Les européensface à l'enjeu du fret ferroviaire



 

Le 11 décembre 2000 - Dans la perspective des Etats généraux du fret ferroviaire qu'ils organisent les 11 et 12 décembre 2000, le Ministère de l'Équipement, des Transports et du Logement et le Conseil supérieur du service public ferroviaire (CSSPF) ont demandé à la SOFRES de réaliser un sondage dans les cinq principaux pays de l'Union européenne. L'objectif en était de mesurer les perceptions du public sur les enjeux liés au fret de marchandises, et son opinion concernant le développement du fret ferroviaire et du ferroutage comme alternative au transport routier.

Dans chacun des pays concernés - France, Allemagne, Grande-Bretagne, Italie et Espagne - , un échantillon de 1000 personnes représentatif de la population nationale âgée de 18 ans et plus a été interrogé. Un questionnaire identique a été administré dans les cinq pays, agrémenté en France de quelques questions complémentaires permettant une exploration plus approfondie de l'opinion publique.

Les principaux enseignements de cette enquête sont les suivants :

  • Soulignant la prédominance de la route et les avantages comparatifs du fret ferroviaire, les Européens se montrent largement favorables à un rééquilibrage en faveur de ce dernier ;
  • Face à la pollution et aux risques que génère à leurs yeux le fret routier, les Français plébiscitent les alternatives ferroviaires ,
  • Si les Français sont réceptifs à l'idée d'un label " transport par train ", leur adhésion, avec les autres Européens, à l'intégration du coût des nuisances du fret de marchandises est modérée par la hausse des prix qui pourrait s'ensuivre

Les Européens se montrent largement favorables
à un rééquilibrage en faveur du fret ferroviaire

Bien que confrontés à une problématique relativement technique, qui n'a réellement surgi dans le débat public qu'à la suite des mouvements des routiers dans la plupart des pays européens en septembre 2000, les interviewés affichent une vision claire du paysage du fret de marchandise, qu'atteste le faible taux de " sans réponse " à l'ensemble des questions posées. Les opinions publiques européennes - et plus encore, française - apparaissent très favorable au fret ferroviaire, qui possède à leurs yeux un certain nombre d'avantages comparatifs par rapport au transport routier.

Le fret routier constitue de loin le mode prédominant de transport de marchandises aux yeux des Français : 82% le perçoivent comme tel (88% dans les départements montagneux, ce qui révèle une sensibilité accrue au trafic des poids lourds dans ces régions), contre seulement 12% qui pensent que le transport ferroviaire domine, et moins encore pour le maritime (3%), l'aérien (2%) ou le fluvial (2%). La tendance est globalement la même dans les autres pays couverts par l'enquête, avec toutefois une perception un peu moins marquée de la prédominance du transport routier, notamment en Grande-Bretagne : 79% des Allemands, 75% des Espagnols, 72% des Italiens et 68% des Espagnols font le même diagnostic. En moyenne 77% des Européens jugent que le fret routier domine, contre 12% pour le ferroviaire.

Cette vision du marché du fret de marchandises contraste nettement avec les orientations que souhaitent les Français en la matière : ils estiment en effet, dans leur grande majorité, que les pouvoirs publics devraient encourager en priorité le développement du fret ferroviaire (78%). L'encouragement au fret routier ne vient que loin derrière (15%, un souhait exprimé essentiellement par les employés - 22% - et les ouvriers - 26%), et est même devancé par le fret aérien (32%). Certes, la priorité accordée au transport par train est socialement inégale, plus marquée chez les cadres (88%) et les professions intermédiaires (86%) que chez les employés (76%) et les ouvriers (68%), ces deux dernières catégories restant plus attachées que la moyenne au fret routier (respectivement 22% et 26%). Toutefois, le souhait d'un engagement des pouvoirs publics en faveur du train reste largement majoritaire.

