L'Europe des socialistes


Le 12 juin 2004 - Professeur d'analyse politique comparée à l'Université Panteion d'Athenes, Guerassimos Moschonas, analyse à la veille du scrutin les perspectives électorales des Partis socialistes européens. Il évoque aussi les rapports de force internes au PSE, et le manque de cohérence idéologique d'une gauche européenne qui peine à traduire dans les faits son slogan de "L'Europe sociale".

Les élections européennes de 1999 s'étaient traduites par un certain recul des partis socialistes en Europe. Comment ces élections se présentent-elles pour la gauche européenne ?

Pour les sociaux-démocrates, les élections européennes de 1999 ont été celles des illusions perdues. A l'époque, le mythe de l'Europe socialiste (11 des 15 pays de l'Union Européenne étaient gouvernés par les partis sociaux-démocrates) y a perdu une grande partie de sa force. Par rapport aux élections européennes de 1994, les socialistes ont progressé dans cinq pays et reculé dans dix. En outre, le PSE a vu lui échapper la majorité relative qu'il détenait au Parlement Européen au bénéfice du PPE (qui, rebaptisé PPE-DE, a rassemblé 232 des 626 parlementaires européens).

Aujourd'hui, la situation se présente différemment mais les prévisions ne sont pas très optimistes pour les sociaux-démocrates européens. Certes, le fait que les socialistes soient dans l'opposition dans la majorité des " anciens " pays membres (les Quinze) pourrait constituer un facteur de stabilisation, voire de renforcement électoral. Dans certains petits pays comme la Hollande, le Danemark, la Suède, la Finlande, l'Irlande ou l'Autriche, les résultats seront pour les sociaux-démocrates soit à peu près au même niveau qu'en 1999, soit meilleurs. L'Espagne et la Grèce vont plus ou moins confirmer les tendances électorales des récentes élections législatives (favorables pour les socialistes en Espagne, favorables pour les conservateurs de la ND en Grèce). En ce qui concerne les pays qui, par leur taille, procurent un grand nombre des députés européens, l'Italie, la France et, bien sûr, l'Espagne, ils devraient globalement, soit renforcer la part respective de leurs contingents sociaux-démocrates, soit réduire le nombre de leurs parlementaires PPE-DE. Cependant, des pertes supplémentaires, par rapport aux élections de 1999, ne sont pas à exclure dans deux autres grands pays, le Royaume-Uni (où pourtant le Labour n'avait obtenu que 28% en 1999) et l'Allemagne (là aussi, le SPD avait fait un mauvais score (30,7%) en 1999). Il faut ainsi s'attendre - dans les Quinze - à une meilleure performance des socialistes, considérés globalement en tant que famille politique.

Le rapport de forces dans le sixième Parlement Européen élu au suffrage universel direct sera néanmoins significativement influencé par les 10 nouveaux pays de l'Union Européenne. Dans ces pays, pris globalement, les partis sociaux-démocrates sont moins forts, et les formations appartenant au PPE ou aux Libéraux, Démocrates et Réformateurs (ELDR) plus puissantes. D'après certaines prévisions, le rapport de force au sein du nouveau PE devrait encore se modifier au bénéfice du PPE, et l'écart entre ce dernier et le PSE légèrement s'accroître. Cependant, l'instabilité politique et électorale dans les nouveaux Etats membres et des surprises dans les Etats " anciens " (ainsi que les scores que feront les " petits " partis dans chaque pays) pourraient déjouer ces estimations. La prudence doit être de mise.

On s'achemine néanmoins vraisemblablement vers de bons scores des socialistes en Espagne et en France, ainsi que vers un recul pour les travaillistes britanniques et les sociaux-démocrates allemands. Quelles conséquences pourraient avoir ces évolutions sur l'équilibre interne du PSE ?

Des bons scores électoraux pour les socialistes français et espagnols et pour la gauche italienne devraient contribuer à la mise en place d'un équilibre plus " égalitaire " au sein du groupe du PSE et au sein de la Confédération plus généralement. L'élection de Poul Nyrup Rasmussen à la tête du PSE, soutenu notamment par une coalition comportant les français, les belges, les portugais et les partis nordiques, va renforcer le poids des partis qui sont pour une ligne " plus sociale" au sein du PSE mais qui ne sont pas nécessairement pour une ligne plus fédéraliste (partis nordiques). Il est fort probable que les socialistes français sortent renforcés au sein du PSE, notamment si leur score électoral est bon. Je considère que l'élection du danois Poul Nyrup Rasmussen à la présidence du parti est une évolution importante. Face à des leaders nationaux tels que Tony Blair ou Gerhard Schröder, l'influence personnelle de Rasmussen sera plus affirmée que celle de ses prédécesseurs. L'importance accrue des réunions au sommet au sein des europartis fait que la légitimité, la solvabilité et le prestige de leur président pèse aujourd'hui plus lourd que par le passé. Le style de Rasmussen, comparé à celui des anciens présidents, est déjà nettement plus offensif (volonté affichée de " faire du PSE un vrai parti européen, et pas seulement une coordination de partis nationaux", participation comme co-signataire, à l'appel pour une " Europe sociale").

La ligne politique des socialistes français pour cette campagne électorale est d'infléchir la construction européenne vers plus de justice sociale. Cette orientation est-elle partagée par les autres formations sociales-démocrates de l'Union ?

