La participation politique
des femmes en Europe



Le 11 juin 2004 - Janine Mossuz-Lavau, directrice de recherche au CNRS, analyse les raisons d'une particularité française, la faiblesse de la présence des femmes dans la prise de décision politique. Elle évoque aussi l'importance de l'Europe dans la genèse de l'idée de parité et les différentes expériences européennes dans ce domaine.

Quelle est la place des femmes dans le Parlement européen ?

On ne peut pas vraiment dire que le Parlement européen soit une assemblée spécialement féminine dans la mesure où il ne comporte que 29,9% de femmes. Mais on peut constater quand même la forte féminisation de la délégation française qui a été élue en 1999. Celle-ci est en effet composée de 40,2% de femmes et se situe dans ce domaine, juste derrière la délégation finlandaise qui est la plus féminine de l'Assemblée (43,7%). Les dernières élections de 1999 en France se sont déroulées dans un contexte bien spécifique. Même si la loi sur la Parité n'était pas encore passée, la nécessité de faire élire des femmes au Parlement européen était tout de même bien présente.

Pourtant, seulement un peu plus de 10% de députés de l'Assemblée nationale sont des femmes en France. Quelle est la situation des autres pays de l'Union dans ce domaine ?

Avec seulement 12,3% de femmes au sein de l'Assemblée nationale, tout juste devant l'Italie (11,3%), la France reste bien l'une des lanternes rouges de l'Europe des Quinze. Pour ce qui est de la participation des femmes à la prise de décision politique, on a dans l'Union européenne deux groupes des pays. Les pays du nord de l'Europe ont une longueur d'avance, avec des taux au-delà de 30% de femmes présentes dans les différents parlements nationaux. C'est particulièrement le cas de la Suède qui détient le record du monde dans ce domaine avec un Parlement composé à 45,3% de femmes. Elle est suivie par le Danemark (38,5%), la Finlande (37,5%), la Hollande (36,7%), la Belgique (35,3%), l'Autriche (33,9%) et l'Allemagne (32,2%). On distingue ensuite les pays de l'Europe du sud et de l'ouest où la participation des femmes dans les parlements nationaux est moins importante et peut varier de 10 à 20 %. C'est par exemple le cas du Royaume-Uni (17,9%), du Luxembourg (16,7%), du Portugal (19,1%), de l'Irlande (13,3%) mais aussi de la Grèce, qui avec un taux de 14% a tout de même dépassé la France. Dans le domaine de l'Europe méditerranéenne, citons tout de même le cas singulier de l'Espagne, qui après les législatives surprises du mois de mars de cette année et une politique volontariste du leader socialiste José Luis Rodriquez Zapatero, a connu une avancée importante sur cette question. Les femmes représentent en effet 36% des députés des Cortes de Madrid, et le nouveau gouvernement espagnol est désormais un gouvernement entièrement paritaire composé d'autant de femmes que d'hommes.

Quelles sont les raisons de cette exception française ?

Il y a un certain nombre de raisons historiques à ce retard français. Une loi salique a d'abord été instituée au XIVième siècle afin d'interdire à toute femme de régner sur le Royaume de France, contrairement à ce qui se passait dans les autres états d'Europe. La Révolution française par la suite n'a donné un droit de vote censitaire qu'aux hommes, tandis que la IIIème République en 1848, de la même manière, excluait les femmes de l'instauration du " Droit de vote universel ". Et il a fallu attendre 1944 pour que le droit de vote soit enfin accordé à tous les citoyens français, hommes ou femmes.

On peut également trouver des raisons institutionnelles à l'absence des femmes dans les assemblées. Le mode de scrutin des législatives, uninominal à deux tours, est évidemment considéré comme défavorable aux femmes dans la mesure où les partis préfèrent envoyer à la bataille des notables, maires ou conseillers généraux, qui ont des mandats politiques importants. Le cumul des mandats et l'absence de statut de l'élu sont également des éléments qui ne militent pas pour une plus grande participation des femmes à la décision politique. La plupart des femmes aujourd'hui travaillent et continuent d'assurer la charge de la famille et des tâches domestiques. Il leur est donc souvent difficile pour elles d'assurer des tâches d'élus, notamment au niveau local. Elles ne disposent pas vraiment d'un statut de l'élu capable de les soutenir et qui pourrait leur permettre par exemple d'être rémunérées.

L'attitude du mouvement féministe dans une autre mesure a peut-être aussi une part de responsabilité dans ce retard de l'implication des femmes dans les instances de décisions politiques. Les féministes, durant les années 1970, au moment où le mouvement pour l'émancipation des femmes était le plus fort, n'ont que très peu montré des préoccupations pour la politique à visage parlementaire. Leurs préoccupations à l'époque se dirigeaient sur des questions tels que l'IVG, la loi sur le viol ou l'égalité des salaires. Elles s'intéressaient donc peu aux revendications de pouvoir politique classique.

Si on fait une analyse européenne, peut-on dire que le mouvement féministe français s'est distingué par rapport à d'autres mouvements féministes, notamment dans le monde anglo-saxon ?

