Les Français et la situation internationale


Le 10 juillet 2002 - Un an après les attentats désormais historiques contre les tours jumelles de New York, les Français ont le sentiment que les dangers d'embrasement mondial s'éloignent mais ils prennent très au sérieux la menace que constitue l'Irak. Cela ne les empêche pas de se montrer souvent sceptiques ou critiques par rapport à la politique que mènent les États-Unis. Ils souhaitent plus de sécurité face au terrorisme mais rejettent toute forme d'aventurisme militaire. Ils sont en somme en phase, sur ce sujet, avec Jacques Chirac.

Par rapport à l'année dernière, les Français sont moins anxieux face aux dangers de guerre mondiale dans les dix prochaines années. En septembre 2001, sous le choc des attentats les plus dramatiques auxquels ils aient jamais assisté, l'hypothèse d'une déflagration générale dans les années à venir leur paraissait de l'ordre du possible. Cette année, ils apparaissent plus sereins et lorsqu'on leur demande d'opter sur une échelle de probabilités, ils s'avouent plus rassurés, même si, le cas est rare, les plus jeunes sont les plus pessimistes.

Cela ne signifie pas qu'ils ignorent les risques spécifiques. À leurs yeux, c'est aujourd'hui de très loin l'Irak qui constitue la première menace, l'Afghanistan passant de la première à la troisième place. Le front de tous les dangers se situe cette année au Moyen-Orient. Après le régime de Bagdad (désigné par 62 % des Français), c'est Israël qui leur semble le plus redoutable pour la paix (45 % des Français désignant l'état hébreu) : c'est particulièrement vrai des Français votant à gauche et de ceux qui ont fait des études supérieures. En revanche, les Palestiniens n'apparaissent qu'à la cinquième place. Pour une majorité au moins relative de Français, Ariel Sharon menace donc plus la paix que Yasser Arafat. Les États-Unis, eux, leur semblent nettement plus belliqueux qu'il y a un an. En 2001, ils apparaissent à la 8e place, en victimes ; cette année, ils occupent la 4e place, comme s'ils étaient co-coupable aux yeux d'une fraction des Français. Bizarrement, le Pakistan semble moins dangereux pour la paix mondiale qu'il y a un an dans l'esprit de nos compatriotes, ce qui prouve qu'ils sont sur ce point mal informés. En revanche, la guerre froide appartient dorénavant à l'histoire. Les Français en faisaient jadis la principale menace. Pour eux, malgré l'arsenal nucléaire de la Russie, ce n'est plus aujourd'hui le cas.

Aux yeux des Français, la menace s'est décidément déplacée. L'Islam les inquiète de plus en plus. 41 % jugent cette année qu'il s'agit d'une religion intolérante contribuant à produire des fanatiques. L'an passé, le chiffre n'était que de 37 %. Les jeunes ou les intellectuels sont nettement plus optimistes là-dessus que les autres, les électeurs de gauche moins inquiets que les électeurs de droite. Les commerçants, les artisans, et surtout les électeurs du Front national se montrent beaucoup plus pessimistes.

Vis à vis des États-Unis, le grand élan de solidarité et de sympathie s'estompe. Une très forte majorité (67 % contre 24 %, plus encore chez les jeunes, les intellectuels, les électeurs de gauche ou les Verts, ainsi que ceux de l'UDF) désapprouverait une attaque militaire américaine contre le régime de Bagdad pour renverser Saddam Hussein. Les Français sont aujourd'hui ainsi parmi les plus critiques au monde vis à vis d'une guerre préventive contre l'Irak. Ils sont d'ailleurs, tout aussi sceptiques sur les effets d'un éventuel renversement de Saddam Hussein : une toute petite minorité seulement (15 % mais 41 % parmi les électeurs du Front national) considère que cela permettrait de lutter efficacement contre le terrorisme. 40 % jugent au contraire que cela relancerait encore le terrorisme, 38 % que cela ne changerait rien. Difficile d'être plus clairement hostile à la politique de George Bush. L'action des États-Unis dans leur lutte contre le terrorisme est d'ailleurs considérée elle-même sans indulgence : 50 % des Français la jugent inefficace (58 % chez les électeurs de gauche, 60 % chez les jeunes) contre 42 % d'avis contraires. Tout se passe comme si en France les États-Unis avaient perdu la bataille de l'opinion.

Les Français n'ont d'ailleurs aucune envie de faire la guerre aux pays qui abritent les terroristes : ils sont seulement 16 % à soutenir cette option, contre 30 % l'an passé. Ils privilégient de beaucoup la défense sur l'attaque : 54 % apprécieraient un renforcement des contrôles d'identité en France, 44 % l'accroissement des moyens de sécurité dans les lieux publics, 42 % une aide financière accrue au développement économique des pays arabes les plus pauvres. Les Français ne croient pas à la guerre offensive comme moyen de réduire le terrorisme. Ils privilégient le bouclier plutôt que l'épée, la coopération plutôt que la confrontation. Ils n'aiment les menaces ni quand elles viennent des terroristes ni quand elles viennent des États-Unis. Ils plaignaient ces derniers l'an passé, ils les redoutent aujourd'hui.

Alain DUHAMEL




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