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Les priorités de l'école
A l'occasion de sa nomination
au poste de ministre de la Jeunesse, de l'Education nationale et de la Recherche,
retrouvez en exclusivité sur Sofres.com l'analyse de Luc Ferry sur les
priorités de l'école.
- L'hétérogénéité
des classes
- Travail en équipe et diversification
des parcours
- Le primat de l'éducation sur l'instruction
- Contre le syndrome Peter Pan : revaloriser
le monde des adultes
Le 13 mai 2002
- La lecture des sondages est parfois salutaire, notamment
lorsqu'elle permet de remettre en question certaines idées
reçues. S'il est un lieu commun solidement ancré
dans les discours publics ordinaires, c'est bien celui selon
lequel l'école serait "en crise ", " incapable
de remplir ses missions ", de " faire face aux
défis de l'avenir ", " d'affronter l'échec
scolaire ", " d'élever le niveau ",
" d'ouvrir les jeunes à la vie réelle ",
de leur " transmettre des valeurs collectives ",
d'en faire des " citoyens responsables ", etc. Il
n'empêche, lorsqu'on passe des discussions abstraites
et théoriques dont la logique facilite, pour ne pas
dire impose cet art du pessimisme que l'on confond si volontiers
aujourd'hui avec l'intelligence - la situation change du tout
au tout : contre toute attente, les enquêtes d'opinion
ne cessent de confirmer le fait que les parents d'élèves
sont très majoritairement satisfaits des services que
leur rend quotidiennement notre système scolaire. En
la matière, les chiffres sont même quasiment
soviétiques, y compris lorsqu'on se situe au niveau
du collège dont on dit pourtant, non sans raisons d'ailleurs,
qu'il est le " point noir " de notre éducation
nationale : 81% des parents sont satisfaits du collège.
Ils ne témoignent d'ailleurs d'aucune inquiétude
particulière face à la rentrée scolaire
dont, en septembre 2001, 92% des parents sont convaincus que,
pour leurs enfants tout au moins, elle va se passer " plutôt
dans de bonnes conditions ". Et même
lorsqu'on s'élève vers un bilan global, c'est
peu de dire qu'il est largement positif : 68% des parents
estiment que l'école fonctionne assez bien, ce qui,
on l'avouera, n'est pas si mal pour une institution qui est
peut-être la plus critiquée de France !.
Est-ce dire pour
autant que tout aille pour le mieux dans le meilleur des mondes ?
Sans doute pas, mais on aimerait simplement que l'on mette
parfois un peu plus de retenue dans la critique, que l'on
cède un peu moins aux idéologies faciles du
" niveau qui baisse " et du " tout fout
le camp ". D'autant, ne l'oublions pas, que l'école
obligatoire est bien la seule entreprise qui soit obligée
d'engager tout le monde sans jamais pouvoir licencier personne !
Cela dit, qu'il fallait rappeler
en hommage à nos professeurs, de nombreuses et très réelles
difficultés n'en continuent pas moins de susciter une légitime inquiétude.
A cet égard encore, il n'est pas inutile de se reporter aux enquêtes
d'opinion, non pour se laisser guider aveuglément par elles, mais tout
au moins pour mieux percevoir où se situent exactement, aux yeux des principaux
intéressés, enseignants ou parents, les dysfonctionnements
les plus lourds. A cet égard, trois constats viennent si nettement au premier
plan qu'il est bien difficile d'imaginer qu'ils ne correspondent pas à
une réalité préoccupante.