Oui, le mouvement féministe français sur cette question s'est fortement distingué d'autres mouvements européens, et notamment de ceux du nord de l'Europe. Les féministes suédoises à cette époque étaient particulièrement actives sur ces questions. Elles ont été jusqu'à menacer de présenter des listes uniquement féminines aux élections. Face à ce risque (ces listes rencontraient un certain écho dans l'opinion), les partis politiques suédois ont alors vite décidé d'intégrer des candidates féminines afin de ne pas avoir de problèmes. Cette attitude tranche d'ailleurs fortement avec la mauvaise volonté dont les partis politiques français ont longtemps fait preuve pour ce qui est de l'association des femmes à la prise de décision. Les partis politiques se sont en effet longtemps comportés comme des cénacles masculins dont la seule vocation était de se reproduire à l'identique. Durant de nombreuses années, à la nécessité de renouveler les candidatures et de plus impliquer les femmes dans les élections, on objectait souvent l'argument "Pourquoi remplacer un homme qui n'a pas démérité !". Sans avoir bouleversé l'ensemble de ces pratiques, la loi sur la larité qui stipule désormais que les partis politiques doivent présenter autant de candidates que de candidats, a toutefois pu faire évoluer certaines choses. Elle a par exemple été assez efficace pour les élections comme les municipales, les régionales ou les européennes où elle impose une contrainte. Dans le cadre des élections législatives, son efficacité est pour l'instant assez réduite dans la mesure où elle n'est pas contraignante mais seulement incitative. Pour les élections législatives de 2002, la plupart des formations politiques ont en effet préféré présenter des notables, quitte à subir des pénalités financières pour ne pas avoir présenté 50% de candidates femmes. Le Parti socialiste n'a, par exemple, présenté que 36,13% de candidates, l'UMP un peu moins de 20%.

La France ces dernières années a pourtant mis en place une législation sur la parité. D'autres expériences de ce type ont-elles vu le jour en Europe ?

Il faut reconnaître que la France a été le seul pays à instaurer un dispositif paritaire pour l'ensemble des élections. Dans le cadre de l'Union, elle a récemment été suivie par la Belgique. Les Belges avaient par exemple déjà instauré en 1994 un quota de 30% de femmes candidates pour les scrutins de listes. Mais malheureusement, comme la loi ne stipulait pas la place que devaient occuper les candidates sur les listes, celles-ci se sont retrouvées en fin de liste et le résultat en terme d'élues a été plutôt décevant. Ils sont donc passés à un système paritaire qui n'est cependant pas exactement le même que le nôtre. La loi belge stipule simplement que les listes doivent être paritaires et que les têtes de listes doivent obligatoirement être un homme et une femme. Mais elle ne mentionne pas quel doit être l'ordre des candidates et des candidats à l'intérieur des listes. Elle est donc un peu moins complète que la nôtre qui impose, par exemple, une parité par tranche de 6 pour les élections municipales et une parité alternée pour les élections régionales. Hormis le seul cas belge, on peut également noter une autre expérience en Italie, où lors de la remise à plat de la loi électorale en 1993, on a finalement instauré des quotas de candidates pour les élections locales et la parité pour la portion de députés élus selon le mode de scrutin proportionnel. Malheureusement, la Cour constitutionnelle italienne a par la suite déclaré la loi inconstitutionnelle.

La parité est donc une réforme typiquement française. Mais l'Europe a-t-elle été un cadre important pour la maturation de cette idée d'une plus grande participation des femmes à la décision politique ?

L'Europe au niveau de ces instances communautaires a toujours été en avance sur ces questions là. On peut dater les débuts de la parité à l'année 1989, durant laquelle fut organisé par le Conseil de l'Europe à Strasbourg un premier séminaire sur le thème de la "Démocratie paritaire". Le sommet d'Athènes en 1992, avec la présence de nombreuses femmes ministres, a également adopté une charte qui incluait la revendication de la Parité. Les instituons européennes ont donc toujours été en pointe pour soutenir la revendication paritaire à ses débuts. Il faut dire également que l'Union, dans la mesure où tous les types d'expériences peuvent circuler et être médiatisées, est aussi un formidable cadre pour faire évoluer les mentalités. Les avancées sur ces questions dans les pays d'Europe du nord et plus particulièrement dans les pays scandinaves sont désormais connues. Il est difficile pour la classe politique française de les ignorer.

Durant cette campagne européenne, une place plus grande a-t-elle été faite aux femmes dans la composition des listes ?

Pour la composition des listes des élections européennes en France, on a désormais la loi sur la parité, qui s'applique et qui demande à l'ensemble des formations politiques de constituer des listes à parité alternée. Bien sûr, au-delà de ce principe, on peut constater comme pour les élections régionales que l'ensemble des têtes de listes sont toujours des hommes. Les listes qui dans les circonscriptions régionales ne gagneront que trois sièges, compteront donc deux hommes élus pour une seule femme. Si nous avons 50% de candidates, il faut nous attendre au fait qu'il n'y aura pas 50% de femmes élues le 13 juin.

Propos recueillis par Mathieu Guilsou

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Janine
MOSSUZ-LAVAU

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