Les Français et le harcèlement moral

Le 12 juin 2001 - A la demande de ADIA Intérim, la SOFRES a réalisé un sondage auprès des Français sur la perception du phénomène du harcèlement moral au travail, popularisé il y a quelques années par les livres de Marie-France Hirigoyen (1) et de Christophe Dejours (2) consacrés au sujet. Alors que les conflits sociaux liés à ces pratiques de gestion se multiplient, que les scientifiques tentent d'en définir les signes cliniques et que le législateur se saisit du problème, le grand public et en particulier les salariés expriment ici pour la première fois leurs sentiments et leur vécu face à un phénomène apparemment en pleine explosion.

Un concept familier.

Le harcèlement moral est devenu un concept familier à la plupart des personnes interrogées puisque seuls 4% n'en ont pas entendu parler, tandis que 66% déclarent savoir assez bien ce que c'est et 30% en ont entendu parler. L'ensemble de la population dispose d'un bon niveau d'information puisqu'on ne distingue pas de différence majeure entre les actifs et les inactifs, les salariés et les indépendants, avec toutefois une sensibilité un peu plus forte dans la fonction publique (75%). Plus le niveau socio-économique monte, plus le niveau d'information progresse, ce qui aboutit à ce que 82% des cadres sachent précisément ce que c'est contre 49% des ouvriers, catégorie très atypique de ce point de vue.

.et des expériences vécues

Mais le phénomène frappe encore davantage par le fait que plus d'un salarié sur deux (55%) déclare avoir été confronté au phénomène d'une façon ou d'une autre, et qu'un quart dit même en avoir été victime personnellement (24%). 22% en revanche n'ont été que témoins (un collègue harcelé) ou proches d'une personne (parent, ami) harcelée au travail. On distingue mal les statuts ou les professions où le HM serait plus courant : les victimes sont issues de toutes les catégories d'actifs, même si elles se concentrent davantage parmi les plus de 35 ans, expérience oblige. En revanche, les femmes sont autant voire moins souvent victimes que les hommes, constat qui va à l'encontre des idées reçues et - on le verra - des perceptions des salariés eux-mêmes.

Les salariés ne croient pas en une recrudescence des comportements de harcèlement

Alors que les déclarations des salariés permettent de mesurer la banalité du phénomène, ceux-ci portent un regard assez modéré sur son ampleur. Ainsi, un quart des salariés pense que le harcèlement moral est " très répandu " et constitue ainsi un des problèmes majeurs des relations de travail aujourd'hui : les femmes (30%), les chômeurs (38%) et les employés (30%) insistent sur cette idée, mais on notera que les victimes elles-mêmes ne sont " que " 46% à le percevoir comme un problème aigu.

La clé de cette attitude mesurée réside sans doute dans le fait que la majorité des Français ne croit pas à une irruption récente des comportements sadiques dans les entreprises, entérinant ainsi une brusque dégradation des conditions de travail. Ainsi, 67% des interviewés (65% des salariés) pensent " qu'en réalité, ce sont les gens qui en parlent plus facilement qu'autrefois ", tandis que 31% (34% des salariés) estiment que c'est " un phénomène plus fréquent qu'autrefois ". Les Français souscrivent donc à la thèse d'une brusque prise de conscience, d'une nouvelle capacité d'identifier et de nommer des phénomènes observés sans doute depuis des lustres mais jamais unifiés par un même concept. Les victimes elles-mêmes sont à peine plus sensibles à la nouveauté du HM (36%), mais on notera que ceux qui ont eu à la fois des proches et des collègues harcelés, qui ont en sorte multiplié leur expérience du harcèlement, ont plus tendance - et c'est logique - à y voir une nouveauté (49%).

On peut être harcelé partout.

Le constat est clair : il n'y a pas de lieux de travail plus protégés que d'autres, même si les entreprises semblent davantage propices au phénomène (30%) que les administrations (3%). En réalité, pour 64% des Français et 71% des salariés, " il n'y a pas de différence ". Et on notera que les grandes entreprises ne sont pas plus accusées que les petites.

. mais certains plus que d'autres

Il n'y a pas d'égalité face au harcèlement moral, mais les critères qui exposent plus ou moins une personne sont relativement centrées autour du sexe. Le genre, tout d'abord, puisque un Français sur deux pense que les victimes sont plus souvent des femmes que des hommes, contre l'autre moitié qui pense qu'il n'y a pas de différences. Les plus sensibles au sexisme sont les femmes, mais guère de manière impressionnante (53% contre 45% chez les hommes), les jeunes (55%) et les chômeurs (62%).

Le fait d'être homosexuel, ensuite, est l'autre facteur qui prédispose au harcèlement, quoique les jugements soient ici moins affirmés que pour les femmes (43% " plus souvent " contre 47% " ni plus ni moins " chez les salariés). Les jeunes sont de très loin les plus sensibles à cette discrimination (69%), ainsi que ceux qui ont été souvent témoins de HM sur leur lieu de travail (54%).

En revanche, la xénophobie est relativement moins citée comme exposant au harcèlement : si 36% pensent que les personnes d'origine étrangère sont plus souvent victimes que les autres, 51% pensent qu'il n'y a pas de différence. De même, l'âge ne paraît pas entrer en ligne de compte, ce qui signifie a contrario qu'aucun âge ne protège particulièrement : pour 72% des salariés, " il n'y a pas d'âge " pour être harcelé.

Les salariés et les victimes n'identifient pas d'attitude vraiment efficace contre le harcèlement moral

Dans un cas de harcèlement, les interviewés estiment que la meilleure attitude à adopter est d'alerter la hiérarchie (40%) et les syndicats (39%), soit une attitude de recours aux institutions, qui précède le fait de porter plainte, cité par 29%. Cette troisième position allouée à un traitement pénal du HM est assez remarquable : elle signifie que les débats récents ont sensibilisé l'opinion au caractère anormal et répréhensible d'un comportement qui sort de la sphère du monde du travail et de ses tensions inévitables.

Quasiment à égalité de fréquence, l'aide des collègues est recommandée par 28%, devant le changement de travail (16%) et " attendre que le climat s'améliore " (8%) qui apparaissent comme deux versions du jet d'éponge et, en tant que tels, moins valorisées.

Les réponses des victimes de harcèlement méritent attention car elles témoignent d'une plus grande hésitation - ou désarroi ? - face au phénomène. Aucune attitude ne s'impose vraiment, comme si ceux qui ont eu à souffrir de " bourreaux des bureaux " relativisaient l'efficacité des différentes solutions proposées.

Pour une pénalisation du harcèlement moral

L'absence d'un moyen de recours efficace en interne incite sans doute les salariés à vouloir recourir à une autorité extérieure ; par ailleurs, l'explosion du contentieux de la responsabilité (médicale, scolaire, des élus), les recours plus fréquents aux Prud'hommes, mais aussi le précédent que constitue le harcèlement sexuel, fournissent un terreau favorable à une pénalisation du harcèlement moral. Dans ce contexte, la perspective de voir le HM puni par la loi et inscrit comme une infraction au Code du travail réjouit les trois quarts des Français et plus de huit salariés sur dix. Seuls 20% et 15% s'y opposent au nom des dérives possibles et des abus de procédure. Les plus mesurés, on les comprend, sont les travailleurs indépendants - souvent employeurs - mais leur attitude n'est pas hostile pour autant : 56% sont pour la pénalisation, 42% contre.

Didier WITKOWSKI

(1) Le harcèlement moral, la violence perverse au quotidien, Syros, 1998.
(2) Souffrance en France, Seuil, 2000.




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