Le fret ferroviaire bénéficie, dans l'esprit des habitants des grands pays européens, d'avantages importants par rapport au transport routier :

  • il est plus rapide : c'est le moins évident aux yeux des Européens, qui jugent tout de même en majorité (53% contre 44%) que le transport de marchandises par chemin de fer est plus rapide que le transport par la route. Toutefois, si cette perception prédomine en Grande-Bretagne (64% contre 32%), en France (59% contre 39%), voire en Italie (51% contre 43%), Allemands et Espagnols jugent quant à eux (surtout chez les plus de 35 ans et dans les catégories sociales moyennes et supérieures) que le fret routier est plus rapide.
  • pollue moins : les Européens sont unanimes à estimer que le ferroviaire est le mode de fret le moins polluant (92% en moyenne, contre 4% pour le routier). 96% des Allemands (dont 100% des partisans des Grunen) et 93% des Français partagent cette opinion.
  • il est plus sûr : là encore, les habitants des grands pays de l'Union européenne affichent une très large préférence pour le train, 89% le jugeant plus sûr que la route (6%). Légèrement moins marquée en Grande-Bretagne (82%) et en Italie (84%), cette perception culmine en France (98%), l'accident du tunnel du Mont-Blanc et la permanence du débat sur la sécurité routière contribuant sans doute à renforcer dans l'opinion publique française le sentiment de dangerosité du transport routier.

Au total, le train comme mode de fret de marchandises bénéficie de traits d'images nettement plus positifs que les poids lourds dans l'ensemble des pays couverts par l'enquête - les blocus organisés par les transporteurs routiers quelques semaines avant la réalisation de celle-ci n'ayant pu que renforcer cette perception dominante.

De cet avantage comparatif du fret ferroviaire dans l'esprit du public découle une large approbation des propositions de transfert d'une partie du transport de marchandises de la route vers le train :

  • Une telle mesure est jugée nécessaire par 79% (contre 16%) des Européens interviewés, une opinion beaucoup plus marquée en France (91%), en Allemagne (84%) et en Italie (80%) qu'en Angleterre (73%) et surtout en Espagne (67%) ;
  • Elle est même urgente pour les deux tiers (66%) d'entre eux, Français et Allemands étant la encore les plus engagés (77%) tandis que l'opinion espagnole reste nettement en retrait (48%, contre 44% qui ne jugent pas cela urgent) ;
  • Elle est enfin réalisable pour 72% (contre 23%) des Européens interviewés, et plus encore 91% des Français.

Certes, ce soutien massif des opinions publiques européennes au transfert partiel du fret de marchandises de la route vers le train doit être relativisé. Il n'est pas également partagé par l'ensemble des populations interrogées : dans tous les pays, il est d'autant plus affirmé que l'on est âgé et que l'on appartient à une catégorie sociale aisée. De plus la problématique du transport de marchandises, par trop technique, est loin de venir en tête des priorités du grand public, même si elle s'inscrit dans une préoccupation environnementale croissante. Enfin, il est, on l'a vu, nettement moins important dans certains pays comme la Grande-Bretagne et surtout l'Espagne. Pour autant, il y a dans ces réponses une indication claire : les Européens, et surtout, de façon très marquée, les Français, ont sur l'alternative fret routier / fret ferroviaire une opinion a priori très tranchée - du moins en l'état actuel de leur information sur le sujet. Si cela constitue incontestablement un atout pour le développement potentiel du fret ferroviaire, c'est aussi une contrainte politique, tant une politique de rééquilibrage au profit du premier est perçue comme non seulement nécessaire et urgente, mais aussi réalisable - ce qui ne laisse que peu de place à l'indulgence.

Face à la pollution et aux risques que génère à leurs yeux le fret routier,
les Français plébiscitent les alternatives ferroviaires

Soulignant fortement les inconvénients liés à la croissance du fret routier de marchandises, les Français se montrent unanimement favorables au ferroutage, qu'ils ne semblent cependant pas vraiment distinguer des autres solutions de substitution par le ferroviaire.

