question un vrai clivage au sein du Parlement entre des libéraux et des écologistes défenseurs des PME et partisans du principe du droit d'auteur, et des conservateurs qui défendent les intérêts des grands acteurs de l'industrie informatique tels que IBM ou Microsoft et qui défendent la brevetabilité.

La nouvelle implication des lobbies au Parlement européennes ces dernières années est à cet égard particulièrement intéressante Le Parlement est une institution qui au cours des 20 dernières années a vu ses pouvoirs augmenter considérablement. A chaque révision des traités, le Parlement a vu ses compétences s'accroître sans que cette évolution soit vraiment reconnue par les électeurs. L'Assemblée de Strasbourg est ainsi devenue une cible de plus en plus privilégiée pour les groupes de pression. C'est difficile à vérifier, mais selon les dires des députés et de certains lobbyistes, le Parlement prêterait plus d'attention aux consommateurs, aux écologistes ou encore aux PME, qui auraient plus de mal à se faire entendre auprès de la Commission.

Le Parlement n'a certes aucun pouvoir dans la définition des grandes orientations de politique économique de l'Union. Mais il peut prendre des décisions importantes dans des domaines qui touchent directement à notre vie quotidienne et à nos emplois.

Dans le domaine économique, que dit le projet de Constitution ?

La Convention sur l'avenir de l'Europe a très tôt fait le choix de laisser de côté les questions économiques, alors que celles-ci étaient présentées au début comme un grand enjeu de ces négociations. Pour des raisons d'équilibre politique, Valéry Giscard d'Estaing ne voulait pas risquer de se mettre à dos un grand pays comme l'Allemagne. Les conventionnels ont donc très tôt fait le choix d'exclure ces sujets des discussions et la Constitution n'en dit finalement pas un mot. C'est un peu triste, parce que ça aurait sans doute été l'occasion d'aborder des sujets importants pour l'avenir de l'Europe.

Certains pointent pourtant l'inscription dans le projet de Constitution de la nécessité de moderniser les services publics. Ils y voient une sorte " d'institutionnalisation de l'Europe libérale "

Dire qu'il y a au travers de cette Constitution " une institutionnalisation du libéralisme économique en Europe " n'est pas entièrement faux. Mais il faut aussi voir que les différents gouvernements français successifs, de gauche comme de droite, ont tout fait pour que l'Europe s'engage dans cette voie. Dans le domaine de la libéralisation des services publics, l'Europe ne nous a rien imposé. Quelques mois avant l'élection présidentielle de 2002, lors du Conseil européen de Séville, Jacques Chirac et Lionel Jospin ont tous les deux accepté le principe de la libéralisation du marché de l'électricité. Il ne faut pas oublier que cette directive de libéralisation a alors été votée par tous les Etats membres.

Propos recueillis par Mathieu Guilsou

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Emiliano GROSSMAN
Chercheur au CIDSP/CNRS


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