Principale
difficulté rencontrée par les enseignants :
l'hétérogénéité des classes
Au premier rang
des écueils, tant aux yeux des parents d'ailleurs,
que des enseignants, on trouve sans discussion possible l'hétérogénéité
des élèves au sein d'une même classe,
suivie immédiatement (mais ce n'en est pour une part
qu'une conséquence directe) par les problèmes
d'autorité, dans les deux sens du terme, pouvoir et
légitimité, discipline et motivation. L'enquête
menée pour le SNES en octobre l999 ne laisse aucun
doute sur ce point. A peu de choses près, on décèle
un diagnostic identique chez les plus jeunes, comme l'indique
tout aussi clairement la " Consultation des jeunes enseignants
du secondaire ", réalisée en mars 2001
également pour le SNES. Une autre question posée
dans ce même sondage vient compléter ce sentiment
de malaise : " Quelles ont été les
principales difficultés au début de votre carrière ?" :
la gestion de la classe (50%), le manque de motivation des
élèves(46%). Et encore ceci : " Pour
chacun de ces problèmes, y êtes vous personnellement
confronté, souvent, de temps à autre, rarement
ou jamais ?" : le manque d'intérêt
des élèves pour votre enseignement (86% de "souvent"
et "de temps à autres") et des problèmes de
discipline (76%).
Pour compléter
le tableau, il n'est pas indifférent de constater que
le problème de l'hétérogénéité
est très tôt ressenti par les enseignants, comme
l'indique de manière intéressante l'enquête
réalisée auprès des professeurs des écoles
débutants en janvier 2001, pour le SNUipp. Au
point que les enseignants en viennent à douter de pouvoir
remplir convenablement leurs missions démocratiques.
A la question : " Personnellement, estimez-vous
que la réussite de tous les élèves est
un objectif qui peut être atteint ou non ? ",
les jeunes professeurs des écoles répondent
à 40% qu'il peut être atteint, mais à
54% qu'il est impossible à réaliser.
Face à cela, la demande
des parents d'élèves de collège a quelque chose de paradoxal,
ce qui ne veut pas dire inintéressant : à 52% contre 43%, ils
sont contre l'idée de "regrouper les élèves par niveaux afin
que les meilleurs ne soient pas freinés par les moins bons". mais il n'en
reste pas moins que 81% d'entre eux seraient "tout à fait favorables ou
plutôt favorables" à ce qu'on puisse orienter plus tôt certains
élèves (en fin de 4e) vers "des filières
technologiques ou professionnelles" ! Comprenne qui pourra. Il n'est pas
certain, cependant, que cette contradiction ne soit pas la nôtre à
tous et qu'il ne nous faille pas, à l'avenir, réfléchir davantage
aux nécessaires évolutions du Collège Unique en même
temps qu'au statut de l'enseignement professionnel.

Principal
remède proposé par les enseignants : le
travail en équipe accompagné d'une diversification
des parcours
En octobre 1999,
la question suivante est proposée à la réflexion
des enseignants du second degré : "En ce qui concerne
les missions des enseignants, estimez-vous personnellement
qu'il est indispensable, souhaitable ou pas souhaitable qu'elles
évoluent vers." et suivent toute une série de
réponses possibles. Parmi elles, "plus de travail en
équipe" recueille 94% des avis (37% jugent cette évolution
indispensable et 57 % souhaitable) ! Dans le même
ordre d'idées, 77% des enseignants du second degré
jugent qu'une "interdisciplinarité accrue des enseignants"
sera à l'avenir indispensable (24%) ou souhaitable
(53%). 91% d'entre eux souhaiteraient que des temps de concertation
soient intégrés dans leur service. Ces chiffres
sont d'autant plus remarquables que, d'une part, ils s'accompagnent
clairement de l'acceptation, dans cette perspective, d'une
redéfinition des services (il est vrai non précisée
dans l'enquête) : à la question "Seriez
vous plutôt favorable ou plutôt opposé
à ce que la mise en place du travail en équipe
s'accompagne d'une redéfinition du service des enseignants ?",
72% des jeunes enseignants du second degré se déclarent
favorables. Or ce souhait très vif d'un travail en
équipe, plus concerté et plus interdisciplinaire
est clairement mis en relation par les enseignants avec le
problème crucial de l'autorité : à
la question : "Dans quels domaines est-il le plus urgent
de travailler en équipe selon vous ?", les jeunes
enseignants mettent sans hésitation aucune (avec 69%
de réponses) "les problèmes de violence et d'incivilité "
en première position ! Ajoutons qu'à une
majorité écrasante, les enseignants du second
degré (89% pour les jeunes enseignants, 82% pour les
plus chevronnés) préféreraient voir baisser
les effectifs de leur classe plutôt que leurs horaires
de service !