L'inconvénient lié à la croissance du transport routier de marchandises cité le plus spontanément par les Français est le risque d'accidents qu'elle implique (47%). La pollution de l'air par les gaz d'échappements vient en deuxième (37%), loin devant les difficultés de circulation (10%), le bruit (3%) et la dégradation des routes (2%). Les femmes, les cadres supérieurs et les sympathisants de droite se montrent plus sensibles que la moyenne à la dangerosité du trafic de poids lourds, tandis que les plus jeunes (18-24 ans) et les plus âgés (65 ans et plus), ainsi que les sympathisants écologistes, mettent d'abord en avant la question de la pollution.

Cependant, lorsqu'ils peuvent donner deux réponses à cette question, les Français mettent en avant la pollution atmosphérique (76%) autant que les risques d'accident (73%), très loin devant les autres problèmes. Le regard défavorable porté par l'opinion publique sur le fret routier par rapport au ferroviaire se fonde donc sur ces deux aspects récurrents du fret routier dans l'actualité. Dans les départements montagneux, où l'enjeu du transport de marchandises est plus immédiat, la sensibilité à la question de la pollution est plus prononcée encore qu'ailleurs (86%, contre 75% dans les autres départements).

Face à ces inconvénients, et à la saturation croissante du réseau routier qu'induit le développement du fret de marchandises, les Français se montrent, dans leur très grande majorité, favorables aux diverses solutions privilégiant le transport par train. Le ferroutage est ainsi plébiscité : 93% (contre 7%) se disent plutôt favorables à l'idée de développer fortement le transport des camions sur les trains dans les zones où les axes routiers sont assez encombrés - une approbation qui s'élève à 99% dans les départements montagneux. Le développement des infrastructures ferroviaires plutôt que du réseau routier et autoroutier rencontre le soutien de 86% des Français (contre 12%), légèrement plus que la solution plus coercitive de la limitation de la circulation des poids lourds (85% favorables contre 15% défavorables) - les plus âgés, les ouvriers et les sympathisants communistes et RPR ayant un peu plus de réticences envers cette dernière.

Au total, l'opinion publique en France apparaît largement acquise au principe de la substitution du fret ferroviaire au fret routier, en particulier sous la forme du ferroutage, pour le transport des marchandises. Cependant, si l'orientation générale ainsi enregistrée est incontestable, l'importance presque uniforme des taux d'approbation rencontrés par les diverses solutions proposées semble suggérer que le grand public ne distingue pas forcément les spécificités techniques et les implications de chacune de ces alternatives.

Les Français sont réceptifs à l'idée d'un label " transport par train.

Les deux tiers (67%) des Français - cette question n'ayant été posée qu'en France - déclarent que l'existence d'un label " Transport par train " (c'est à dire " moins polluant ", " plus sûr "), qui garantirait qu'un produit a été convoyé par train plutôt que par camion, les inciterait certainement (32%) ou probablement (35%) à choisir un tel produit plutôt qu'un autre, contre 32% qui ne se montrent pas sensibles à ce principe.

Cette large adhésion, qui montre que l'opinion a en majorité intégré le rôle que peut jouer le consommateur dans la protection de l'environnement, croît avec l'âge (de 51% chez les 18-24 ans à 73% chez les 65 ans et plus) et est plus particulièrement le fait des femmes (70%, contre 63% chez les hommes) et des sympathisants de gauche et écologistes (respectivement 74% et 75%, contre 60% à droite).