En effet, cette orientation est partagée par une grande partie des sociaux-démocrates en Europe. Le récent appel pour une " Europe sociale " de certains leaders socialistes (dont Rasmussen, récemment élu à la tête du PSE, et le portugais Antonio Guterres, Président de l'Internationale Socialiste) renforce cette tendance. En outre, les sociaux-démocrates scandinaves continuent de représenter une version " sociale " de social-démocratie, une social-démocratie plus ouvrière et populaire. George Papandreou, le nouveau leader du PASOK grec, s'oriente aussi dans la même direction.

Le manifeste du PSE pour les élections de juin 2004, comme celui pour les élections de 1999, se distingue aussi par sa tonalité de gauche. Je dirais, en règle générale, que les socialistes nationaux, une fois dans l'opposition, sont en train d'évoluer dans une direction plus à gauche, en adoptant un profil programmatique plus social. Il convient toutefois d'ajouter que dans la trame de la rhétorique social-démocrate, et en dépit de certaines affirmations trop rapides, la justice sociale et la solidarité, constituées historiquement comme emblèmes des partis sociaux-démocrates, sont restés au cœur des choix programmatiques idéologiques de la social-démocratie, même pendant la période des années 90. Ce qui n'a nullement empêché le tournant vers le néo-libéralisme des gouvernements sociaux-démocrates de l'époque. De toute façon, la politique de Tony Blair et " l'Agenda 2010 " du chancelier Gerhard.Schröder ne s'intègrent pas facilement dans cette logique de l'Europe sociale. Et les sociaux-démocrates scandinaves ne sont pas prêts à accepter l'harmonisation par Bruxelles des réglementations nationales en matière sociale, ce qui pourrait mettre en danger leur Etat social. La distance à parcourir pour parvenir à une réelle cohésion au sein du socialisme en Europe demeure donc toujours grande. Et le manifeste du PSE, en dépit de sa tonalité de gauche (évoquée plus haut), est le miroir parfait de cette non-cohésion : rédigé en termes généraux et indécis qui brouillent l'utilité pratique du message, il représente à la fois la volonté d'infléchir la logique libérale de construction européenne et l'impossibilité de définir une ligne claire en ce domaine. La sémantique du discours et la sémantique de l'action ne s'identifient pas, loin s'en faut. Les socialistes, pendant qu'ils étaient au pouvoir dans la majorité des pays européens, n'ont pas mis les bases d'une stratégie de gauche pour la construction d'une "autre" Europe. L'absence d'un projet social-démocrate pour l'Europe, voilà le plus grand échec des sociaux-démocrates européens.

Les pays d'Europe centrale et orientale sont-ils également perçus comme des pays farouchement partisans du libre échange ? Les partis socialistes de ces pays partagent-ils cette idéologie ? Une ligne de clivage peut-elle exister entre ces formations et les partis sociaux démocrates des Quinze ?

Du révisionnisme discret de la gauche française au révisionnisme offensif du parti travailliste britannique, la social-démocratie contemporaine s'est modernisée "en sortant de ses propres traditions et en ré-examinant ses propres valeurs fondamentales", comme l'a écrit Donald Sassoon. Les partis sociaux-démocrates des Quinze opèrent actuellement - en dépit de différences importantes mais non fondamentales - autour d'un noyau idéologique similaire, au sein duquel le choix néo-libéral est devenu une composante naturelle, ce qui ne veut pas dire centrale. C'est la grande convergence au sein de la famille socialiste et social-démocrate européenne.

En Europe centrale et orientale, où le clivage socio-économique s'avère de plus en plus important au fil du temps, les partis sociaux-démocrates sont tous partisans de l'économie de marché. L'influence des organisations financières internationales, qui ont souvent un droit de regard sur les politiques menées, la perspective de l'adhésion à l'UE, comme aussi le vide à gauche créé par l'effondrement communiste, ont contribué de façon décisive à la néo-libéralisation des choix programmatiques des partis en question. Cependant, les situations politiques dans ces pays restent fort mouvantes et la fluidité politique très grande.

Compte tenu de la faiblesse plus grande des sociaux-démocrates dans les dix nouveaux pays membres, le rôle des représentants des dix nouveaux pays sera moins important dans le PSE que dans le groupe parlementaire du PPE. Ainsi, l'élargissement vers l'Est aura probablement plus de conséquences problématiques pour le PPE et son groupe parlementaire (au sein duquel les dissensions internes sont déjà plus fortes) que pour le groupe du PSE. Ceci dit, le PSE aura à gérer l'élargissement et ses contradictions. C'est un défi pour tous les europartis et pour l'ensemble du système institutionnel de l'UE. Un nouveau clivage entre les Quinze et les nouveaux entrants au sein du PSE ne me paraît pas probable. Les fédérations européennes de partis constituent des contraintes importantes pour les partis membres nationaux. Les options d'un parti national, notamment s'il provient d'un petit pays (c'est le cas des nouveaux membres, à l'exception de la Pologne), sont très limitées. Je ne crois pas que les europartis soient de partis véritables. Mais ils contribuent, au niveau de l'UE, à la cohérence des élites. En outre, la normalisation à venir, à un moment ou à un autre, de la vie politique en Europe centrale et orientale facilitera dans l'avenir l'intégration de ces nouveaux partis.

* Auteur de "La social-démocratie de 1945 à nos jours" (Editions Monchrétien, coll. "Clefs-politique", Paris, 1994.

Propos recueillis par Mathieu Guilsou

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