Mais cette première réponse
en termes de concertation et d'interdisciplinarité s'accompagne manifestement
d'une réflexion nouvelle sur la diversification nécessaire des parcours proposés
aux élèves : "Pensez vous que la vocation du collège
à accueillir tous les élèves est un objectif positif qu'il
faut renforcer en luttant contre les filières déguisées,
un objectif à maintenir, mais en améliorant les conditions d'enseignement,
un objectif irréaliste qu'il faut assouplir en proposant d'autres formations
aux élèves en difficulté", 73% des jeunes enseignants choisissent
la dernière hypothèse. ce qui semble impliquer, il faut l'avouer,
un certain rejet du collège unique dans sa forme actuelle et, pour le moins,
un appel clair et net à la "diversification des parcours". Dans le même
sens, à la question décisive, "Pensez-vous qu'inciter le plus d'élèves
possibles à poursuivre jusqu'au Bac a surtout pour conséquence de
dévaloriser le bac et d'abaisser le niveau, ou bien a surtout pour effet
d'améliorer le niveau de formation moyen de toute une génération ?",
71% des jeunes enseignants choisissent la première hypothèse, contre
24% pour la seconde.

Le
primat de l'éducation sur l'instruction chez les jeunes
professeurs d'école
Sous sa forme
caricaturale, ce débat oppose la transmission des savoirs
ou des "contenus" à la conception "pédagogiste"
qui valorise les méthodes ou les "formes". Derrière
la caricature, une question réelle continue d'animer
la réflexion de nos enseignants : notre système
scolaire est-il surtout fait pour "instruire" (transmettre
des connaissances et des compétences) ou pour "éduquer"
(contribuer à "l'épanouissement" de la personnalité
individuelle de chaque enfant) ? L'instruction ne relève-t-elle
pas de la sphère publique, tandis que l'éducation
serait avant tout l'affaire de la famille (sphère privée)
?
On ne peut se
départir aujourd'hui du sentiment que cette opposition
est dénuée de sens. Mais si le débat
continue d'être présent dans l'espace public,
c'est sans doute qu'au-delà des mots creux et des slogans
faciles où l'on caricature l'adversaire, un véritable
conflit entre deux visions morales du monde de l'éducation
subsistent dans les esprits : d'un côté, un idéal
républicain qu'on pourrait dire "méritocratique",
de l'autre, la volonté de vouer le système éducatif
à la lutte contre toutes les formes d'aliénations...
à commencer par celle qu'imposerait la République
elle-même en fixant des normes nationales de programmes
s'imposant uniformément à tous les enfants !
Dans l'éthique républicaine, donc, un dispositif
tout entier organisé autour de la référence
à des devoirs impératifs : il existe une norme
générale, transcendant les individus particuliers,
et ses exigences trouvent leur incarnation dans les programmes
scolaires. Mais du côté adverse, le sentiment
qu'il est plus ou moins "interdit d'interdire", que l'individu
doit tendre à devenir lui-même et pour lui-même
sa propre norme. Le souci de soi, la volonté de parvenir
à une plus grande authenticité individuelle
font valoir des droits, à commencer par celui
d'être "différent", là où le vieux
discours de la République parlait plutôt des
devoirs de l'élève/citoyen et insistait sur
l'universalité, voire l'uniformité des programmes.