Un instrument plus global des politiques de protection de l'environnement est le principe consistant, dans le domaine des transports, à faire payer à chaque mode de transport le coût des nuisances (pollution, bruit, accidents) qu'il cause à la collectivité. Cette étude constituait la première occasion de mesurer l'adhésion à ce principe des opinions publiques à l'échelle européenne. Les habitants des grands pays européens se montrent très majoritairement ouverts à ce principe : 69% y sont favorables (dont 26% très favorables) contre 26% défavorables. Cette appréciation est cependant graduée :

  • selon la nationalité : les pays anglo-saxons, où ce principe est présent depuis plus longtemps dans le débat public, sont en pointe (74% des Britanniques et des Allemands y sont favorables). Plus en retrait, la France, l'Espagne et l'Italie affichent des niveaux d'adhésion sensiblement égaux (respectivement 64% , 65% et 66%), mais la proportion d'opposants est plus importante en France (35%, contre 25% et 24% chez ses voisins).
  • Selon la profession du chef de ménage : en particulier en France et en Espagne, l'adhésion est plus marquée chez les cadres et professions intermédiaires que dans les catégories populaires (employés, ouvriers), ainsi que chez les commerçants et artisans, généralement moins favorables à tout principe de taxation ou de pénalisation des entrepreneurs. Cependant, quelle que soit la catégorie considérée, ils sont toujours une majorité à se dire favorables à l'intégration du coût des nuisances du transport de marchandises.

.mais leur adhésion, avec les autres Européens,
à l'intégration du coût des nuisances du fret de marchandises
est modérée par la hausse des prix qui pourrait s'ensuivre

Cette large approbation par les interviewés des différents pays couverts par l'enquête se tempère assez nettement lorsque l'on met en avant la hausse des prix des marchandises pour le consommateur final que provoquerait ce principe.

Certes, les deux tiers (66%) des Européens qui étaient a priori favorables au principe d'intégration du coût des nuisances le restent, une fois mentionnée cette conséquence, tandis que 32% d'entre eux y deviennent défavorables. Mais cette déperdition, plus limitée en France (25%) et en Grande Bretagne (28%) et nettement plus forte en Espagne (41%), affecte en particulier les catégories moyennes (employés) et populaires, plus sensibles par nature aux enjeux touchant au niveau de vie. Elle est ainsi, dans l'ensemble des pays, d'environ 10 points supérieurs à la moyenne chez les ouvriers.

Surtout, elle signifie qu'au total, moins d'un Européen sur deux (45%) est favorable au principe d'intégration du coût des nuisances lorsque est prise en compte son implication en termes de coût de la vie. Par contre, 23% n'y sont favorables s'il n'a pas de conséquences en la matière, et 26% y sont de toute façon défavorables (6% seulement n'ayant pas d'opinion, ce qui montre la présence de ces enjeux dans l'esprit des citoyens européens aujourd'hui). Seuls les Britanniques l'approuvent majoritairement (52%), devant les Allemands (48%) et les Français (46%), tandis que l'Espagne, où les mouvements écologistes sont moins influents politiquement, est nettement en retrait (37%). Ces résultats doivent être considérés comme positifs, car il est difficile de se prononcer, au travers d'une question de sondage, en faveur d'une mesure dont il est spécifié que l'on devra en supporter le coût, et globalement mal connue du public. Ils marquent toutefois les limites existant, en l'état actuel du débat, au large soutien affiché par ailleurs au fret ferroviaire et aux réformes structurelles en faveur de l'environnement en général.

Au total, trois grand enseignements se dégagent de cette enquête :

- Sur une problématique pourtant complexe et peu familière, l'opinion publique dans les grands pays européens apparaît nettement favorable à un rééquilibrage du transport de marchandises de la route vers le chemin de fer ;

- Si les sympathisants écologistes allemands ressortent, sans surprise, comme les partisans les plus affirmés d'une telle évolution, c'est en France que l'opinion est la plus massivement favorable au fret ferroviaire, qu'elle idéalise quasiment par rapport au fret routier. A l'inverse, l'Espagne apparaît globalement en retrait sur cette question.

- Cependant, au vu des hésitations qu'entraîne, particulièrement dans les catégories populaires, l'introduction du paramètre du coût, ces résultats largement positifs doivent être considérés, pour les politiques de développement du fret ferroviaire, comme un terreau favorable et à travailler et non comme les signes d'une opinion acquise.

Gilles CORMAN




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