Sans prendre
parti dans un conflit qu'il faut aujourd'hui dépasser,
on peut souligner que le recentrage sur l'individu a des aspects
positifs dans la mesure où il approfondit l'idéal
démocratique de l'autonomie individuelle. La fameuse
formule de la loi de 89 sur la volonté de "mettre l'élève
au centre du système éducatif" avait, à
cet égard, le mérite de rappeler que l'école
est faite pour l'élève et que ce qui compte,
c'est moins ce qui est enseigné que ce qui est réellement
appris et acquis. Mais elle a l'inconvénient d'autoriser
des attitudes démagogiques qui, sous couleur de privilégier
l'attention portée à "l'épanouissement
de l'enfant" (dont on oublie qu'il est, pour l'éducation
nationale, d'abord un élève), occultent le fait
que le système éducatif est aussi là
pour lui permettre, par l'acquisition de savoirs et de savoir-faire,
par la formation critique, de devenir autre que ce qu'il était
au départ. En outre, l'idéologie du "droit à
la différence" risque, si elle est radicalisée
à l'extrême, de conduire, sur le plan culturel,
à l'abolition de toute hiérarchie des valeurs,
et sur le plan politique, à la disparition des projets
collectifs, suspectés a priori d'être contraires
à l'épanouissement de l'individu. Sur le plan
scolaire, les dangers de cette position sont aujourd'hui manifestes
: au-delà de la bonne volonté affichée,
elle risque de perpétuer des inégalités
sociales entre les enfants, de disqualifier les notions d'effort
et de travail, d'enfermer les élèves dans ce
qu'ils sont au lieu de les ouvrir à l'appropriation
de ce qui n'est pas soi.
Il n'est donc
pas indifférent de constater que les jeunes professeurs
des écoles répondent pour 49% d'entre eux que
l'épanouissement des enfants devrait être une
des priorités de l'école, former des futurs
citoyens 23%, transmettre des connaissances 19%.ce qui laisserait
rêveurs, mais sans doute point surpris, les émules
de M. Chevènement, surtout si on rapproche ces réponses
de cette autre : 87% des jeunes professeurs d'école
se reconnaissent dans l'opinion selon laquelle "l'école
devrait former avant tout des gens à l'esprit éveillé
et critique" et seulement 8% dans celle-ci "l'école
devrait donner avant tout le sens de la discipline et le goût
de l'effort", alors que l'opinion des Français en général
est presque rigoureusement inverse.
Il faudrait sans doute mieux cerner
que je ne puis le faire ici le sens de ses réponses. Il n'en reste pas
moins nécessaire de réaffirmer clairement aujourd'hui la nécessité
pour l'école de valoriser le rôle de l'effort et du travail face
à ce qui reste malgré tout sa mission première : la
transmission de connaissances et de compétences. Il faut le dire et le
redire : la priorité des priorités reste la maîtrise
de la langue maternelle (ce qui n'exclut nullement d'ailleurs l'effort mis à
juste titre sur l'acquisition précoce d'une langue étrangère)
: rappelons, même si cela déclenche chaque fois des polémiques
de la part de ceux dont la profession, pour ne pas dire le fond de commerce, repose
sur l'optimisme militant, que selon les dernières évaluations de
la Direction de la programmation et du développement (DPD), 20% des élèves
ne maîtrisent pas les compétences de base en lecture à l'entrée
en 6e, chiffre qui est en augmentation constante depuis dix
ans, et qui est d'autant plus inquiétant qu'il faut lui ajouter le nombre,
non négligeable, de ceux qui maîtrisent tout juste ou à peine
ces compétences de base et qui, de facto sont aussi pratiquement exclus
de la lecture (du moins est-il impossible pour eux de pratiquer cette activité
"par plaisir"). S'il est un échec gravissime de notre système scolaire,
c'est sans nul doute dans ce domaine qu'il faut le situer.

Contre
le " syndrome de Peter Pan ", revaloriser le monde
des adultes.
Les lois qui
régissent notre vie scolaire ont décidé
de souligner, je viens de le rappeler, que l'éducation
est d'abord et avant tout faite pour l'élève,
qu'il en est l'alpha et l'oméga, le premier moteur
et le destinataire ultime. Cela dit, cette découverte
ou plutôt cette redécouverte du "continent enfance"
peut susciter bien des interprétations erronées
et, par là même, quelques malentendus qu'il n'est
pas mauvais de dissiper de façon claire. Le choix,
à l'évidence légitime, de placer l'enfant
au coeur de nos dispositifs éducatifs, ne signifie
ni que l'on doive confondre l'éducation avec un jeu
ou un divertissement, ni que l'on renonce à l'exercice
d'une certaine autorité, ni que le monde des adultes
doivent s'incliner devant celui de la jeunesse, voire du jeunisme,
et renoncer aux responsabilités qui lui reviennent
quant à la définition même des finalités
dernières de notre enseignement. Ces trois aspects
méritent peut-être quelques mots d'explication.
Rappelons d'abord
que la naissance de nos systèmes scolaires modernes
a été associée, depuis la fin du XVIIIème
siècle et sans cesse davantage depuis lors, à
la reconnaissance du bien-fondé d'une pédagogie
"nouvelle", celle des "méthodes actives". Pour simplifier,
sans pour autant caricaturer, on pourrait dire que, dès
l'origine, trois grandes conceptions de l'enseignement ont
été imaginées par les philosophes des
Lumières. On les trouve par exemple exposées
de manière limpide dans les Réflexions sur l'éducation
de Kant. Idéalement, la première consisterait
à laisser une liberté absolue à l'enfant
: c'est l'éducation par le jeu qui correspondrait,
selon une analogie avec la politique qu'il faudrait développer
plus longuement, à une forme d'anarchie. La deuxième
en est le contraire exact : le dressage, équivalent
de l'absolutisme, qui convient sans doute à des animaux,
mais point à des êtres libres. Comment concilier
ce que ces deux visions extrêmes, toutes deux également
fausses dans leurs principes, peuvent néanmoins receler
de juste ou pour mieux dire comment respecter la liberté
de l'enfant tout en lui enseignant une discipline ? Réponse
: par le travail. C'est lui qui fournit, si l'on peut dire,
le "concept synthétique", la solution de cette opposition
frontale entre le jeu et le dressage. Car, en travaillant
- si du moins il ne n'agit pas pour lui simplement d'une contrainte
imposée du dehors - l'enfant exerce sa liberté,
mais il se heurte néanmoins à des obstacles
réels, objectifs qui, lorsqu'ils sont bien choisis
par le maître, peuvent se montrer formateurs pour lui
dès lors qu'il parvient à les surmonter activement.
A l'anarchie du jeu et à l'absolutisme du dressage
succède ainsi la citoyenneté du travail : le
citoyen, en effet, est celui qui est libre lorsqu'il vote
la loi, et contraint cependant par cette même loi, dès
lors qu'il l'a approuvée - où l'on retrouve
les deux moments, liberté et discipline, activité
et passivité, que le travail réconcilie en lui.
Cette conception
"républicaine" des méthodes actives, alliant
le respect de l'enfant et les nécessités d'une
certaine autorité, a continué d'animer jusqu'à
nos jours ce que nos systèmes éducatifs ont
assurément de meilleur. Il serait dommage d'en perdre
aujourd'hui l'apport majeur, sous prétexte que le reste
de la société, notamment par l'intermédiaire
de la télévision, nous invite sans cesse à
la consommation, au jeu et au divertissement. Il faut maintenir
haut et fort l'idée que, sans travail ni effort, aucun
accès à la culture authentique n'est réellement
possible, et que, comme le disait Baudelaire, il est tout
compte fait plus amusant de travailler que de s'amuser. C'est
sans doute aujourd'hui dans le domaine des sciences, en raison
même de leur technicité, que la chose est le
plus visible, mais cela vaut en réalité pour
toutes les autres matières : impossible de parvenir
à connaître le monde, à pratiquer un art
ou un sport, mais tout autant à s'approprier les éléments
fondamentaux de l'histoire, des langues ou de la littérature,
sans passer par une certaine discipline du corps ou de l'esprit,
une rigueur intellectuelle, un effort de réflexion
et de pensée en l'absence desquels la culture scolaire
est, non seulement inaccessible, mais, il faut bien l'avouer
car c'est normal dans ce cas, rebutante. Ce n'est qu'au-delà
d'un certain seuil qu'elle dévoile sa richesse et son
intérêt, et c'est cela qu'il faut avoir la capacité,
voire dans un premier temps, n'ayons pas peur du mot, "l'autorité"
de faire comprendre aux élèves. Leur donner
à croire que tout devrait être facile ou qu'il
peuvent tout "tirer d'eux-mêmes" est un leurre, ce qui
ne doit nullement nous dispenser, c'est même l'exact
inverse, de tout faire pour que les contenus scolaires retenus
par les rédacteurs de programmes soient les mieux justifiés,
les plus pertinents et, à l'usage, les plus féconds
et les plus intéressants possibles. C'est là,
j'en ai bien conscience, une tâche difficile et, sans
nul doute, indéfiniment perfectible.
Dans cette optique, il faut avoir
aussi le courage de ne pas céder aux mirages du "jeunisme", à l'idée
que le monde de l'enfance serait, sur le plan culturel auquel seul on se situe
ici, égal, voire supérieur à celui des adultes. Trop souvent
aujourd'hui, l'opposition entre "jeunes" et "vieux" tend à se présenter
sous une forme quasi-ethnologique, comme s'il s'agissait à la limite de
deux "tribus" étrangères, de deux mondes culturels en plusieurs
points étanches mais équivalents l'un à l'autre. Les jeunes
"s'éclateraient" avec telle musique, les "vieux" avec telle autre, généralement
réputée plus "ennuyeuse", mais au final, tout cela se vaudrait,
chacun disposant d'une totale légitimité et d'une absolue liberté
de choix dans l'espace qui est le sien. Disons-le : au regard de la culture
scolaire, cette vision des choses est, tout simplement, fausse et démagogique.
Lorsqu'on demande, aux enfants d'une classe de sixième de donner, par un
dessin ou un simple schéma, une représentation globale de l'intérieur
de leur corps, d'y retracer, par exemple, les grands moments de processus tels
que la digestion ou la circulation sanguine, les résultats sont le plus
souvent fort amusants. On en rit parfois de bon cour. Certaines inventions sont
ingénieuses, d'autres sont touchantes, toutes sont significatives, sur
le plan psychologique et symbolique, de la vision que l'enfant a de lui-même.
Mais, il faut le dire nettement : sur le plan scientifique, qui en l'occurrence
intéresse d'abord l'école, elles ne se situent pas au même
niveau et ne possèdent pas la même valeur que les explications données
par le professeur. Et cet exemple simple, métaphorique, vaut dans toutes
les autres disciplines : il faut faire comprendre aux enfants, et à
tous ceux qui en douteraient, que l'univers culturel des adultes est, du moins
bien sûr dans ce qu'il a de meilleur et que les programmes s'efforcent d'identifier,
plus vrai, plus riche, plus profond et plus intéressant que celui auquel
on risque d'en rester si, comme Peter Pan, on s'accroche à l'enfance.
En ce sens, n'ayons, là
non plus, pas peur des mots : la finalité ultime de la culture scolaire
n'est pas de divertir. Il y a bien d'autres lieux pour cela. Elle est de préparer
les élèves à entrer dans un univers d'adultes qui n'ont pas
à rougir, tout au contraire, de ce qu'ils peuvent transmettre et léguer
aux jeunes générations pour leur permettre de s'inscrire à
leur tour dans un monde qu'ils seront appelés, eux aussi, à habiter,
à enrichir et à transformer.

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